Vu en classe: les étudiant.e.s écrivent l’histoire de la télévision (III)

 

Les textes proposés dans la série « Vu en classe » sont issus du cours-séminaire « Dispositifs audiovisuels, industries de l’imaginaire et professionnels de l’écran : les dialogues entre cinéma et télévision des années 1950 au tournant numérique » donné par François Vallotton et Anne-Katrin Weber au semestre d’automne 2017 à l’Université de Lausanne. Proposé aussi bien aux étudiant.e.s en Histoire qu’en Histoire et esthétique du cinéma, cet enseignement Bachelor explorait l’histoire croisée du cinéma et de la télévision. Il permettait d’aborder le développement des deux médias dans leurs multiples interactions.

 

L’expérience pirate du 11 octobre 1972: les prémices de la télévision locale suisse

Au début des années 1970, à l’ère du monopole de la Société Suisse de Radiodiffusion (SSR) sur l’audiovisuel en Suisse, une émission pirate est lancée à Yverdon-les-Bains. Retour sur cet épisode qui annonce l’émergence de la télévision locale et ses modes de production participatifs.

Par Audrey Beeler et Lauren Mommer, mars 2019.

Le tournage de l’émission pirate «Chansons à louer». Au premier plan, Francis Reusser, réalisateur.

 

En 1983, la libéralisation du marché de l’audiovisuel helvétique est officiellement entérinée : le gouvernement décide de mettre un terme au monopole de la SSR sur la radio et la télévision suisses. Mais le statut dont bénéficient les chaînes de service public ainsi que la forme de télévision qu’elles produisent sont remis en question depuis plusieurs années déjà. En témoigne une expérience singulière menée à Yverdon-les-Bains au début des années 1970 qui propose un modèle télévisuel à contre-pied des standards diffusés à l’époque par la Télévision Suisse Romande (TSR). Les trois initiateurs de ce projet transgressif critiquent notamment le caractère trop national de l’information diffusée sur la chaîne publique, au détriment des spécificités locales. Ils aspirent à une télévision libre et créative, plus proche de la population, qui aurait d’ailleurs un rôle à jouer dans la production et la programmation. Leur initiative et les idées qu’elle implique constituent ainsi un précédent à l’apparition de télévisions locales et privées en Suisse. A la faveur du développement du câble, elles seront des tenantes importantes de changements culturels et sociaux profonds du paysage audiovisuel helvétique.

A l’origine du projet, il y a l’idée provocatrice de Charles-Henri Favrod, directeur de la Communauté d’action pour le développement de l’information audio-visuelle (CADIA): pirater le canal de France 2 à Yvonand pour diffuser une émission, faisant fi de toute autorisation. Pour réaliser son plan, il fait appel à Francis Reusser, réalisateur suisse, et Paul-Edmond Delay, directeur de la société yverdonnoise privée de télédistribution par câble. Le trio conçoit rapidement un programme que recevront les postes de télévision d’Yverdon-les-Bains, via le câble, le 11 octobre 1972. C’est ainsi qu’a lieu la première émission locale en Suisse romande, « Chansons à Louer », qui présente durant 31 minutes des artistes locaux. Il s’agit donc d’une émission qui concerne uniquement une localité, et non le pays entier, avec la volonté de se rapprocher davantage des citoyen.ne.s et d’être au plus près de leur environnement quotidien. Le concept porté par « Chansons à louer » souffle ainsi un petit air de révolution sur la télévision en Suisse qui privilégie alors l’actualité nationale et dont le système de communication fonctionne à sens unique.

Titres de la Gazette de Lausanne, 12.10.72.

Dès le lendemain, l’événement connaît donc un écho médiatique important, à la radio, notamment dans les émissions Miroir du monde et Journal d’un soir, et dans la presse. Le titre vaudois 24 heures parlera par exemple d’une télévision qui « peut être maîtrisée au lieu de maîtriser », une expression qui évoque l’idée d’une télévision participative. L’expérience du 11 octobre 1972 a ainsi permis à quelque 4500 foyers de saisir un point fondamental : la télévision est un système de communication à disposition du public et dont celui-ci peut définir les usages. Le câble donne ainsi naissance à une nouvelle perspective de communication qui permet l’émergence d’une forme inédite de télévision. Cette technologie possède par ailleurs un avantage non négligeable sur les ondes hertziennes pour diffuser des programmes télévisés. Les ondes peuvent effectivement être entravées par les reliefs montagneux caractéristiques du paysage helvétique. Grâce à son cheminement souterrain, le câble élargit donc les possibilités de diffusion en Suisse, notamment à certaines localités que les signaux de télévision n’atteignaient pas auparavant. Ces différentes caractéristiques permettent à la télévision câblée de devenir un média proche des habitant.e.s, qui parle d’eux et qui les invite en retour à prendre la parole. A cet égard, dans l’ouvrage l’Après-télévision : une anti-mythologie de l’audiovisuel paru en 1973, deux spécialistes du monde des médias européens, Robert Wangermee et Holde Lhoest, affirment que « ce nouveau type de télévision doit animer la vie locale, favoriser les échanges entre les habitants et rapprocher les autorités des administrés ». Wangermee était alors administrateur de la RTBF et Lhoest responsable du programme MEDIA au niveau européen.

Tisser des liens entre la télévision et son public : une utopie ?

Comme mentionné plus haut, l’expérience pirate fait grand bruit partout en Suisse romande. Le lendemain, l’émission Journal d’un soir de la Radio Suisse Romande (RSR), présentée par Daniel Favre revient sur cet événement en interviewant plusieurs acteurs du projet. C’est une occasion pour eux de mieux préciser les objectifs et les enjeux de leur démarche. Delay y tient par exemple ces propos :

« Nous préconisons la création et la diffusion de programmes propres mais personne n’a aucune idée jusqu’à ce jour de ce que ça coûte et de ce que ça représente comme investissement matériel. »

On peut dégager deux éléments importants de cette citation : d’une part, l’émergence de câblodistributeurs indépendants qui souhaitent développer des nouveaux systèmes de communication télévisuels et, d’autre part, l’ignorance de leur coût. Cette absence de connaissances approfondies sur les possibilités de mises en place d’un tel système soulignent le caractère expérimental de l’émission pirate. Elle a été réalisée dans la rapidité, et sans que de plus amples réflexions sur la concrétisation à long terme de la télévision par câble ne soient menées. Son but était en effet davantage de bousculer la TSR et son contrôle sur la programmation, ce que souligne Reusser, dans l’article de Sophie Dupont : « Ce qui nous a fait mousser, c’était qu’on allait battre en brèche le monopole de la Télévision romande ». Le discours sur le câble se construit donc essentiellement autour de cette volonté de changer un système jugé conservateur. Également invité à l’émission de la radio romande, Favrod, en charge de la production et du programme, exprime bien cette aspiration au changement qui passerait par l’échelle locale :

« C’est ce qui nous préoccupe : c’est, une fois pour toutes, de se soucier des moyens nouveaux de communiquer avec autrui mais en même temps, l’action locale et communale nous intéresse beaucoup d’abord parce que nous pensons vraiment, et c’est né de plusieurs conversations, que ce n’est pas le rôle d’une télévision nationale d’assumer ces programmes, il n’est pas concevable, il n’est pas possible pour une émission nationale, de couvrir l’événement local. »

Notons néanmoins que le directeur de CADIA insiste davantage sur la complémentarité des médias que sur leur remplacement. En effet, s’il affirme clairement que la programmation locale incomberait aux câblodistributeurs, il n’évince pas la télévision nationale qui doit, selon lui, assurer un rôle plus général. Il n’y a donc pas la volonté de remplacer ou d’éliminer la SSR, mais plutôt de fragmenter son monopole.

Charles Henri-Favrod au Musée de l’Elysée en 1991 © Monique Jacot

L’élan de Favrod doit toutefois être nuancé : le coût pour mettre en œuvre ses idées reste inconnu. Au début des années 1970, il n’existe pas suffisamment d’études sur la réalisation de services de télévision par câble. A cette époque, la technologie donnait essentiellement lieu à des émissions expérimentales. Robert Wangermee et Holde Lhoest abondent dans ce sens lorsqu’ils soulignent l’empressement de certains à « vanter sans discernement les services » de la câblodistribution, annoncée être « pour l’homme un véritable cordon ombilical qui le reliera au reste du monde. » Pour ces praticiens des médias, il y a donc un décalage entre les promesses de changements sociaux attribuées au câble et les conditions matérielles de sa mise en œuvre à cette époque. Cette discordance entre survalorisation sociale et réalité technologique et politique résonne avec l’histoire de l’expérience yverdonnoise. Favrod, Reusser et Delay forgent en effet un discours utopique sur la télévision par câble dont la forme future reste incertaine. Non seulement limitée par les possibilités techniques contemporaines, sa réalisation est également freinée par des désaccords au sein même des partisans d’une télévision locale. Une scission émerge en effet entre, d’une part, les promoteurs d’un programme entièrement produit par la population, et d’autre part les professionnel.le.s qui souhaitent l’institutionnaliser.

La SSR: s’adapter mais défendre ses intérêts

Première concernée, la SSR prend rapidement position face à l’émission pirate Yverdonnoise. Son directeur général adjoint de l’époque, Domenic Carl, est interviewé le 12 octobre dans l’émission radiophonique Miroir du monde. Cet entretien permet de bien saisir le point de vue du service public et la défense de ses prérogatives :

« La SSR est tenue de mettre ses programmes à disposition des concessionnaires de la distribution par câble. De l’avis de la SSR, l’essor de la distribution par câble ne peut faire aucun doute. »

La SSR indique de cette manière son désir de s’adapter aux nouvelles donnes techniques et d’accompagner l’essor des nouveaux moyens de communications. Domenic Carl ajoute à cet égard : « la politique de notre société est de rechercher les moyens grâce auxquels elle ne sera pas tenue à l’écart de notre évolution. » Toutefois, en affirmant sa volonté de rester au fait des développements techniques, la SSR exprime également sa détermination à maintenir un rôle prédominant dans le paysage audiovisuel suisse. Carl affirme en effet que l’entreprise de service public est « tenue de mettre ses programmes à disposition » des câblodistributeurs mais il ajoute néanmoins que ces derniers « devraient être soumis au respect des mêmes règles en matière de programmes de l’organisme national ». Il s’agit ici d’assurer un contrôle sur les nouveaux moyens de communication et d’éviter par la même qu’ils deviennent trop menaçants pour l’audiovisuel public.

Il est par ailleurs intéressant de replacer la réaction de la SSR dans le contexte européen des années 1970. Cette époque est en effet marquée par l’évolution des mentalités qui s’inscrit dans la continuité de mai 1968. Ces années sont traversées par d’importantes revandications politiques, sociales et culturelles qui touchent également la manière de penser les médias et l’usage de leurs technologies. Or, les possibilités d’utlisations offertes par le câble répondent particulièrement bien à ces désirs de liberté et d’indépendance. A l’instar d’initiatives de télévision câblée qui proposent de s’éloigner du monopole étatique afin de pouvoir s’adresser directement à une audience locale.

Titre dans la Gazette de Lausanne, 22.9.73.

L’essai pirate d’octobre 1972 enthousiasme tant qu’il inspirera plusieurs expérimentations similaires en Suisse romande, cette fois-ci en toute légalité. En effet, « Chansons à louer » débouche sur l’octroi par le gouvernement de concessions à des fins expérimentales. Des essais auront ainsi lieu dans les villes d’Yverdon, de Renens et de Fribourg, ouvrant la voie au développement de la télévision locale en Suisse, et par conséquent, à une plus grande diversité du paysage audiovisuel helvétique. En septembre 1974, lors du Congrès annuel de l’Association Internationale des Distributeurs (AID) qui se déroule à Zurich, Delay lance d’ailleurs au sujet de « Chansons à louer » : « Cette expérience […] sera le point de départ de tout un processus visant à faire place dans la panoplie des médias à ce nouveau mode de communication. »

 

 

Références

Archives cantonales vaudoises.

Fonds René Berger. PP525/1926: Première émission TV locale en Suisse ;

Idem. PP525/1929: Câble Suisse + New York. Dossier qui comprend en particulier :

Jacques Monnier-Raball et Gérard Métayer, La télévision en partage: la télévision par câble et la vidéo. Lausanne: institut d’étude et de recherche en information visuelle, 1973.

Programmes expérimentaux d’émission locale, Une télévision provisoirement partagée: rapport de l’expérience de télévision locale de Renens, octobre 1973, Lausanne: institut d’Etude et de Recherche en information visuelle, 1974

Archives de la RTS

« Emission TV pirate à Yverdon », Miroir du monde, 12.10.72.

« TV locale pirate à Yverdon », Journal d’un soir, 12.10.72.

Littérature secondaire

MÄUSLI, Theo, STEIGMEIER, Andreas (eds.), La radio et la télévision en Suisse: Histoire de la société suisse de radiodiffusion et télévision SSR 1958-1983, Baden: Hier+Jetzt, 2006.

STREETER, Thomas, « Blue Skies and Strange Bedfellows: The Discourse of Cable Television », in Lynn Spigel and Michael Curtin (eds.), The Revolution wasn’t Televised: Sixties Television and Social Conflict, Londres: Routledge, 1997, pp. 221-242.

WANGERMEE, Robert, LHOEST, Holde, L’après-télévision: une anti-mythologie de l’audiovisuel, Paris: Hachette, 1973.