{"id":4494,"date":"2018-05-19T15:31:03","date_gmt":"2018-05-19T13:31:03","guid":{"rendered":"http:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/?p=4494"},"modified":"2024-03-28T16:26:37","modified_gmt":"2024-03-28T15:26:37","slug":"heraclite-dans-la-jungle-des-opinions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/2018\/05\/heraclite-dans-la-jungle-des-opinions\/","title":{"rendered":"H\u00e9raclite dans la jungle des opinions"},"content":{"rendered":"<p><img alt=\"\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-4495\" src=\"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/files\/2018\/05\/2323-600x337.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"337\" \/><\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 plus que jamais, l\u2019importance de la pluralit\u00e9 des opinions est sacralis\u00e9e sur l\u2019autel des dites d\u00e9mocraties occidentales modernes, dans une \u00e9poque du je pense donc je suis et o\u00f9 le moi je narcissique et non g\u00e9n\u00e9rique est exacerb\u00e9 \u00e0 tort et \u00e0 travers, o\u00f9 le savoir est noy\u00e9, broy\u00e9 et mis sous silence au milieu du tintamarre, des vocif\u00e9rations, et de la diarrh\u00e9e verbale de la jungle des opinions, H\u00e9raclite au secours !<\/p>\n<p><em>Moi<\/em> j\u2019ai monde imaginaire.<!--more--><\/p>\n<p>Dans notre soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale capitaliste moderne, nous assistons au culte de l\u2019individu. Ce dernier est encourag\u00e9 corps et \u00e2me \u00e0 faire \u00e9clore au grand jour sa subjectivit\u00e9 face au R\u00e9el, \u00e0 travers l\u2019art musical notamment o\u00f9 de jeunes musiciens et musiciennes nous emm\u00e8nent dans leurs univers \u00e0 l\u2019aide de m\u00e9lodies parfois entra\u00eenantes, parfois pas du tout. S\u2019il y a, bien s\u00fbr eu, de grands r\u00e9alisateurs, \u00e9crivains ou musiciens qui surent d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre faire usage de leur talent pour transposer et objectiver le R\u00e9el \u00e0 travers leur art, eux ne font qu\u2019\u00e9mettre leurs col\u00e8res, leurs points de vue et leurs visions du monde. Vision du monde toute subjective, construite sur la base d\u2019opinions, d\u2019affect et souvent bien bordelique qui leur permet d\u2019\u00e9taler tout leur pathos. Cet art compensatoire qui n\u2019est qu\u2019un refuge face \u00e0 l\u2019angoisse de l\u2019horreur de notre \u00e9poque n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un mensonge dans lequel tuer les angoisses que font na\u00eetre, en eux, l\u2019\u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui. Chacun se renferment alors dans son petit monde musical, litt\u00e9raire ou cin\u00e9matographique pour tromper l\u2019angoisse objective que le R\u00e9el, tel qu\u2019il se pr\u00e9sente \u00e0 nous, g\u00e9n\u00e8re en notre \u00eatre. <strong><em>Nombreux sont ceux qui semblent avoir oubli\u00e9 qu\u2019il y a pour les \u00e9veill\u00e9s un monde unique et commun mais (que) chacun des endormis se d\u00e9tourne dans un monde particulier<\/em><\/strong>. (2) Ils sont d\u00e8s lors incapable d\u2019entendre le discours vrai.<\/p>\n<p><em>Moi<\/em> je pense que\u2026 <em>Moi<\/em> je consomme tous les mensonges de ce monde\u2026<\/p>\n<p>Oui comme nous le disions d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9c\u00e9demment, notre \u00e9poque \u00e9rige l\u2019individu et sa pens\u00e9e subjectiviste en v\u00e9ritable roi. On lui fait croire qu\u2019il est unique. On l\u2019encourage \u00e0 exprimer ses opinions, ses revendications, ses affects au nom de la libert\u00e9 d\u2019expression et de la pluralit\u00e9 des opinions de nos dites d\u00e9mocraties lib\u00e9rales. Le lib\u00e9ralisme est bien pr\u00e9sent aujourd\u2019hui, sans nul doute, quant \u00e0 la d\u00e9mocratie nous laisserons chacun en juger\u2026 Revenons plut\u00f4t \u00e0 ce moi je qui pense, ce <em>moi je<\/em> qui veut, ce <em>moi je<\/em> qui sait\u2026 Ce <em>moi je<\/em> n\u2019est, en r\u00e9alit\u00e9, absolument rien si ce n\u2019est un individu atomis\u00e9, ali\u00e9n\u00e9 de sa vie, r\u00e9duit \u00e0 \u00eatre qu\u2019un consommateur de grande surface, un produit de la d\u00e9mocratie de march\u00e9 et d\u2019opinion qui le flatte qui le maintien dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019il existe, qu\u2019il est unique. Ainsi, ignorant qu\u2019il n\u2019est rien, il est incapable par une d\u00e9marche dialectique de devenir quelqu\u2019un. Il ignore que l\u2019angoisse qui le ronge est d\u2019ordre objective, d\u00fb \u00e0 son humanit\u00e9 ali\u00e9n\u00e9e par le monde du salariat, de la surconsommation et de la concurrence lib\u00e9rale qui engendre, chez lui, un n\u00e9ant, un vide ontologique, qu\u2019il cherche \u00e0 combler en consommant encore davantage. Aujourd\u2019hui, ceux qui associent le shopping \u00e0 une forme de th\u00e9rapie ou de reconstruction ne sont pas rares\u2026 Le <em>moi je<\/em> d\u00e9pressif et consommateur sous prozac reste tout de m\u00eame tr\u00e8s orgueilleux et bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 exister envers et contre tout. Il a un perp\u00e9tuel besoin de se sentir unique, diff\u00e9rent des autres. Il arbore parfois des tenues extravagantes, un style qui lui semble \u00eatre bien \u00e0 lui, sans pour autant n\u00e9cessairement le rendre plus \u00e9l\u00e9gant. Piercing et tatouages sont \u00e9galement pour lui des moyens parmi d\u2019autres d\u2019exposer sa singularit\u00e9. Signes ext\u00e9rieurs d\u2019une singularit\u00e9 qui occulte un n\u00e9ant int\u00e9rieur, une absence de contenu, un vide ontologique similaire aux autres individus qui d\u00e9ambulent avec lui dans le monde de la soci\u00e9t\u00e9 marchande. Faisant de ce fait, chacun de ces <em>moi je<\/em> des consommateurs indistingu\u00e9s. Au final, par cette d\u00e9marche moi je ne fait rien d\u2019autre que d\u2019exposer un choix de consommation qui lui est propre et qui, croit-il, le rend unique. Absurdit\u00e9 sans nom qui am\u00e8nerait \u00e0 dire que deux individus se distingueraient l\u2019un de l\u2019autre car le premier ferait ses courses chez Migros alors que le second irait chez Coop. Et somme toute, c\u2019est une envie que l\u2019on retrouve chez tout le monde que de ne pas vouloir \u00eatre comme tout le monde. L\u2019Homme qui recherche la v\u00e9rit\u00e9, la compr\u00e9hension du discours vrai sort du monde mensonger dans lequel il est noy\u00e9 pour atteindre la sagesse et la connaissance universelle lui permettant de se r\u00e9approprier son \u00eatre g\u00e9n\u00e9rique. Il fait f\u00eet de ses d\u00e9sirs, de ses croyances, et de son orgueil. Il remet en question les dogmes \u00e9tablis par le groupe collectif dans lequel il est immerg\u00e9. Il interroge le poids des traditions et des croyances collectives pour comprendre le monde unique et commun \u00e0 tous.<\/p>\n<p><em>Moi<\/em> je consomme autant qu\u2019il est consomm\u00e9 et consum\u00e9.<\/p>\n<p><em>Moi<\/em> je f\u00e9tichise, la marchandise, mais devient \u00e0 son tour \u00e9galement une marchandise. La soci\u00e9t\u00e9 lib\u00e9rale est en elle-m\u00eame une totalit\u00e9 qui d\u00e9truit l\u2019Homme au sens ontologique du terme pour devenir \u00e0 son tour un produit de consommation qui doit se distinguer parmi les autres produits tout aussi narcissiques que lui sur les diff\u00e9rents march\u00e9s. Que ce soit sur celui de l\u2019emploi o\u00f9 il est amen\u00e9 \u00e0 \u00eatre le plus employable et le plus rentable possible, \u00e0 faire du chiffre, \u00e0 \u00eatre productif, \u00e0 \u00eatre plus attractif et plus rentable que ses concurrents qui pourraient un jour le remplacer. Marquant pour lui sa date de p\u00e9remption. Ou alors que ce soit le march\u00e9 de la s\u00e9duction pour pouvoir, faute de contenu, avoir un contenant attractif, attrayant, et vendable. Cela \u00e0 travers divers rituels et mises en sc\u00e8nes d\u2019un soi vide et narcissique pour pouvoir attirer \u00e0 lui un autre contenant et \u00e0 eux deux rassurer leur n\u00e9ant en devenant le couple. Autrement dit l\u2019agr\u00e9gation de deux \u00eatres en souffrances, de deux consciences malheureuses, atomis\u00e9es et d\u00e9sincarn\u00e9es, vivant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, pour fuir abstraitement le monde des hommes \u00e9veill\u00e9s, le seul monde commun \u00e0 tous et ainsi rester enferm\u00e9s dans leurs mensonges.<\/p>\n<p>Lorsque la consommation ne suffit plus, que l\u2019ali\u00e9nation de son humanit\u00e9 se fait trop ressentir <em>Moi je<\/em> se tourne vers diff\u00e9rentes formes de spiritualit\u00e9 telles que le Yoga, le Bouddhisme, le Tao\u00efsme, etc, qui seront pour lui une mani\u00e8re de compenser son humanit\u00e9 ali\u00e9n\u00e9e. Le Grand Capital pourra, toutefois, voir couler encore de beaux jours devant lui et se r\u00e9jouir de voir exploser les ventes, dans le domaine de la litt\u00e9rature touchant \u00e0 ces sujets.<\/p>\n<p><em>Moi je<\/em> a droit \u00e0\u2026.<\/p>\n<p><em>Moi je<\/em> est arrogant et esclave de ses sentiments. Sa pens\u00e9e est fragmentaire, sa compr\u00e9hension du monde objectif lui est impossible puisqu\u2019il est gouvern\u00e9 par ses affects et sa subjectivit\u00e9. A tout discours qu\u2019il entend, \u00e0 toute parole qui porte atteinte \u00e0 sa vision du monde, \u00e0 ses affects ou \u00e0 son individualit\u00e9 narcissique, il r\u00e9pondra par la col\u00e8re, n\u2019h\u00e9sitera pas s\u2019il est organis\u00e9 en officine \u00e0 faire taire les paroles qui ne lui conviennent pas. Celles qui le bousculent dans son petit monde qu\u2019il s\u2019est construit. Ignorants tout de ce qu\u2019il vient d\u2019entendre, incapable de comprendre l\u2019objectivit\u00e9 du discours en faisant usage de sa raison, il croit ou\u00efr une subjectivit\u00e9 imm\u00e9diate qui s\u2019opposerait \u00e0 la sienne. Contre laquelle il se doit de livrer un combat \u00e0 mort. Oui, <em>Moi je<\/em> peut ais\u00e9ment \u00eatre un tyran lorsqu\u2019il en a l\u2019occasion. Puisqu\u2019il ignore qu\u2019il existe un monde commun \u00e0 tous, par protection de son petit monde fragmentaire et particulier face \u00e0 l\u2019intrusion d\u2019un discours \u00e9tranger il se doit, croit-il, par manque de sagesse, par manque de volont\u00e9 de compr\u00e9hension et de travail sur lui-m\u00eame, de d\u00e9clarer un combat \u00e0 mort au locuteur qui l\u2019exprime. Cela en ignorant, tout, des motivations de ce dernier. <strong><em>Les chiens aboient seulement contre celui qu\u2019ils ne connaissent pas.<\/em><\/strong> (3)<\/p>\n<p>Bien que tyrannique, <em>moi je<\/em> est \u00e9galement un \u00e9ternel enfant. Il s\u2019accroche \u00e0 ses opinions h\u00e9rit\u00e9es par son milieu social, ses d\u00e9sirs, et ses passions dont il n\u2019interroge pas la source. Il y est encha\u00een\u00e9 et s\u2019y accroche comme un enfant s\u2019accroche \u00e0 ses bibelots. Il ne se donne pas les moyens d\u2019obtenir la possibilit\u00e9 d\u2019op\u00e9rer un saut qualitatif, de s\u2019\u00e9manciper de son subjectivisme erron\u00e9, h\u00e9rit\u00e9 de son milieu social ainsi que de ses paires et devenir adulte : <strong><em>jouets d\u2019enfants, les opinions humaines.<\/em><\/strong> (4)<\/p>\n<p>Puisqu\u2019il reste un \u00e9ternel enfant, guid\u00e9 par ses opinions <em>Moi<\/em> je est un esclave au service du Grand Capital. <em>Moi<\/em> je vit dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Il ne conna\u00eet pas sa provenance. Il ne sait pas qu\u2019autrefois un autre monde a exist\u00e9, dans lequel ses anc\u00eatres ont v\u00e9cu. Un autre possible a \u00e9t\u00e9 hier et sera \u00e0 nouveau demain. Il essentialise le monde tel qu\u2019il est aujourd\u2019hui. Sans comprendre qu\u2019il est perp\u00e9tuellement en mouvement. Ses id\u00e9es sont arr\u00eat\u00e9es. Somme toute, bien qu\u2019utopiste et revendicateur, <em>Moi<\/em> je manque d\u2019imagination et n\u2019est gu\u00e8re subversif. Il essentialise le monde tel qu\u2019il est aujourd\u2019hui \u00e0 un moment T. Il ne veut pas s\u2019en \u00e9manciper radicalement, il veut simplement le r\u00e9former. Il croit en un monde o\u00f9 l\u2019argent pourrait \u00eatre g\u00e9r\u00e9, o\u00f9 le travail ne serait pas ali\u00e9nant pour l\u2019homme, o\u00f9 l\u2019existence de la valeur argent ne cr\u00e9erait ni in\u00e9galit\u00e9, ni exploitation. Un monde o\u00f9 la merde du capital pourrait \u00eatre g\u00e9r\u00e9e. Il veut un monde qui soit \u00e0 la fois diff\u00e9rent et \u00e0 la fois le m\u00eame. Il veut un monde qui soit diff\u00e9rent tout en essentialisant les institutions telles que la banque, l\u2019Etat, le droit qui en sont le fondement m\u00eame. <em>Moi je<\/em> au mieux est comme Bakounine. Il croit pouvoir abolir l\u2019Etat par d\u00e9cret.<\/p>\n<p><em>Moi<\/em> je ne comprend pas les grilles de lecture fines. <em>Moi<\/em> je est lourd. Il vocif\u00e8re \u00e0 travers un porte-voix quand il n\u2019est pas content. <em>Moi<\/em> je n\u2019est pas en phase avec le mouvement r\u00e9el de l\u2019Histoire. Ses id\u00e9es sont donc arr\u00eat\u00e9es. <em>Moi<\/em> je est fig\u00e9, analysant le monde avec la finesse d\u2019une pelleteuse. Moi je est une pelleteuse en panne. Il ne comprend pas que rien n\u2019est immuable.<\/p>\n<p><em>Moi<\/em> je vit et raisonne dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Il ne comprend pas que les \u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roulent devant ses yeux, face auxquels il r\u00e9agit, sont les cons\u00e9quences d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 globale et objective qui le d\u00e9passe. <em>Moi je<\/em> est donc un r\u00e9actionnaire sporadique. Si <em>Moi je<\/em> a une pens\u00e9e cantonn\u00e9e dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements, <em>Moi je<\/em> a aussi une conception de la vie limit\u00e9e aux sentiments spontan\u00e9s. Il recherche les plaisirs instantan\u00e9s. Il cherche \u00e0 accumuler le plus possible ces petits instants qui font certainement le sel de la vie, mais qui ne font, cependant pas, une vie. <em>Moi je<\/em> accumule donc les plaisirs et conna\u00eet le sentiment agr\u00e9able du besoin imm\u00e9diat assouvi. Lorsqu\u2019une activit\u00e9 le m\u00e8ne au plaisir il ne s\u2019interroge pas davantage. Les choses lui vont. N\u2019\u00e9tant conscient ni de l\u2019objectivit\u00e9 ni de l\u2019unicit\u00e9 du monde qui l\u2019entoure, il ne comprend pas la place qu\u2019il occupe au sein de ce dernier, ni la fonction objective de ses actes. Et encore moins les cons\u00e9quences qui en d\u00e9coulent. Et bien que motiv\u00e9 pas des affects, des passions ou des visions du monde qui ne correspondent pas au R\u00e9el, ses actes ont tout de m\u00eame des effets de r\u00e9alit\u00e9 sur ce dernier. <em>Moi je<\/em> p\u00e9rennise d\u00e8s lors les cons\u00e9quences des causes qu\u2019il d\u00e9plore et Dieu rit de lui. Car <em>Moi je<\/em> est un consommateur endormi mais <strong><em>Les dormeurs sont ouvriers et co-ouvriers de ce qui se fait dans le monde.<\/em><\/strong> (5)<\/p>\n<p><em>Moi je<\/em> accumule quantitativement les plaisirs ici-bas mais ne conna\u00eet pas le bonheur de l\u2019apaisement et de la pl\u00e9nitude constante de celui qui a compris l\u2019unicit\u00e9 du monde, son mouvement et la place, qu\u2019en tant qu\u2019Homme, il occupe. Il ne conna\u00eet pas l\u2019\u00e9tat de bien-\u00eatre de celui qui s\u2019est \u00e9mancip\u00e9 de ses illusions. De celui qui a pris conscience de ses d\u00e9terminants sociaux qui l\u2019amenaient \u00e0 naturaliser les constructions sociales qui prenaient corps sous ses yeux. De celui qui conna\u00eet la place qu\u2019il occupe au sein du monde et qui r\u00e9alise la port\u00e9e de ses actes, et leurs cons\u00e9quences. Ayant une conscience g\u00e9n\u00e9rique et en phase avec l\u2019unicit\u00e9 du R\u00e9el, il ne participe pas par ses actions \u00e0 entretenir les causes des cons\u00e9quences qu\u2019il d\u00e9plore. Etat de pl\u00e9nitude qui demande, toutefois, de renoncer \u00e0 certains plaisirs imm\u00e9diats. Et de par cela, supporter quelques souffrances \u00e0 court terme. Ce que <em>Moi je<\/em> ne saurait souffrir.<\/p>\n<p>Il se croit subversif et libre des ses choix alors qu\u2019il occupe exactement la place que l\u2019on attend de lui, puisqu\u2019il ne prend aucunement conscience de ses d\u00e9terminations sociales, ni de sa fonction objective. Biologiquement il n\u2019est plus un enfant, mais en termes de sagesse et de connaissance il l\u2019est rest\u00e9. Il devient alors un adulescent. Un individu d\u2019\u00e2ge adulte cherchant \u00e0 rester berc\u00e9 par le monde de l\u2019enfance. Le maintenant ainsi ind\u00e9finiment \u00e0 l\u2019\u00e9tat de consommateur.<\/p>\n<p><em>Moi je<\/em> r\u00e8gne donc sur son petit monde comme un roi sur son royaume qu\u2019il d\u00e9fendra corps et \u00e2me, par toutes les mani\u00e8res, jusqu\u2019\u00e0 la mort face aux attaques des puissances voisines concurrentes. Il s\u2019alliera toutefois volontiers avec celles qui lui apparaissent comme de potentielles alli\u00e9es. Car au fond de lui, il sait tout de m\u00eame un peu, au moins, <em>moi je<\/em>, que seul il ne peut pas grand-chose. Il est incapable d\u2019envisager, cependant, que l\u2019interlocuteur face \u00e0 lui ne soit guid\u00e9 par une opinion, un sentiment, un point de vue, par un int\u00e9r\u00eat autre que celui de l\u2019amour de la v\u00e9rit\u00e9 et de la sagesse. Il ne comprend pas qu\u2019\u00e0 travers sa bouche c\u2019est le R\u00e9el qui s\u2019exprime en lui<strong><em>. Il est sage que ceux qui ont \u00e9cout\u00e9, non moi, mais le discours, conviennent que tout est un.<\/em><\/strong> (6) <em>Moi je<\/em> ce n\u2019est pas le discours qu\u2019il \u00e9coute mais la personne dont il croit celui-ci d\u00e9pendant. Vu qu\u2019il ne comprend pas le discours vrai, puisqu\u2019il est incapable d\u2019analyser et sentir le monde tel qu\u2019il est objectivement, il est donc, par encha\u00eenement logique, dans l\u2019incapacit\u00e9 totale de le retranscrire. Il reste alors accroch\u00e9 \u00e0 ses jouets d\u2019enfants. Il ne comprend pas que, mille ans avant lui, d\u2019autres philosophes tenaient le m\u00eame discours et, mille ans apr\u00e8s lui, d\u2019autres continueront encore. Au final, <strong><em>Ne sachant pas \u00e9couter, ils ne savent pas non plus parler.<\/em><\/strong> (7)<\/p>\n<p>Somme toute, il est tel un enfant au langage et \u00e0 la rationalit\u00e9 limit\u00e9e face au discours du philosophe. Marmot qui n\u2019a pas la parole <strong><em>! L\u2019homme s\u2019entend ainsi appeler par l\u2019\u00eatre divin, comme l\u2019enfant par l\u2019homme.<\/em><\/strong> (8) Il est incapable de comprendre quoi que ce soit. Pourtant il veut parler car il pense en avoir le droit. Il invoque sa libert\u00e9 d\u2019expression. Il n\u2019est pas dans la connaissance, dans l\u2019analyse de ce qui est mais uniquement guid\u00e9 par ce qui lui semble \u00eatre et \u00e9lague de sa route tout ce qui g\u00e9n\u00e8re en lui une dissonance cognitive. <strong><em>Les nombreux ne pensent pas les choses telles qu\u2019ils les rencontrent, ni, en \u00e9tant instruits, ne les connaissent pas, mais il leur semble<\/em><\/strong>. (9) Son monde social et les ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019il engendre, il les naturalise. Il ne comprendra pas, lorsque le philosophe qui se tenant en face, qui ayant d\u00e9construit les mensonges et les illusions de la soci\u00e9t\u00e9, qui s\u2019\u00e9tant \u00e9mancip\u00e9 de ses affectes, de ses croyances individuelles et collectives pour se r\u00e9approprier son \u00eatre universel et perm\u00e9able \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 en soi, cessant ainsi d\u2019\u00eatre un \u00e9tranger pour lui-m\u00eame, lui <strong><em>dira Je me suis cherch\u00e9 moi-m\u00eame<\/em><\/strong>.(10)<\/p>\n<p>Plus il est ignorant, plus il veut parler. Plus la v\u00e9rit\u00e9 et le discours vrai se feront entendre \u00e0 ses oreilles plus, il voudra les \u00e9touffer dans le bruit de ses salves verbales d\u00e9f\u00e9catoires. Il pr\u00eache le faux, matin, midi, apr\u00e8s-midi, le soir et la nuit. Il a tant de choses \u00e0 dire, \u00e0 exprimer, que pour lui, m\u00eame vivre mille ans ce serait encore trop peu. Ignorant qu\u2019il est ignorant, il ignore que <strong><em>Son ignorance, mieux vaut la cacher <\/em><\/strong>(11). Sans cela, la honte le retiendrait un peu. Cela ne serait pas la loi qui le ferait taire, mais la propre conscience de sa m\u00e9connaissance et la peur du ridicule.<\/p>\n<p><em>Moi je<\/em> vote\u2026<\/p>\n<p>Ainsi nous voyons se d\u00e9ployer sous nos yeux la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui, du moins en Europe. Celle de la d\u00e9mocratie repr\u00e9sentative, le citoyen \u00e9lecteur consommateur qui est appel\u00e9 \u00e0 \u00e9lire ses ma\u00eetres. Il y a les \u00e9lecteurs de gauches, les \u00e9lecteurs de droite, de la dite extr\u00eame droite et de la dite extr\u00eame gauche, et ceux du centre. La gauche communiste d\u00e9teste la gauche socialiste car cette derni\u00e8re est plus r\u00e9formatrice que r\u00e9volutionnaire. La droite lib\u00e9rale classique d\u00e9teste l\u2019extr\u00eame droite trop protectionniste, trop fasciste, etc\u2026 Chacun des partis se met en spectacle en pr\u00e9sentant un com\u00e9dien-candidat qui s\u2019exprimera dans l\u2019ar\u00e8ne politico-th\u00e9\u00e2trale. Tant\u00f4t certains nous expliqueront qu\u2019il y a trop d\u2019immigration et qu\u2019il faut fermer les fronti\u00e8res. D\u2019autres vous diront que l\u2019immigration est une chance et qu\u2019il faut commencer \u00e0 apprendre l\u2019accueil de l\u2019Autre. D\u2019autres vous diront que le probl\u00e8me n\u2019est pas l\u2019immigr\u00e9 mais le patronat. D\u2019autres encore vous diront que ce sont les ouvriers qui sont trop fain\u00e9ants, qu\u2019il faut cesser avec le salaire minimal qui est cause d\u2019inflation et de ch\u00f4mage quand d\u2019autres voudront le maintenir. Il y aura ceux qui vous diront qu\u2019ils luttent contre le capitalisme, le fascisme, le racisme, qu\u2019il faut r\u00e9gulariser tous les sans-papiers, d\u00e9chirer la chemise des grands patrons et se battre contre l\u2019extr\u00eame droite. Et l\u2019\u00e9lectorat de consommateur endormi est appel\u00e9 \u00e0 choisir pour le candidat qui selon lui s\u2019est le mieux vendu. Les universit\u00e9s produisent en s\u00e9rie des experts en politologie qui d\u00e9cortiqueront les diff\u00e9rents partis et mouvements de mani\u00e8re fragmentaire. Ils vous expliqueront ce qui fait l\u2019essence des diff\u00e9rentes id\u00e9ologies politique, s\u2019attarderont sur des questions concernant le clivage gauche-droite. Ils ne sont rien d\u2019autre que des agents d\u2019Etats pay\u00e9s pour commenter le spectacle politico-m\u00e9diatique et lui permettre de se maintenir. Ainsi, nous verrons na\u00eetre des experts de l\u2019extr\u00eame droite ou encore des experts du mouvement fasciste, des sp\u00e9cialistes du communisme, de l\u2019anarchisme, du marxisme, du n\u00e9o-lib\u00e9ralisme et de, Nom de Dieu ! tous les ismes qui peuvent exister sur cette Terre. Ces experts, ils sont comme H\u00e9siode : Le ma\u00eetre des plus nombreux, H\u00e9siode. <strong><em>Celui-ci, ils croient fermement qu\u2019il sait plus de choses, lui ne connaissant pas le jour et la nuit : car ils sont un<\/em><\/strong>.(12) H\u00e9siode, lui qui poss\u00e9dait une connaissance immense se trouvait dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019expliquer les ph\u00e9nom\u00e8nes qui, chaque jour ou chaque nuit, se donnaient imm\u00e9diatement \u00e0 nous. La nuit et le jour, H\u00e9siode consid\u00e9rait la premi\u00e8re ind\u00e9pendamment du second. Alors que la pr\u00e9sence de la premi\u00e8re n\u2019exprime rien d\u2019autre que l\u2019absence du second. Il s\u2019agit l\u00e0 de deux entit\u00e9s contraires qui se succ\u00e8dent l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, dans le temps. Quand l\u2019une arrive, l\u2019autre alors s\u2019en va pour revenir, plus tard. Il est impossible de concevoir l\u2019id\u00e9e de nuit si l\u2019on ne con\u00e7oit pas \u00e9galement l\u2019id\u00e9e de jour. Car ils forment \u00e0 eux deux une totalit\u00e9. De ce fait, H\u00e9siode ne conna\u00eet ni le jour ni la nuit, car pour cela il lui faudrait non pas les conna\u00eetre s\u00e9par\u00e9ment mais ensemble. Ainsi, la gauche et la droite sont telles le jour et la nuit. Elles se partagent de mani\u00e8re complice le pouvoir dans le temps elles se font l\u2019une et l\u2019autre des politesses avant de c\u00e9der la place\u2026pour revenir plus tard\u2026Tous ces mouvements, id\u00e9ologies ou partis politiques ne peuvent qu\u2019\u00eatre saisis et expliqu\u00e9s ensemble car ils font partie d\u2019un m\u00eame empire, d\u2019une m\u00eame totalit\u00e9 qui est celle du grand capital, sur laquelle il r\u00e8gne en ma\u00eetre. Par leur fausse opposition, la droite et la gauche peuvent se maintenir et retarder la crise du Capital. Quant \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite et \u00e0 l\u2019extr\u00eame gauche qui, sur de nombreux points sauraient s\u2019entendre, elles se regardent droit dans les yeux comme des s\u0153urs ennemies et permettent ainsi \u00e0 la gauche et la droite classique de p\u00e9r\u00e9griner leur alternance dans le bal du lib\u00e9ral-socialisme. Au milieu de tout cela, <em>Moi je<\/em> vote en fonction de ses affects, de ses int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats, de ses valeurs h\u00e9rit\u00e9es de ses paires sans en avoir conscience. Il est condamn\u00e9 \u00e0 choisir entre un capitalisme de gauche et droite, d\u2019extr\u00eame gauche ou d\u2019extr\u00eame droite. Il a la libert\u00e9 d\u2019am\u00e9nager la merde du capital comme il lui sied. Somme toute, la gauche et la droite, non comprises ind\u00e9pendamment l\u2019une de l\u2019autre, ne sont que deux entit\u00e9s contraires constitutives d\u2019un m\u00eame Tout. Celui d\u2019un monstre qui se met en marche lentement mais s\u00fbrement, un pas \u00e0 gauche, un pas \u00e0 droite, dont la t\u00eate pensante n\u2019est autre que celle du Grand Capital et dont la route m\u00e8nera aux contr\u00e9es paroxystiques de l\u2019ultra-lib\u00e9ralisme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, du tout marchandise et de l\u2019ali\u00e9nation de l\u2019Homme par l\u2019Homme. Mais une fois les contradictions du Capital int\u00e9gralement consomm\u00e9es, les jambes du colosse craqueront sous le poids de ses derni\u00e8res. Il s\u2019effondrera et son cr\u00e2ne se fracassera au sol ind\u00e9pendamment des volont\u00e9s, des opinions et des id\u00e9ologies humaines misent sous silence par le mouvement r\u00e9el de l\u2019Histoire. Le spectacle sera termin\u00e9. L\u2019odeur de son sang coulant sur le pav\u00e9 montera jusqu\u2019aux narines de ceux qui l\u2019auront connu, de ceux qui l\u2019auront vu vaciller. Son souvenir restera grav\u00e9 encore un peu dans leur m\u00e9moire. Ils se pr\u00eateront \u00e0 croire qu\u2019un jour peut-\u00eatre, il se rel\u00e8vera. Le temps passant, il s\u00e9chera pour devenir inodore et sans saveur. Et d\u2019autres hommes na\u00eetront, le nez vierge de ce parfum. Et demain commencera\u2026<\/p>\n<p>Yoann Lusikila, le 3 mars 2018<\/p>\n<p>(1) Illustration: Emmanuelle Flauraud<\/p>\n<p>(2) Conche, Marcel, H\u00e9raclite Fragments, Presse universitaire de France, Fragment 9<\/p>\n<p>(3) Idem, Fragment 8<\/p>\n<p>(4) Idem, Fragment 15<\/p>\n<p>(5) Idem, Fragment 12<\/p>\n<p>(6) Idem, Fragment 1<\/p>\n<p>(7) Idem, Fragment 4<\/p>\n<p>(8)Idem, Fragment 16<\/p>\n<p>(9)Idem, Fragment 5<\/p>\n<p>(10) Idem, Fragment 61<\/p>\n<p>(11) Idem, Fragment 71<\/p>\n<p>(12) Idem, Fragment 25<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A l\u2019heure o\u00f9 plus que jamais, l\u2019importance de la pluralit\u00e9 des opinions est sacralis\u00e9e sur l\u2019autel des dites d\u00e9mocraties occidentales modernes, dans une \u00e9poque du je pense donc je suis et o\u00f9 le moi je narcissique et non g\u00e9n\u00e9rique est exacerb\u00e9 \u00e0 tort et \u00e0 travers, o\u00f9 le savoir est noy\u00e9, broy\u00e9 et mis sous [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1002759,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_seopress_robots_primary_cat":"","_seopress_titles_title":"","_seopress_titles_desc":"","_seopress_robots_index":"","_uag_custom_page_level_css":"","footnotes":""},"categories":[18501],"tags":[],"class_list":{"0":"post-4494","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","6":"category-journalisme"},"uagb_featured_image_src":{"full":false,"thumbnail":false,"medium":false,"medium_large":false,"large":false,"1536x1536":false,"2048x2048":false,"mailpoet_newsletter_max":false},"uagb_author_info":{"display_name":"Amphitryon","author_link":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/author\/afontesc\/"},"uagb_comment_info":0,"uagb_excerpt":"A l\u2019heure o\u00f9 plus que jamais, l\u2019importance de la pluralit\u00e9 des opinions est sacralis\u00e9e sur l\u2019autel des dites d\u00e9mocraties occidentales modernes, dans une \u00e9poque du je pense donc je suis et o\u00f9 le moi je narcissique et non g\u00e9n\u00e9rique est exacerb\u00e9 \u00e0 tort et \u00e0 travers, o\u00f9 le savoir est noy\u00e9, broy\u00e9 et mis sous&hellip;","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4494","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1002759"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4494"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4494\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6742,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4494\/revisions\/6742"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4494"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4494"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/wp.unil.ch\/aessp\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4494"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}