{"id":4680,"date":"2018-12-13T15:19:38","date_gmt":"2018-12-13T14:19:38","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/?p=4680"},"modified":"2024-03-28T16:23:12","modified_gmt":"2024-03-28T15:23:12","slug":"nina-simone-1-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/2018\/12\/nina-simone-1-2\/","title":{"rendered":"Nina Simone (1\/3)"},"content":{"rendered":"<h1><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-4681 size-medium\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina-600x300.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina-600x300.jpg 600w, https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina-768x384.jpg 768w, https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina-1024x512.jpg 1024w, https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/12\/nina.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/h1>\n<h1 style=\"text-align: center\">\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a><\/h1>\n<p style=\"text-align: center\">Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [1\/3]\nPar No\u00e9 Rouget<\/p>\n<p>De la lutte des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, on retient souvent les mouvements non-violent de Martin Luther King, que l\u2019on oppose g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la violence incarn\u00e9e par Malcolm X et, apr\u00e8s sa mort, au Black Panther Party for Self-Defense. Mais toujours en toile de fond de cette histoire, nous retrouvons la musique. Depuis les chants des esclaves jusqu\u2019au rap en passant par le gospel, le blues, le jazz, la soul ou le funk, la musique est un moyen privil\u00e9gi\u00e9 d\u2019expression pour les populations d\u00e9port\u00e9es en Am\u00e9rique.<!--more-->N\u2019ayant que rarement les moyens d\u2019\u00e9crire ou de se r\u00e9unir pour protester, la musique devient leur vecteur de communication principal et elle ne manque pas de prendre une tournure politique. Les gospels transmettent souvent un message d\u2019espoir en attente de libert\u00e9 ou de salvation \u00e0 l\u2019image de \u00ab\u00a0Swing Low, Sweet Chariot\u00a0\u00bb. Le mouvement pacifiste des ann\u00e9es 1960 reprend des morceaux qui deviennent des hymnes, aussi bien chant\u00e9s par des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s (\u00ab\u00a0A Change Is Gonna Come\u00a0\u00bb de Sam Cooke) ou des blanc.he.s (\u00ab\u00a0We Shall Over Come\u00a0\u00bb popularis\u00e9 notamment par Joan Baez). Et aujourd\u2019hui encore avec la mort d\u2019Eric Gardner dont la plainte \u00ab\u00a0I Can\u2019t Breathe\u00a0\u00bb avant de mourir des violences polici\u00e8res dont il est victime est mise en chanson par Marcus Miller et Chuck D. notamment.<\/p>\n<p>Mais parmi les voix des ann\u00e9es 1960, une en particulier retrouve un certain \u00e9cho depuis un trentaine d\u2019ann\u00e9e, apr\u00e8s une longue p\u00e9riode d\u2019absence\u00a0: Nina Simone. Surtout retenue comme une chanteuse de jazz, elle s\u2019est engag\u00e9e frontalement dans la lutte \u00e0 partir de son album <em>Nina Simone in Concert<\/em> publi\u00e9 en 1964 et son succ\u00e8s musical s\u2019inscrit principalement entre 1959 et 1970. Sur cette p\u00e9riode, Nina Simone a publi\u00e9 194 chansons en 23 albums<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. Depuis <em>In Concert<\/em> et jusqu\u2019\u00e0 <em>Black Gold<\/em>, en 1970, elle enregistre 118 nouvelles chansons, dont 14 s\u2019ancrent explicitement dans le mouvement par leurs paroles ou leurs r\u00e9f\u00e9rences, soit 11,9% de ses morceaux \u2013 7% si on prend sa carri\u00e8re depuis son d\u00e9but.<\/p>\n<p>Les luttes contre les discriminations raciales est au centre du combat pour les droits civiques. C\u2019est bien la s\u00e9gr\u00e9gation, les diff\u00e9rences de droits et de traitements qui poussent la cr\u00e9ation de groupes comme le NAACP, le CORE ou le SNCC et il s\u2019agit bien de la premi\u00e8re chose \u00e0 d\u00e9noncer pour s\u2019engager dans le mouvement. Mais les <em>black studies<\/em> comme les <em>gender studies<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup><strong>[3]<\/strong><\/sup><\/a><\/em> ont d\u00e9montr\u00e9 que ces discriminations n\u2019allaient pas seules et que lorsqu\u2019une femme noire est discrimin\u00e9e, des processus de pens\u00e9e diff\u00e9rents sont mis en \u0153uvre. Lorsque Nina Simone chante \u00ab\u00a0Pirate Jenny\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Go Limp\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Four Women\u00a0\u00bb, son propos entend non seulement d\u00e9noncer une situation qui s\u2019applique aux noirs mais aussi \u2013 et surtout \u2013 aux <em>femmes<\/em> noires.<\/p>\n<h2>1.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Chanter contre les discriminations raciales et de genre<\/h2>\n<p>La particularit\u00e9 du racisme dans le sud des \u00c9tats-Unis avant les ann\u00e9es 1960 est que la s\u00e9gr\u00e9gation est institutionnalis\u00e9e. Ce n\u2019est pas seulement un ph\u00e9nom\u00e8ne social. Ce racisme s\u2019inscrit dans un syst\u00e8me l\u00e9gal\u00a0: les lois de Jim Crow. Il faut d\u2019abord faire croire \u00e0 ses concitoyen.ne.s que les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s sont inf\u00e9rieur.e.s, cela entre dans le r\u00f4le de l\u2019\u00e9ducation et de la loi. Nina Simone joue sur ces deux aspects pour d\u00e9noncer la mise en place et le maintien de la s\u00e9gr\u00e9gation. Le premier \u00e9l\u00e9ment est donc l\u2019\u00e9ducation, c\u2019est l\u2019objet de la chanson \u00ab\u00a0The Turning Point\u00a0\u00bb \u00e9crite par Martha Holmes et publi\u00e9e sur l\u2019album <em>Silk &amp; Soul<\/em> en 1967. La narratrice est une petite fille, nous la supposons blanche et la partie instrumentale, qui est assur\u00e9e par un clavecin et un violon, rappelle la musique europ\u00e9enne, \u00e9voquant ainsi l\u2019origine de l\u2019enfant. Elle voit une enfant noire du m\u00eame \u00e2ge qu\u2019elle avec qui elle aimerait jouer. La chanson exprime leur proximit\u00e9 et l\u2019absence de pr\u00e9jug\u00e9s qui peut exister entre elles\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>We are both in first grade<br \/>\nShe sits next to me<br \/>\nI took care of her, mum<br \/>\nWhen she skinned her knee<\/p><\/blockquote>\n<blockquote><p>She sang a song so pretty<br \/>\nOn the Jungle Gym<br \/>\nWhen Jimmy tried to hurt her<br \/>\nI punched him in the chin<\/p>\n<p>Mom, can she come over<br \/>\nTo play dolls with me?<br \/>\nWe could have such fun, mum<br \/>\nOh mum, what&rsquo;d you say<\/p><\/blockquote>\n<p>La jeune fille ne fait donc aucunement preuve de discrimination. Dans le premier paragraphe, elle remarque une diff\u00e9rence de couleur de peau chez sa camarade (\u00ab\u00a0the little brown girl\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0she looks just like chocolate\u00a0\u00bb) mais cela ne l\u2019emp\u00eache pas de vouloir jouer avec elle. Le nom du gar\u00e7on qui essaie de blesser sa camarade Africaine-Am\u00e9ricaine peut aussi faire r\u00e9f\u00e9rence au nom des lois qui s\u00e9gr\u00e9guent sa communaut\u00e9. La discrimination, elle, arrive dans la r\u00e9ponse de la m\u00e8re qui lui refuse de jouer avec la petite fille\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Why not? Oh, why not?<br \/>\nOh\u2026 I see\u2026<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce dernier couplet sous-entend le racisme comme \u00e9tant la raison du refus de la m\u00e8re. La chanson met en avant la place de l\u2019\u00e9ducation comme le tournant d\u00e9cisif dans la naissance des id\u00e9es racistes et donc le caract\u00e8re non naturel du sentiment. Ce n\u2019est pas la nature qui est \u00e0 l\u2019origine des in\u00e9galit\u00e9s entre les humains mais bien l\u2019\u00e9ducation de chacun, \u00e0 travers les valeurs qui sont enseign\u00e9es par les parents, l\u2019\u00e9cole, l\u2019\u00c9glise mais aussi par la loi.<\/p>\n<p>Ces lois qui institutionnalisent la s\u00e9gr\u00e9gation portent le nom de Jim Crow. Elles ont \u00e9t\u00e9 mises en place apr\u00e8s la Guerre de S\u00e9cession pour affirmer la sup\u00e9riorit\u00e9 des blancs sur les autres et en particulier sur les noirs. Jim Crow n\u2019est pas une personne r\u00e9elle et a plut\u00f4t tendance \u00e0 \u00eatre un synonyme, tout aussi p\u00e9joratif, de \u201cn\u00e8gre\u201d, mais le sens peut \u00eatre renvers\u00e9 pour personnifier le syst\u00e8me de s\u00e9gr\u00e9gation, comme Nina Simone le fait avec \u00ab\u00a0Old Jim Crow\u00a0\u00bb. La chanson, \u00e9crite avec Jackie Alper et Ron Vander Groef, est publi\u00e9e en 1964 sur l\u2019album <em>Nina Simone in Concert<\/em>. Elle dit rapidement que le probl\u00e8me n\u2019est pas le nom mais bien ce qu\u2019il accomplit, alors qu\u2019elle pr\u00e9vient que l\u2019ordre \u00ab\u00a0Jim Crow\u00a0\u00bb arrive \u00e0 sa fin\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Old Jim Crow<br \/>\nWhat&rsquo;s wrong with you<br \/>\nIt ain&rsquo;t your name<br \/>\nIt&rsquo;s the things you do<br \/>\nOld Jim Crow, don&rsquo;t you know<br \/>\nIt&rsquo;s all over now<\/p><\/blockquote>\n<p>Depuis 1954, les lois qui mettent en place la s\u00e9gr\u00e9gation sont peu \u00e0 peu abrog\u00e9es. Les exemples les plus probants sont les d\u00e9cisions de la Cour Supr\u00eame, qui commence par juger anticonstitutionnelle la s\u00e9gr\u00e9gation dans les \u00e9coles en 1954, puis dans les bus en 1956, \u00e0 la suite du boycott des bus de Montgomery. Cependant, ces lois ne sont pas encore compl\u00e8tement abolies et dans le quatri\u00e8me couplet, Nina Simone parle des blessures ressenties par les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s (\u00ab\u00a0When you hurt my brother\/You hurt me too\u00a0\u00bb), tandis que le cinqui\u00e8me couplet aborde le racisme qui survit, mais qu\u2019elle annonce vaincu\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Old Jim Crow<br \/>\nI thought I had you beat<br \/>\nNow I see you walkin&rsquo;<br \/>\nAnd talkin&rsquo; up and down my street<br \/>\nOld Jim Crow don&rsquo;t you know<br \/>\nIt&rsquo;s all over now<\/p><\/blockquote>\n<p>La s\u00e9gr\u00e9gation est d\u00e9crite plus explicitement dans son \u00ab\u00a0Backlash Blues\u00a0\u00bb, publi\u00e9 sur <em>Nina Simone Sings The Blues<\/em> en 1967 et \u00e9crit avec Langston Hughes. Dans le deuxi\u00e8me couplet de cette chanson, Nina Simone d\u00e9nonce la marginalisation des noir.e.s dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine et la position d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 qui leur est assign\u00e9e :<\/p>\n<blockquote><p>You give me second class houses<br \/>\nAnd second class schools<br \/>\nDo you think that all colored folks<br \/>\nAre just second class fools<\/p><\/blockquote>\n<p>Alors que les blanc.he.s ont droit au meilleur des services de l\u2019\u00c9tat am\u00e9ricain, les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, eux, se retrouvent avec des infrastructures de basse facture et des services de mauvaise qualit\u00e9 et cette discrimination est soulign\u00e9e par l\u2019anaphore du <em>second<\/em>. La s\u00e9gr\u00e9gation que d\u00e9nonce Nina Simone n\u2019est pas seulement une question d\u2019in\u00e9galit\u00e9 dans les services que re\u00e7oivent les noir.e.s, elle est aussi li\u00e9e aux devoirs que chacun remplit et aux pertes que subissent les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, aussi bien au niveau financier qu\u2019humain\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>You raise my taxes, freeze my wages<br \/>\nAnd send my son to Vietnam<\/p><\/blockquote>\n<p>Les noir.e.s, comme tous les citoyens et les habitants d\u2019un pays, doivent payer des imp\u00f4ts. Cependant, ils n\u2019ont que de maigres retours sur ceux-ci, comme l\u2019explique le deuxi\u00e8me couplet. Pourtant, les Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s constituent la population la plus pauvre du pays, ils auraient donc besoin d\u2019un plus grand retour que les autres, selon les principes d\u2019un \u00c9tat-Providence. Au lieu de quoi, on limite leurs revenus par la s\u00e9gr\u00e9gation bien s\u00fbr mais aussi en gelant leurs revenus. Leur pauvret\u00e9 est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de noirs sont envoy\u00e9s se battre au Vietnam, ne pouvant \u00e9chapper \u00e0 la conscription en payant. C\u2019est ce fonctionnement qui vaut \u00e0 la com\u00e9die musicale <em>Hair<\/em> de reprendre les termes g\u00e9n\u00e9ralement attribu\u00e9s \u00e0 Stokely Carmichael disant que l\u2019enr\u00f4lement, c\u2019est \u00ab\u00a0des blancs qui envoient des noirs faire la guerre aux jaunes pour d\u00e9fendre la terre qu\u2019ils ont vol\u00e9 aux peaux-rouges<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb. Nina Simone fait un rapport entre les discriminations (s\u00e9gr\u00e9gation, mauvaises \u00e9coles) faites aux Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s et les devoirs qu\u2019on leur demande (imp\u00f4ts, conscription). Elle d\u00e9montre alors l\u2019injustice qui vise \u00e0 d\u00e9grader socialement une cat\u00e9gorie de la population tout en envoyant sa jeunesse faire la guerre pour un pays qui la d\u00e9value.<\/p>\n<p>La chanson \u00ab\u00a0Mississippi Goddam\u00a0\u00bb de Nina Simone publi\u00e9e sur son album <em>Nina Simone in Concert<\/em> fait d\u2019ailleurs \u00e9cho \u00e0 ce th\u00e8me de la lenteur\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>You keep on saying &lsquo;Go slow!&rsquo;<br \/>\n&lsquo;Go slow!&rsquo;<br \/>\nBut that&rsquo;s just the trouble<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nDesegregation<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nMass participation<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nReunification<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nDo things gradually<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<br \/>\nBut bring more tragedy<br \/>\n&lsquo;Do it slow&rsquo;<\/p><\/blockquote>\n<p>La position r\u00e9formiste est d\u00e9nonc\u00e9e, d\u2019une part, par une r\u00e9ponse directe au \u00ab\u00a0Go Slow\u00a0\u00bb \u00e9voquant qu\u2019il s\u2019agit justement du probl\u00e8me (\u00ab\u00a0But that\u2019s just the trouble\u00a0\u00bb) mais aussi par la rime <em>gradually<\/em>\/<em>tragedy<\/em> qui souligne qu\u2019un changement \u00e9tape par \u00e9tape apporte justement plus de malheur. Nina Simone termine ensuite sa chanson sur un appel \u00e0 l\u2019\u00e9galit\u00e9 et \u00e0 la libert\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>You don&rsquo;t have to live next to me<br \/>\nJust give me my equality<\/p><\/blockquote>\n<p>La pianiste remarque que ceux qui ne le d\u00e9sirent pas ne sont pas forc\u00e9s de vivre avec les noirs et sont libres de s\u2019installer loin d\u2019eux, mais que cela ne justifie en rien les in\u00e9galit\u00e9s sociales et politiques qui r\u00e8gnent dans le sud des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Nous avons donc vu les diff\u00e9rents processus utilis\u00e9s pour d\u00e9noncer les discriminations et la s\u00e9gr\u00e9gation contre lesquels s\u2019\u00e9l\u00e8ve le mouvement pour les droits civiques am\u00e9ricains. Mais comme nous l\u2019avons \u00e9nonc\u00e9 plus haut, le racisme ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 la diff\u00e9rence de couleur, il prend une nouvelle dimension lorsque lui est ajout\u00e9e une autre discrimination\u00a0: celle du genre. Nina Simone aborde ce sujet tout particuli\u00e8rement dans trois chansons : \u00ab\u00a0Pirate Jenny\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Four Women\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Ain\u2019t Got No\/I Got Life\u00a0\u00bb. Si dans les deux premiers morceaux Nina Simone aborde les questions de racisme envers les femmes noires, le simple fait de parler des figures de femmes permet de les mettre en avant comme des activistes et non comme de simples spectatrices ou suiveuses du mouvement. \u00ab\u00a0Go Limp\u00a0\u00bb en est aussi un exemple. Cette chanson raconte l\u2019histoire d\u2019une jeune fille rejoignant une marche du NAACP.<\/p>\n<p>Cependant, l\u2019argumentaire de Nina Simone se situe plut\u00f4t dans les premiers morceaux \u00e9voqu\u00e9s. Commen\u00e7ons avec \u00ab\u00a0Pirate Jenny\u00a0\u00bb publi\u00e9 sur l\u2019album <em>Nina Simone in Concert<\/em>. La chanson est une reprise, \u00e9crite par Kurt Weil, Bertolt Brecht et Marc Blitzstein, elle est \u00e9crite pour l\u2019<em>Op\u00e9ra de quat\u2019sous<\/em> (<em>Die Dreigroschenoper<\/em> en version originale allemande) de Brecht et Weil en 1928. Son propos n\u2019est pas de d\u00e9noncer la s\u00e9gr\u00e9gation am\u00e9ricaine, puisque l\u2019action de la com\u00e9die musicale se situe dans le Londres victorien. La reprise de Nina Simone modifie le discours de la chanson dans son interpr\u00e9tation. La prostitu\u00e9e Jenny devient une domestique noire \u2013 ni sa condition, ni sa couleur de peau ne sont mentionn\u00e9es dans les paroles \u2013 tandis que son imagination, appelant l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un bateau pirate dont elle serait le capitaine, devient la m\u00e9taphore de la r\u00e9volution qui arrive et de la lib\u00e9ration des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s d\u2019un syst\u00e8me qui les opprime. Le d\u00e9but de la chanson repr\u00e9sente la r\u00e9partition des t\u00e2ches sociales, entre une domestique noire \u2013 dont Nina Simone prend le r\u00f4le \u2013 et des blancs qui la regardent travailler et lui donnent un pourboire lorsqu\u2019ils sont satisfaits\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>You people can watch while I&rsquo;m scrubbing these floors<br \/>\nAnd I&rsquo;m scrubbin&rsquo; the floors while you&rsquo;re gawking<br \/>\nMaybe once ya tip me and it makes ya feel swell<br \/>\nIn this crummy Southern town<br \/>\nIn this crummy old hotel<br \/>\nBut you&rsquo;ll never guess to who you&rsquo;re talkin&rsquo;.<br \/>\nNo. You couldn&rsquo;t ever guess to who you&rsquo;re talkin&rsquo;.<\/p>\n<p>Then one night there&rsquo;s a scream in the night<br \/>\nAnd you&rsquo;ll wonder who could that have been<br \/>\nAnd you see me kind of grinnin&rsquo; while I&rsquo;m scrubbin&rsquo;<br \/>\nAnd you say, \u00ab\u00a0What&rsquo;s she got to grin?\u00a0\u00bb<br \/>\nI&rsquo;ll tell you.<\/p>\n<p>There&rsquo;s a ship<br \/>\nThe Black Freighter<br \/>\nWith a skull on its masthead<br \/>\nWill be coming in<\/p>\n<p>You gentlemen can say, \u00ab\u00a0Hey gal, finish them floors!<br \/>\nGet upstairs! What&rsquo;s wrong with you! Earn your keep here!<br \/>\nYou toss me your tips<br \/>\nAnd look out to the ships<br \/>\nBut I&rsquo;m counting your heads<br \/>\nAs I&rsquo;m making the beds<br \/>\n\u2018Cause there&rsquo;s nobody gonna sleep here,<br \/>\nTonight, nobody\u2019s gonna sleep here, honey<br \/>\nNobody<br \/>\nNobody!<\/p><\/blockquote>\n<p>Les trois premiers vers du premier couplet \u00e9voquent la condition de domestique de la narratrice tandis que des hommes l\u2019observent, lui donnent des ordres et lui ajoutent un pourboire pour se sentir sup\u00e9rieurs. La mention de ville sudiste pr\u00e9sente dans la version originale est particuli\u00e8rement adapt\u00e9e au sens que lui donne Nina Simone\u00a0; elle lui permet de d\u00e9noncer la situation du Sud des \u00c9tats-Unis, o\u00f9 la condition de domestique des femmes noires h\u00e9rit\u00e9e de l\u2019esclavage est toujours d\u2019actualit\u00e9 dans les ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<p>Dans \u00ab\u00a0Four Women\u00a0\u00bb sur <em>Wild Is the Wind<\/em> en 1966, le propos de Nina Simone est un peu diff\u00e9rent, il vise \u00e0 d\u00e9crire quatre situations de pr\u00e9carit\u00e9 dans lesquelles peuvent se trouver les femmes noires. En dressant quatre portraits \u00e0 la premi\u00e8re personne du singulier, elle montre des types d\u2019injustices et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s distinctes dues \u00e0 leurs origines ethniques et \u00e0 leur genre. Chacune a une couleur de peau diff\u00e9rente, allant d\u2019une peau noire \u00e0 un m\u00e9tissage brun clair. La premi\u00e8re d\u2019entre elles est \u00ab\u00a0Aunt Sarah\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>My skin is black<br \/>\nMy arms are long<br \/>\nMy hair is woolly<br \/>\nMy back is strong<br \/>\nStrong enough to take the pain<br \/>\nInflicted again and again<br \/>\nWhat do they call me?<br \/>\nMy name is Aunt Sarah<br \/>\nMy name is Aunt Sarah<\/p><\/blockquote>\n<p>Sarah est forte et travaille dur. Elle supporte la douleur que lui impose la vie dans le Sud o\u00f9 la s\u00e9gr\u00e9gation est lourde. La souffrance qu\u2019on lui impose est celle que supportent les noir.e.s entre de nombreuses heures de travail pour un petit salaire, une pr\u00e9carit\u00e9 et un traitement violent de la part des blanc.he.s. Cette douleur est soulign\u00e9e par la rime <em>pain<\/em>\/<em>again and again<\/em>. L\u2019historienne Ruth Feldstein voit en elle la g\u00e9n\u00e9ration des a\u00een\u00e9es du combat pour les droits civiques, celles \u00ab\u00a0qui risquaient tout \u2013 travail mal pay\u00e9, foyers, et m\u00eame leurs vies \u2013 quand elles h\u00e9bergeaient et cuisinaient pour les activistes<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Ensuite vient Saffronia\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>My skin is yellow<br \/>\nMy hair is long<br \/>\nBetween two worlds<br \/>\nI do belong<br \/>\nMy father was rich and white<br \/>\nHe forced my mother late one night<br \/>\nWhat do they call me?<br \/>\nMy name is Saffronia<br \/>\nMy name is Saffronia<\/p><\/blockquote>\n<p>Saffronia repr\u00e9sente \u00e0 la fois un m\u00e9lange des deux mondes par son m\u00e9tissage que la hauteur des violences faites aux noirs et ici, aux femmes noires. Ce passage rappelle l\u2019impunit\u00e9 dans les s\u00e9vices subies contre les Africaines-Am\u00e9ricaines. Mais cette violence ne reste impunie que par la condition d\u2019objet, de sous-humain \u2013 pour reprendre le discours d\u2019Abbey Lincoln \u2013 dans laquelle sont enferm\u00e9s les populations noires dans le Sud des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me est surnomm\u00e9e \u00ab\u00a0Sweet Thing\u00a0\u00bb\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>My skin is tan<br \/>\nMy hair is fine<br \/>\nMy hips invite you<br \/>\nMy mouth like wine<br \/>\nWhose little girl am I?<br \/>\nAnyone who has money to buy<br \/>\nWhat do they call me?<br \/>\nMy name is Sweet Thing<br \/>\nMy name is Sweet Thing<\/p><\/blockquote>\n<p>Sweet Thing, \u00ab\u00a0douce chose\u00a0\u00bb en fran\u00e7ais, est une prostitu\u00e9e, elle appartient quiconque pourra la payer. Elle repr\u00e9sente la femme noire comme objet du d\u00e9sir sexuel. Lu en \u00e9cho avec l\u2019histoire de la m\u00e8re de Saffronia, on obtient l\u2019image de l\u2019Africaine-Am\u00e9ricaine comme objet d\u2019un fantasme que peuvent partager les hommes blancs. L\u2019attirance sexuelle qu\u2019ils ressentent envers la femme noire est repr\u00e9sent\u00e9e comme un objet de d\u00e9sir. Sweet Thing repr\u00e9sente aussi la pr\u00e9carit\u00e9 dans laquelle peuvent se trouver les Africaines-Am\u00e9ricaines \u00e0 qui il ne reste comme ressource que leur corps. En faisant rimer <em>I<\/em> et <em>buy<\/em>, Nina Simone r\u00e9duit la personne de <em>Sweet Thing<\/em> \u00e0 une simple transaction et exprime ainsi sa situation d\u2019ali\u00e9nation par rapport aux hommes qui la paient.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le dernier portrait est celui de Peaches\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>My skin is brown<br \/>\nMy manner is tough<br \/>\nI&rsquo;ll kill the first mother I see<br \/>\nMy life has been too rough<br \/>\nI&rsquo;m awfully bitter these days<br \/>\nBecause my parents were slaves<br \/>\nWhat do they call me?<br \/>\nMy name is Peaches<\/p><\/blockquote>\n<p>Peaches est une femme dure, comme la vie qu\u2019elle a d\u00fb mener. Ses anc\u00eatres \u00e9taient des esclaves mais la condition des noir.e.s dans les \u00c9tats sudistes ne s\u2019est pas am\u00e9lior\u00e9e, iels sont toujours exploit\u00e9.e.s dans les champs, sont toujours domestiques des blanc.he.s<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>, et restent sans droit. La rime <em>days<\/em>\/<em>slaves <\/em>souligne l\u2019\u00e9tat d\u2019asservissement des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s encore pr\u00e9sent et qui pourrait se prolonger si la situation n\u2019\u00e9volue pas. Cette situation cause l\u2019amertume qui caract\u00e9rise cette femme tandis que son \u00e9nervement et sa rage sont rugis dans sa volont\u00e9 de tuer et dans le cri de son nom, comme si elle criait son identit\u00e9. Ce personnage est le plus proche de Nina Simone, il repr\u00e9sente une jeune femme qui a vu dix ans de lutte pour des r\u00e9sultats mitig\u00e9s, probablement \u00e0 l\u2019origine de son amertume.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ain\u2019t Got No\/I Got Life\u00a0\u00bb, publi\u00e9 sur <em>\u2018Nuff Said!<\/em> en 1968, est une reprise de la com\u00e9die musicale <em>Hair<\/em>, \u00e9crite par Gerome Ragni, James Rado et Galt MacDermot, qui tourne \u00e0 partir de 1967. Ce spectacle d\u00e9crit l\u2019Am\u00e9rique des ann\u00e9es 1960 et aborde diff\u00e9rents th\u00e8mes comme la Guerre du Vietnam, le pacifisme, le mouvement hippie et son opposition \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise et conservatrice dominante. Nina Simone fusionne ainsi deux morceaux diff\u00e9rents\u00a0: \u00ab\u00a0Ain\u2019t Got No\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0I Got Life\u00a0\u00bb. Tous deux sont bas\u00e9s sur une \u00e9num\u00e9ration de possession de caract\u00e9ristiques personnelles ou une absence de biens mat\u00e9riels. Le premier est chant\u00e9 par des marginaux qui clament entre eux le fait qu\u2019ils n\u2019ont rien dans une soci\u00e9t\u00e9 de la possession individuelle. Le second au contraire est chant\u00e9 au milieu d\u2019un repas bourgeois par le \u201cleader\u201d du groupe de hippie, Berger. Il sonne en r\u00e9ponse au premier pour dire que s\u2019il ne poss\u00e8de rien de mat\u00e9riel, il est libre et ind\u00e9pendant.<\/p>\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation de Nina Simone n\u2019en est pas tr\u00e8s diff\u00e9rente mais elle l\u2019ancre dans un contexte de s\u00e9gr\u00e9gation raciale aussi bien que de domination de genre. Elle commence avec ce m\u00eame \u00e9tat des choses sur la pauvret\u00e9 et l\u2019absence de possession mat\u00e9rielle\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Ain&rsquo;t got no home, ain&rsquo;t got no shoes<br \/>\nAin&rsquo;t got no money, ain&rsquo;t got no class<br \/>\nAin&rsquo;t got no skirts, ain&rsquo;t got no sweaters<br \/>\nAin&rsquo;t got no perfume, ain&rsquo;t got no bed<br \/>\nAin&rsquo;t got no man<\/p>\n<p>Ain&rsquo;t got no mother, ain&rsquo;t got no culture<br \/>\nAin&rsquo;t got no friends, ain&rsquo;t got no schooling<br \/>\nAin&rsquo;t got no love, ain&rsquo;t got no name<br \/>\nAin&rsquo;t got no ticket, ain&rsquo;t got no token<br \/>\nAin&rsquo;t got no god<\/p><\/blockquote>\n<p>Le premier couplet fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la situation sociale de pauvret\u00e9 et de d\u00e9pendance dans laquelle peuvent se trouver les Africains-Am\u00e9ricains et plus particuli\u00e8rement les femmes, toujours d\u00e9pendantes socialement de leurs p\u00e8res ou de leurs maris. Le dernier vers est d\u2019ailleurs diff\u00e9rent de celui de la com\u00e9die musicale qui parle de \u00ab\u00a0girl\u00a0\u00bb et est chant\u00e9e par un homme. Nina Simone s\u00e9lectionne les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019elle veut mettre en avant. Elle inclut dans sa chanson ce qui est vitale dans la soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tatsunienne de l\u2019\u00e9poque\u00a0: une maison (\u00ab\u00a0home\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0bed\u00a0\u00bb), de l\u2019argent (\u00ab\u00a0money\u00a0\u00bb), des v\u00eatements (\u00ab\u00a0shoes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0skirts\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sweaters\u00a0\u00bb)\u00a0; ainsi que des \u00e9l\u00e9ments d\u2019\u00e9l\u00e9gance qui vont avec une certaine reconnaissance sociale (\u00ab\u00a0class\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0perfume\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Le second couplet s\u2019int\u00e9resse plut\u00f4t \u00e0 des questions immat\u00e9rielles. Elle aborde le manque d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9ducation auquel sont confront\u00e9s les Africains (\u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0schooling\u00a0\u00bb) mais aussi une forme de solitude (\u00ab\u00a0mother\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0friends\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0love\u00a0\u00bb). Des \u00e9l\u00e9ments qui peuvent pousser \u00e0 la violence que peut d\u00e9fendre Nina Simone mais qui sont aussi une r\u00e9ponse \u00e0 d\u2019autres formes de violence que l\u2019on peut sentir dans le deuxi\u00e8me couplet avec l\u2019absence de nom\u00a0: celle de l\u2019esclavage qui retire son identit\u00e9 aux Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s mais aussi celle du patriarcat qui soumet une femme \u00e0 son mari allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 lui faire adopter le nom de celui-ci. La chanteuse exprime aussi l\u2019absence d\u2019une place dans la soci\u00e9t\u00e9 au quatri\u00e8me vers (\u00ab\u00a0Ain&rsquo;t got no ticket, ain&rsquo;t got no token\u00a0\u00bb) avec la polys\u00e9mie du \u00ab\u00a0ticket\u00a0\u00bb qui peut aussi bien repr\u00e9senter une place en g\u00e9n\u00e9ral qu\u2019une place dans la politique du pays, soit par l\u2019absence d\u2019\u00e9lu.e.s noir.e.s \u00e0 la t\u00eate du pays, soit par l\u2019absence de soutien parmi ceux qui dirigent le pays. Nina Simone ne croyant qu\u2019assez peu dans les institutions et les politiciens \u00e9tatsuniens pour apporter un changement dans ce monde, elle remet directement en question la place actuelle des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s dans la repr\u00e9sentation du pays. De la m\u00eame mani\u00e8re, \u00ab\u00a0Ain\u2019t got no god\u00a0\u00bb repr\u00e9sente un rejet des valeurs traditionnelles am\u00e9ricaines, celles qui ont justifi\u00e9 l\u2019esclavage aussi bien que les l\u2019exploitation des autres classes sociales.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant de relever les \u00e9l\u00e9ments que Nina Simone laisse de c\u00f4t\u00e9, qu\u2019elle juge probablement comme secondaire ou inint\u00e9ressant. Certains disparaissent probablement par d\u00e9sint\u00e9r\u00eat de la part de la pianiste comme \u00ab\u00a0pot\u00a0\u00bb, d\u00e9signant le cannabis, \u00ab\u00a0smokes\u00a0\u00bb, la fum\u00e9e, \u00ab\u00a0A-train\u00a0\u00bb, le m\u00e9tro A de New York ou des r\u00e9p\u00e9titions (\u00ab\u00a0coins\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pennies\u00a0\u00bb). D\u2019autres donneraient une image d\u00e9gradante, sale, ignorante, paresseuse, des noir.e.s qu\u2019elle cherche \u00e0 repr\u00e9senter\u00a0: \u00ab\u00a0underwear\u00a0\u00bb, les sous-v\u00eatements, \u00ab\u00a0soap\u00a0\u00bb, le savon, \u00ab\u00a0mind\u00a0\u00bb, l\u2019esprit, \u00ab\u00a0job\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0work\u00a0\u00bb, le travail.<\/p>\n<p>Nina Simone ajoute ensuite un couplet de transition qui lui permet de se demander ce sui lui reste que personne ne peut lui prendre\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>Then what have I got<br \/>\nWhy am I alive anyway?<br \/>\nYeah, what have I got<br \/>\nNobody can take away<\/p><\/blockquote>\n<p>Et la r\u00e9ponse est celle du corps qui lui reste\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I got my hair, got my head<br \/>\nGot my brains, got my ears<br \/>\nGot my eyes, got my nose<br \/>\nGot my mouth<br \/>\nI got my smile<br \/>\nI got my tongue, got my chin<br \/>\nGot my neck, got my boobies<br \/>\nGot my heart, got my soul<br \/>\nGot my back<br \/>\nI got my sex<br \/>\nI got my arms, got my hands<br \/>\nGot my fingers, got my legs<br \/>\nGot my feet, got my toes<br \/>\nGot my liver<br \/>\nGot my blood<\/p><\/blockquote>\n<p>Mais m\u00eame ce corps n\u2019est pas anodin. Ici, la plupart des \u00e9l\u00e9ments de la chanson originale sont pr\u00e9sents, \u00e0 l\u2019exception du d\u00e9but \u2013 qui parle de vie et de libert\u00e9 (pr\u00e9sents dans le dernier couplet), de mani\u00e8res, de charme, de bons et de mauvais moments\u00a0\u2013 et de la fin \u2013 qui parle de boyaux et de muscles, ou plus figurativement, de cran et de pouvoir, pour finir sur la vie qui a ouvert la chanson. Ce qui est int\u00e9ressant de relever, ce sont plut\u00f4t les deux modifications faites par Nina Simone sur cette partie. En effet, la chanteuse remplace \u00ab\u00a0tits\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0boobies\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0ass\u00a0\u00bb par \u00ab\u00a0sex\u00a0\u00bb. Ces deux \u00e9l\u00e9ments permettent de montrer clairement que l\u2019on parle d\u2019une femme et ancre le discours \u00e0 la fois dans les revendications raciales que face aux discriminations de genre. On retrouve d\u2019ailleurs assez bien l\u2019esprit de la deuxi\u00e8me vague de f\u00e9minisme d\u00e9butant \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 et d\u00e9fendant le droit \u00e0 disposer de son corps.<\/p>\n<p>Enfin, le dernier couplet explicite ce dont elle dispose, promettant que personne ne pourra s\u2019y opposer ni se mettre en travers de cela, sa vie et sa libert\u00e9\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>I&rsquo;ve got life<br \/>\nI&rsquo;ve got my freedom<br \/>\nI&rsquo;ve got life!<br \/>\nI\u2019ve got life<br \/>\nAnd I\u2019m gonna keep it<\/p>\n<p>I\u2019ve got life<br \/>\nAnd nobody\u2019s gonna take it away<\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est une revendication de combat particuli\u00e8rement forte puisque les noir.e.s ne disposent pas forc\u00e9ment d\u2019une libert\u00e9 compl\u00e8te par rapport \u00e0 celle des blanc.he.s, encore en 1968 et malgr\u00e9 les gains des quinze derni\u00e8res ann\u00e9es gr\u00e2ce au mouvement des droits civique. Ils ne sont pas non plus compl\u00e8tement ma\u00eetres de leurs vies puisqu\u2019ils ne sont pas \u00e0 l\u2019abri de se faire lyncher ou assassiner, comme Martin Luther King trois jours avant l\u2019enregistrement live de cette chanson pour l\u2019album <em>\u2018Nuff Said!<\/em><\/p>\n<p>La d\u00e9nonciation de ces discriminations appelle \u00e0 des changements, une lib\u00e9ration des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s et des modifications majeures dans l\u2019ordre social en place aux \u00c9tats-Unis. C\u2019est bien s\u00fbr ce \u00e0 quoi aspirent les groupes et associations engag\u00e9s dans le mouvement pour la d\u00e9s\u00e9gr\u00e9gation et ces th\u00e8mes se retrouvent aussi dans les chansons des artistes qui rejoignent la lutte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Cet article en trois parties est extrait d\u2019un travail de bachelor plus large sur l\u2019engagement politique d\u2019Abbey Lincoln, de Miriam Makeba et de Nina Simone dans leur production artistique de 1959 \u00e0 1970.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Nous comptons, ici, seulement les albums et les morceaux publi\u00e9s avec l\u2019accord de l\u2019artiste sur les labels avec lesquels elle a sign\u00e9\u00a0: Bethlehem, Colpix, Philips et RCA.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Les <em>black studies<\/em> sont les \u00e9tudes qui traitent des questions li\u00e9es \u00e0 l\u2019histoire ou la culture des noirs tandis que les <em>gender studies<\/em> traitent des questions de genre.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0white people sending black people to make war on the yellow people to defend the land they stole from the red people\u00a0\u00bb, Feldstein, Ruth, <em>How It Feels to Be Free. Black Women Entertainers and the Civil Rights Movement<\/em>, New York, Oxford University Press, 2013, p. 78.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> \u00ab\u00a0who risked everything \u2013 poorly paying jobs, homes, and their very lives \u2013 when they housed and cooked for civil rights activists\u00a0\u00bb, Feldstein, Ruth, <em>How It Feels to Be Free. Black Women Entertainers and the Civil Rights Movement<\/em>, New York, Oxford University Press, 2013, p. 108.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Cette question de la division raciale et sexuelle du travail, aussi abord\u00e9 par Nina Simone dans \u00ab\u00a0Pirate Jenny\u00a0\u00bb, est l\u2019objet d\u2019une \u00e9tude par Evelyn Nakano Glenn, \u00ab\u00a0De la servitude au travail de service\u00a0: les continuit\u00e9s historiques de la division raciale du travail reproductif pay\u00e9\u00a0\u00bb dans Dorlin, Elsa (dir.), <em>Sexe, Race, Classe, pour une \u00e9pist\u00e9mologie de la domination<\/em>, Paris, PUF, 2009, pp. 21-70.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0All I want is equality\u00a0\u00bb[1] Quand Nina Simone chante contre les discriminations (1959-1970) [1\/3] Par No\u00e9 Rouget De la lutte des Africain.e.s-Am\u00e9ricain.e.s, on retient souvent les mouvements non-violent de Martin Luther King, que l\u2019on oppose g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la violence incarn\u00e9e par Malcolm X et, apr\u00e8s sa mort, au Black Panther Party for Self-Defense. 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