{"id":4683,"date":"2018-12-13T15:25:49","date_gmt":"2018-12-13T14:25:49","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/?p=4683"},"modified":"2024-03-28T16:22:17","modified_gmt":"2024-03-28T15:22:17","slug":"nina-simone-2-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/2018\/12\/nina-simone-2-3\/","title":{"rendered":"Nina Simone (2\/3)"},"content":{"rendered":"<h1><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-4684 size-medium\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina2-600x360.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"360\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina2-600x360.jpg 600w, https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina2-768x461.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina2.jpg 936w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/h1>\n<h1 style=\"text-align: center\">\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb<\/h1>\n<p style=\"text-align: center\">Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [2\/3]\nPar No\u00e9 Rouget<\/p>\n<h2>2.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Des appels \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9volution<\/h2>\n<p>Le premier \u00e9l\u00e9ment d\u2019appel au changement est celui de la libert\u00e9. Les esclaves, comme les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s dans les ann\u00e9es 1960, veulent \u00eatre affranchi.e.s du joug de l\u2019esclavage comme de la s\u00e9gr\u00e9gation et c\u2019est le propos de la chanson de Billy Taylor, \u00ab\u00a0I Wish I Knew How It Would Feel to Be Free\u00a0\u00bb, interpr\u00e9t\u00e9e pour la premi\u00e8re fois en 1963 et que Nina Simone reprend sur <em>Silk &amp; Soul<\/em> en 1967.<!--more--> Cette chanson demande de nombreuses formes de libert\u00e9 mais commence par une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la situation d\u2019esclave des noir.e.s en Am\u00e9rique\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I wish I could break<br \/>\nAll the chains holding me<\/p><\/blockquote>\n<p>La mention des cha\u00eenes permet \u00e0 la fois de revenir sur la condition de servitude des populations noires am\u00e9ricaines avant l\u2019affranchissement, mais aussi sur la p\u00e9riode de s\u00e9gr\u00e9gation qui suit puisqu\u2019elle ne leur permet pas d\u2019\u00eatre libres et est une situation de domination impos\u00e9e par d\u2019autres \u00e0 travers leurs lois et leurs r\u00e8gles sociales. La suite de la chanson exprime d\u2019ailleurs toutes les libert\u00e9s que r\u00e9clament les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, \u00e0 commencer par la libert\u00e9 d\u2019expression\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I wish I could say<br \/>\nAll the things that I should say<br \/>\nSay &#8217;em loud, say &#8217;em clear<br \/>\nFor the whole round world to hear<\/p><\/blockquote>\n<p>Au deuxi\u00e8me couplet, la s\u00e9gr\u00e9gation est directement cibl\u00e9e, Billy Taylor demande la libert\u00e9 de r\u00e9union, la libert\u00e9 de circuler, la libert\u00e9 d\u2019utiliser les m\u00eames infrastructures que les blanc.he.s, en somme, la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I wish I could share<br \/>\nAll the love that&rsquo;s in my heart<br \/>\nRemove all the bars<br \/>\nThat keep us apart<\/p><\/blockquote>\n<p>Le troisi\u00e8me couplet r\u00e9clame une libert\u00e9 d\u2019action\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I wish I could give<br \/>\nAll I&rsquo;m longin&rsquo; to give<br \/>\nI wish I could live<br \/>\nLike I&rsquo;m longin&rsquo; to live<br \/>\nI wish I could do<br \/>\nAll the things that I can do<br \/>\nAnd though I&rsquo;m way over due<br \/>\nI&rsquo;d be starting anew<\/p><\/blockquote>\n<p>Enfin, le quatri\u00e8me couplet reprend la m\u00e9taphore de l\u2019oiseau volant dans le ciel pour d\u00e9fendre une libert\u00e9 de voyager\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Well I wish I could be<br \/>\nLike a bird in the sky<br \/>\nHow sweet it would be<br \/>\nIf I found I could fly<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est avec ce morceau que Nina Simone chante sa volont\u00e9 de libert\u00e9, d\u2019un changement que pourrait permettre la lutte pour les droits civiques. Le mouvement reprend d\u2019ailleurs cette ode \u00e0 la libert\u00e9 comme un hymne pour la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation aux c\u00f4t\u00e9s de \u00ab\u00a0We Shall Overcome\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0Go Tell it on the Mountain\u00a0\u00bb. Le deuxi\u00e8me couplet qui traite du sujet ajoute dans une seconde partie que le gouvernement et la communaut\u00e9 blanche ne peuvent accepter le syst\u00e8me Jim Crow \u2013 et parfois le d\u00e9fendre \u2013 que parce qu\u2019ils ne le vivent pas et que sinon, la politique d\u2019un changement \u00e9tape par \u00e9tape (le \u00ab\u00a0go slow\u00a0\u00bb que l\u2019on retrouve dans \u00ab\u00a0Mississippi Goddam\u00a0\u00bb) ne serait m\u00eame pas envisag\u00e9e, et la libert\u00e9 serait donn\u00e9e \u00e0 tous\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I wish you could know<br \/>\nWhat it means to be me<br \/>\nThen you&rsquo;d see and agree<br \/>\nThat every man should be free<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce n\u2019est d\u2019ailleurs pas le seul hymne repris par la pianiste puisque trois ans plus tard, en 1969, elle publie <em>To Love Somebody<\/em> sur lequel figure \u00ab\u00a0The Times They Are A-Changin\u2019\u00a0\u00bb. La chanson est \u00e9crite par Bob Dylan pour son album du m\u00eame nom, publi\u00e9 en 1964 et sur lequel figure notamment \u00ab\u00a0Only a Pawn in Their Game\u00a0\u00bb en hommage \u00e0 l\u2019activiste noir Medgar Evers, tu\u00e9 dans l\u2019\u00c9tat du Mississippi pour son engagement en faveur de la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation. Dans son morceau qui devient un chant de ralliement pour le mouvement des droits civiques, Bob Dylan annonce les changements qui arrivent, une r\u00e9volte qui monte\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Come gather &#8217;round people<br \/>\nWherever you roam<br \/>\nAnd admit that the waters<br \/>\nAbove you have grown<br \/>\nAnd accept it that soon<br \/>\nYou&rsquo;ll be drenched to the bone<\/p><\/blockquote>\n<p>Au cours de la chanson, le temps avance, Dylan pr\u00e9vient les journalistes que la roue tourne, les parlementaires qu\u2019ils ne devraient pas retenir les changements et que la r\u00e9volte est l\u00e0\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>There&rsquo;s a battle outside<br \/>\nIt&rsquo;s ragin&rsquo;<\/p><\/blockquote>\n<p>Le vieux monde est derri\u00e8re, tandis que la jeunesse, \u00e9chappe au contr\u00f4le des anciennes g\u00e9n\u00e9rations pour une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle et finalement, l\u2019ordre social est renvers\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>The slow one now<br \/>\nWill later be fast<br \/>\nAs the present now<br \/>\nWill later be past<\/p>\n<p>The order is<br \/>\nRapidly fadin&rsquo;<br \/>\nOh the first one now<br \/>\nWill later be last<br \/>\nFor the times they are a-changin&rsquo;<\/p><\/blockquote>\n<p>La fin de la chanson \u00e9voque ce renversement, cette vision que les r\u00e9voltes et protestations auront un impact r\u00e9el. C\u2019est un sentiment que partagent les manifestants dans les ann\u00e9es 1960, qu\u2019ils se battent contre la s\u00e9gr\u00e9gation, contre la guerre du Vietnam ou contre l\u2019ordre impos\u00e9 dans les universit\u00e9s. Pour Bob Dylan, ce changement sera brusque\u00a0: on retrouve le champ lexical de la rapidit\u00e9 et la rime <em>fast<\/em>\/<em>past<\/em> \u00e9voque que ce qui appartient au pass\u00e9 dispara\u00eetra rapidement au profit de ceux qui sont, pour l\u2019instant, domin\u00e9s. Ce sentiment d\u2019une r\u00e9volution imminente s\u2019att\u00e9nue avec le passage aux ann\u00e9es 1970\u00a0: la guerre au Vietnam se prolonge, les questions raciales dans le Sud ne b\u00e9n\u00e9ficient que de peu de changement effectif pendant que les grandes figures du mouvement se font assassiner. Cette impression de stagnation du mouvement pousse une partie de celui-ci \u00e0 se radicaliser. L\u2019album <em>To Love Somebody<\/em> est d\u2019ailleurs le dernier o\u00f9 Nina Simone prend position, encourageant une r\u00e9volte, comme un dernier espoir que la fin des ann\u00e9es 1960 va effacer.<\/p>\n<p>Avec \u00ab\u00a0The Times Their Are A-Changin\u2019\u00a0\u00bb, c\u2019est une exhortation au changement qui est chant\u00e9, un rappel qu\u2019il faut avancer sur les combats men\u00e9s depuis des ann\u00e9es et particuli\u00e8rement depuis le temps o\u00f9 Dylan et les manifestants l\u2019entonnaient lors de leurs marches. \u00ab\u00a0Brown Baby\u00a0\u00bb est, lui, un message d\u2019espoir pour l\u2019avenir et les enfants de ceux qui se battent dans les ann\u00e9es 1960, pr\u00e9sentant syst\u00e9matiquement le monde dans lequel l\u2019auteur veut voir son enfant grandir plut\u00f4t que celui dans lequel il vit. Il est \u00e9crit par Oscar Brown Jr. pour l\u2019album <em>Live at Village Gate<\/em> publi\u00e9 en 1962 et son dernier couplet repr\u00e9sente bien cet espoir\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>It makes me glad you gonna have things that I never had<br \/>\nWhen out of men&rsquo;s heart all hate is hurled<br \/>\nSweetie you gonna live in a better world<br \/>\nBrown Baby, Brown Baby, Brown Baby<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans ce passage, les \u00e9l\u00e9ments centraux du combat pour la libert\u00e9 et la reconnaissance des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s sont exprim\u00e9s. Il y a d\u2019abord l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00e9volution des conditions de vie des minorit\u00e9s qui obtiennent ce que la g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente n\u2019a jamais obtenu, toutes ces choses qu\u2019elle n\u2019a jamais eue. Ensuite, on trouve l\u2019espoir de la disparition de toute haine raciale, de toute possibilit\u00e9 de retour \u00e0 un syst\u00e8me discriminatoire comme les \u00c9tats-Unis ont pu conna\u00eetre depuis l\u2019instauration du commerce triangulaire. Enfin, on comprend que l\u2019ach\u00e8vement de ce processus de changement m\u00e8nerait donc \u00e0 un monde meilleur o\u00f9 tout le monde aurait une place.<\/p>\n<p>Au cours des couplets, d\u2019autres id\u00e9es du m\u00eame type sont abord\u00e9es. Le premier fait \u00e9tat d\u2019une richesse nouvellement acquise (\u00ab\u00a0As you grow up I want you to drink from the plenty cup\u00a0\u00bb) aussi bien qu\u2019une libert\u00e9 d\u2019expression totale et la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre entendu de tous (\u00ab\u00a0And I want you to speak up clear and loud\u00a0\u00bb). Les deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me vers du deuxi\u00e8me couplet expriment aussi les \u00e9volutions de la soci\u00e9t\u00e9 attendues par les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I want you to live by the justice code<br \/>\nAnd I want you to walk down freedom&rsquo;s road<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019id\u00e9e de justice et de respect de l\u2019ordre est d\u2019abord \u00e9voqu\u00e9e. Si ce vers peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 comme une d\u00e9nonciation des pratiques de revendications violentes, il connote probablement plut\u00f4t le fait que ce b\u00e9b\u00e9 n\u2019aura pas \u00e0 se battre pour ses droits dans ce nouveau monde, que la loi sera juste et qu\u2019il faudra donc s\u2019y soumettre par conviction et non par obligation. De la m\u00eame mani\u00e8re, le vers suivant expriment cette volont\u00e9 de vivre dans un monde o\u00f9 chacun est libre, contrairement \u00e0 celui dans lequel Oscar Brown Jr. et Nina Simone vivent.<\/p>\n<p>Le morceau \u00ab\u00a0Revolution (Part 1)<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb, \u00e9crit avec Weldon Irvine et pr\u00e9sent dans l\u2019album <em>To Love Somebody<\/em>, encourage, lui, directement \u00e0 la r\u00e9volution, dans le but d\u2019obtenir ce changement. Cette chanson est une r\u00e9ponse \u00e0 celle des Beatles, publi\u00e9 en 1968 sur la face B du single \u00ab\u00a0Hey Jude\u00a0\u00bb et cr\u00e9dit\u00e9 \u00e0 John Lennon et Paul McCartney. La r\u00e9f\u00e9rence aux quatre de Liverpool est non seulement musicale \u2013 on y retrouve le m\u00eame th\u00e8me \u2013 mais aussi textuelle puisque la pianiste reprend et d\u00e9tourne certaines expressions et structures de la version originale, d\u00e9fendant une id\u00e9ologie toute diff\u00e9rente. En effet, les paroles \u00e9crites par le groupe britannique n\u2019a rien de tr\u00e8s r\u00e9volutionnaire\u00a0: il pr\u00f4ne une compl\u00e8te non-violence (\u00ab\u00a0But when you talk about destruction\/Don&rsquo;t you know that you can count me out\u00a0\u00bb), il accuse les r\u00e9volutionnaires d\u2019\u00eatre haineux (\u00ab\u00a0people with minds that hate\u00a0\u00bb) et plusieurs vers voient d\u2019un air d\u00e9daigneux cette volont\u00e9 de changement de grande ampleur (\u00ab\u00a0We all want to change the world\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0We&rsquo;d all love to see the plan\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0We&rsquo;re all doing what we can\u00a0\u00bb). Au contraire, les anglais d\u00e9fendent plut\u00f4t une certaine passivit\u00e9 (\u00ab\u00a0You&rsquo;d better free your mind instead\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>\u00c0 plusieurs reprises, Nina Simone r\u00e9pond aux id\u00e9es des Beatles. Elle commence d\u2019abord par affirmer que la r\u00e9volution est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 d\u00e8s le premier vers (\u00ab\u00a0now we got a revolution\u00a0\u00bb). Ensuite, elle affirme que la violence est n\u00e9cessaire (\u00ab\u00a0I&rsquo;m here to tell you about destruction\u00a0\u00bb) et qu\u2019elle n\u2019a pas peur qu\u2019on travestisse son discours (\u00ab\u00a0I know they&rsquo;ll say I&rsquo;m preachin\u2019 hate\u00a0\u00bb). Elle prend aussi le groupe britannique \u00e0 contrepied dans sa vision de l\u2019action. Eux chantent sur quelqu\u2019un qui veut une r\u00e9volution, ils sont dans une position passive et ne s\u2019int\u00e9ressent qu\u2019aux paroles et aux perspectives d\u2019avenir\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>You say you want a revolution<br \/>\nWell, you know<br \/>\nWe all want to change the world<br \/>\nYou tell me that it&rsquo;s evolution<br \/>\nWell, you know<br \/>\nWe all want to change the world<br \/>\nNina Simone, elle, chante le pr\u00e9sent et d\u00e9fend un discours d\u2019action\u00a0:<br \/>\nSingin\u2019 about a revolution<br \/>\nBecause we\u2019re talkin\u2019 about a change<br \/>\nIt\u2019s more than just evolution<\/p><\/blockquote>\n<p>Plut\u00f4t que de parler d\u2019un hypoth\u00e9tique changement qui pourrait arriver dans l\u2019avenir (\u00ab\u00a0You say you&rsquo;ll change the constitution\u00a0\u00bb chantent les Beatles), Nina Simone d\u00e9fend un changement effectif, imm\u00e9diat et sans attendre que le Droit s\u2019aligne sur les n\u00e9cessit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Yeah, the Constitution<br \/>\nWell, my friend, its gonna have to bend<br \/>\nI&rsquo;m here to tell you about destruction<br \/>\nOf all the evil that will have to end.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce couplet est \u2013 id\u00e9ologiquement \u2013 r\u00e9volutionnaire, il enjoint \u00e0 la r\u00e9volte, \u00e0 l\u2019utilisation potentiel de la violence avec l\u2019utilisation du terme \u00ab\u00a0destruction\u00a0\u00bb. Il r\u00e9clame en tous cas des changements majeurs et la destruction d\u2019un vieux monde au profit d\u2019un nouveau avec un changement de la Constitution et la fin de tout ce qui est mauvais. Il s\u2019ancre dans un contexte sp\u00e9cifique sur lequel nous reviendrons ensuite, mais comme Nina Simone l\u2019explique plus tard dans la chanson, il s\u2019agit de changer profond\u00e9ment la soci\u00e9t\u00e9 et son fonctionnement\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Singin\u2019 about a revolution<br \/>\nBecause we\u2019re talkin\u2019 about a change<br \/>\nIt\u2019s more than just evolution<br \/>\nWell you know, you got to clean your brain<br \/>\nThe only way that we can stand in fact<br \/>\nIs when you get your foot off our back<\/p><\/blockquote>\n<p>Les trois premiers vers expriment une volont\u00e9 de changement qui irait plus loin que les \u00e9volutions qu\u2019a pu vivre la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine depuis les premi\u00e8res victoires de mouvement pour les droits civiques au milieu des ann\u00e9es 1950. Ce que veut Nina Simone, c\u2019est un changement durable dans les mani\u00e8res de penser, que les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s puissent se tenir dignement, \u00e9gales et \u00e9gaux aux blanc.he.s, m\u00eame dans le Sud des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que Nina Simone \u00e9voque une r\u00e9volution, mais c\u2019est sans aucun doute sa r\u00e9f\u00e9rence la plus claire et explicite. Ce th\u00e8me, associ\u00e9 \u00e0 celui de la violence, est pr\u00e9sent \u00e0 plusieurs reprises d\u00e8s son album <em>Nina Simone in Concert<\/em> avec \u00ab\u00a0Pirate Jenny\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Mississippi Goddam\u00a0\u00bb. La premi\u00e8re \u00e9voque directement le mouvement pour les droits civiques, le bateau dont Jenny est le capitaine, le \u00ab\u00a0Black Freighter\u00a0\u00bb repr\u00e9sente la r\u00e9volution qui approche, la lib\u00e9ration des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s de leur condition d\u2019opprim\u00e9.e.s. La situation de Jenny, domestique noire domin\u00e9e par les blancs, se retourne \u00e0 la fin de la chanson lorsque les pirates ont envahi la ville et que les anciens dominant.e.s sont faits prisonnier.\u00e8re.s\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>By noontime the dock<br \/>\nIs a-swarmin&rsquo; with men<br \/>\nComin&rsquo; out from the ghostly freighter<br \/>\nThey move in the shadows<br \/>\nWhere no one can see<br \/>\nAnd they&rsquo;re chainin&rsquo; up people<br \/>\nAnd they&rsquo;re bringin&rsquo; em to me<br \/>\nAskin&rsquo; me,<br \/>\n\u00ab\u00a0Kill them NOW, or LATER?\u00a0\u00bb<br \/>\nAskin&rsquo; ME!<br \/>\n\u00ab\u00a0Kill them now, or later?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Noon by the clock<br \/>\nAnd so still at the dock<br \/>\nYou can hear a foghorn miles away<br \/>\nAnd in that quiet of death<br \/>\nI&rsquo;ll say, \u00ab\u00a0Right now.<br \/>\nRight now!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Then they pile up the bodies<br \/>\nAnd I&rsquo;ll say,<br \/>\n\u00ab\u00a0That&rsquo;ll learn ya!\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019ancienne domestique poss\u00e8de \u00e0 pr\u00e9sent la position pr\u00e9pond\u00e9rante et d\u00e9tient le sort de ses oppresseurs entre ses mains. Cette lecture de la chanson pousse \u00e0 une interpr\u00e9tation de l\u2019id\u00e9ologie de la chanson comme visant \u00e0 une supr\u00e9matie noire r\u00e9agissant \u00e0 la supr\u00e9matie blanche en place depuis plusieurs si\u00e8cles. Cette lecture va cependant plus loin que ce que r\u00e9clame Nina Simone, bien que celle-ci n\u2019adh\u00e8re pas \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie non-violente et soit proche de ceux qui sont consid\u00e9r\u00e9s comme les plus radicaux\u00a0: Malcolm X, Stokely Carmichael, le <em>Black Panther Party for Self-Defense<\/em>. Si elle croit \u00e0 l\u2019utilisation de moyens plus agressifs pour arriver \u00e0 ses fins \u2013 dans le cadre des mouvements de lib\u00e9ration \u2013 et qu\u2019elle partage avec des intellectuels d\u00e9veloppant le <em>black power<\/em> ou le <em>black nationalism<\/em>, elle n\u2019est cependant pas en faveur d\u2019une supr\u00e9matie noire. Son objectif est plut\u00f4t une cohabitation, un vivre-ensemble, sans racisme d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ni de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Mais son id\u00e9ologie reste r\u00e9volutionnaire et Nina Simone n\u2019a pas peur de l\u2019utilisation de la violence, elle y revient sur le m\u00eame album avec \u00ab\u00a0Mississippi Goddam\u00a0\u00bb. La chanson d\u00e9crit principalement la situation du mouvement des droits civiques dans le Sud des \u00c9tats-Unis mais un passage aborde les cons\u00e9quences des mensonges qui ont cours dans le pays\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>This whole country is full of lies<br \/>\nYou&rsquo;re all gonna die and die like flies<br \/>\nI don&rsquo;t trust you anymore<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u2019autres chansons expriment une r\u00e9volution par le reversement des places de chacun en mati\u00e8re de genre. Dans \u00ab\u00a0Gimme Some\u00a0\u00bb ainsi que dans \u00ab\u00a0Do I Move You ?\u00a0\u00bb, Nina Simone chante une femme qui prend de fait l\u2019ascendant. La premi\u00e8re est \u00e9crite par Andy Stroud, manager et mari de Nina Simone, et publi\u00e9e sur l\u2019album <em>I Put a Spell on You<\/em> en 1965 tandis que la seconde para\u00eet la m\u00eame ann\u00e9e sur <em>Nina Simone Sings the Blues<\/em>. \u00ab\u00a0Gimme Some\u00a0\u00bb est la chanson d\u2019une femme r\u00e9clamant du sexe. Tout au long du morceau, elle exprime son d\u00e9sir (\u00ab\u00a0I crave\u00a0\u00bb), son impatience (\u00ab\u00a0I can\u2019t stand it no longer\u00a0\u00bb), le fait qu\u2019elle ne veuille pas d\u2019un acte timide (\u00ab\u00a0Don\u2019t be bashful\u00a0\u00bb) mais au contraire d\u2019action (\u00ab\u00a0Love me so hard I can\u2019t stand up\u00a0\u00bb). Elle r\u00e9clame et prend, sans attendre sagement et innocemment. \u00ab\u00a0Do I Move You ?\u00a0\u00bb, \u00e9crit par Nina Simone elle-m\u00eame, va plus loin\u00a0: c\u2019est la femme qui devient la premi\u00e8re active. Elle demande \u00e0 son partenaire si elle l\u2019excite et pr\u00e9vient que la r\u00e9ponse devra \u00eatre oui pour lui plaire. Elle demande ensuite si son partenaire est pr\u00eat, et encore une fois, la r\u00e9ponse doit \u00eatre oui, tandis que le dernier couplet nous rapproche encore de l\u2019acte sexuel sur le m\u00eame principe. Dans ces deux chansons, la place de la femme devient pr\u00e9pond\u00e9rante. Progressivement, elle n\u2019est plus celle qui subit ou reste passive mais celle qui agit activement. Cela contre les codes de la soci\u00e9t\u00e9 des ann\u00e9es 1960, surtout en mati\u00e8re de sexe bien qu\u2019un mouvement se d\u00e9veloppe \u00e0 l\u2019encontre de ces r\u00e8gles.<\/p>\n<p>Enfin, le dernier couplet de \u00ab\u00a0Backlash Blues\u00a0\u00bb, en 1967, \u00e9voque aussi l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9volution dans un pays s\u00e9gr\u00e9gu\u00e9 racialement bien que de mani\u00e8re beaucoup plus discr\u00e8te qu\u2019avec des chansons comme \u00ab\u00a0Pirate Jenny\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Revolution\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Mr. Backlash, Mr. Backlash<br \/>\nJust what do you think I got to lose<br \/>\nI&rsquo;m gonna leave you<br \/>\nWith the backlash blues<br \/>\nYou&rsquo;re the one will have the blues<br \/>\nNot me, just wait and see<\/p><\/blockquote>\n<p>Le deuxi\u00e8me vers de ce couplet avance une absence de risque pour la communaut\u00e9 noire. En somme, ils n\u2019ont pas peur d\u2019utiliser la violence pour se lib\u00e9rer puisque leur situation ne peut empirer. Les deux derniers vers mettent en exergue cette id\u00e9e avan\u00e7ant qu\u2019un mouvement de grande ampleur se pr\u00e9pare\u00a0: ce n\u2019est pas simplement la narratrice qui veut se battre pour un changement mais bien l\u2019ensemble des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s. Nina Simone aborde donc \u00e0 maintes reprises l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9volte violente, l\u2019id\u00e9e d\u2019une r\u00e9volution qui serait \u2013 ou qu\u2019il faudrait rendre \u2013 imminente.<\/p>\n<p>Faire \u00e9tat des discriminations dont souffraient les populations noires \u00e9tait donc une premi\u00e8re mani\u00e8re de soutenir le mouvement des droits civiques et de s\u2019engager en sa faveur. Les questions de libert\u00e9 ou de r\u00e9volution suivent mais d\u00e9coulent aussi de l\u2019id\u00e9ologie de la chanteuse qui est proche des milieux radicaux et des intellectuels qui d\u00e9fendent une m\u00e9thode plus violente. Le troisi\u00e8me type de discours que peut utiliser la musicienne est celui qui met en avant les \u00e9v\u00e9nements contemporains au mouvement de protestation, les actions des militant.e.s et les r\u00e9actions qu\u2019elles provoquent, aussi bien de la part du milieu politique que de celle des opposant.e.s \u00e0 la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> La chanson est en deux parties et fait r\u00e9f\u00e9rence au morceau des Beatles du m\u00eame nom. Nous ne nous int\u00e9resserons ici qu\u2019\u00e0 la premi\u00e8re partie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [2\/3] Par No\u00e9 Rouget 2.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Des appels \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9volution Le premier \u00e9l\u00e9ment d\u2019appel au changement est celui de la libert\u00e9. Les esclaves, comme les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s dans les ann\u00e9es 1960, veulent \u00eatre affranchi.e.s du joug de l\u2019esclavage comme [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1002759,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[18501],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4683","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-journalisme"},"uagb_featured_image_src":{"full":false,"thumbnail":false,"medium":false,"medium_large":false,"large":false,"1536x1536":false,"2048x2048":false,"mailpoet_newsletter_max":false},"uagb_author_info":{"display_name":"Amphitryon","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/author\/afontesc\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [2\/3] Par No\u00e9 Rouget 2.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Des appels \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la r\u00e9volution Le premier \u00e9l\u00e9ment d\u2019appel au changement est celui de la libert\u00e9. 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