Vu en classe: les étudiant.e.s écrivent l’histoire de la télévision (II)

 

Les textes proposés dans la série « Vu en classe » sont issus du cours-séminaire « Dispositifs audiovisuels, industries de l’imaginaire et professionnels de l’écran : les dialogues entre cinéma et télévision des années 1950 au tournant numérique » donné par François Vallotton et Anne-Katrin Weber au semestre d’automne 2017 à l’Université de Lausanne. Proposé aussi bien aux étudiant.e.s en Histoire qu’en Histoire et esthétique du cinéma, cet enseignement Bachelor explorait l’histoire croisée du cinéma et de la télévision. Il permettait d’aborder le développement des deux médias dans leurs multiples interactions.

 

« Télévision quand tu nous tiens »: l’expérience éducative des télé-clubs [1]

En plein essor dans la France des années 1950, les télé-clubs sont essentiellement utilisés à des fins d’éducation populaire. L’histoire de cette expérience permet d’appréhender la vision, réelle ou fantasmée, du nouveau média par ses premiers utilisateurs et de penser la figure naissante du « télé-spectateur » dans une pratique collective de la télévision.

Par Léon de Perrot, mars 2019.

Captures d’écrans de l’émission « Télévision quand tu nous tiens », La vie à la campagne, RTF, 1953, Ina.fr

 

« Education populaire » : le mot est sur toutes les lèvres dans la France de l’après Seconde Guerre mondiale, et en particulier sur celles des associations « d’éducation par l’image ». Fondées dans les années 1920 et originellement élitistes, celles-ci, appelées ciné-clubs, prennent, dès la fin des années 1940, une ampleur nouvelle au contact des associations d’éducation populaire telles que la Ligue de l’enseignement ou Peuple et Culture. Ces nouveaux ciné-clubs dits « populaires », cherchent désormais à éduquer, ou plutôt à « activer culturellement » (Dumazedier, 1962 : 227-228). Il s’agit, au moyen du cinéma, de diffuser la culture auprès des Français et des Françaises et de les sensibiliser au rôle qu’ils peuvent jouer dans le bon fonctionnement de leur société.

Ces ciné-clubs se voient cependant très vite confrontés à d’importantes difficultés, en particulier dans les zones rurales. Les bobines de film peinent à circuler et le matériel, usé par son utilisation intensive, est difficilement remplacé. En 1947, le circuit des ciné-clubs de Château Thierry, situé dans le nord de la France, décide alors de tenter l’expérience avec ce nouveau média dont tout le monde parle : la télévision. Joseph Rovan, l’un des principaux collaborateurs de Peuple et Culture, la décrit comme un « moyen sans précédent d’être au monde » qui permet « d’assister de loin à l’événement se faisant » (Dumazedier, 1962 : 172 et Rovan, 1960 : 1145).

Les contraintes liées à la technique de diffusion cinématographique conjuguées aux grandes espérances que fait naître le médium télévisuel poussent donc les responsables du circuit de Château Thierry à faire de leur ciné-club un télé-club. Suite à de premières expérimentations couronnées de succès à Nogentel et Etampes-sur-Marne, le recours à la télévision est tenté dans un nombre croissant de villages puis s’étend progressivement à une large partie de la France : le mouvement des télé-clubs est né.

Installation de l’antenne de télévision dans le village de Nogentel, dans l’Aisne. « Télévision quand tu nous tiens », La vie à la campagne, RTF, 1953, Ina.fr

S’il s’agit désormais de capter des ondes sur un poste et non plus de faire passer des bobines dans un projecteur, l’organisation globale de la séance ne change presque pas. Une communauté, généralement un village ou un agrégat de villages, acquiert collectivement, par souscriptions des citoyen.ne.s, un poste de télévision ; son prix alors élevé limitait les acquisitions individuelles. L’accès à la télévision, généralement placée dans un lieu public officiel (école, mairie), s’organise autour de séances, fixées à certaines dates à l’avance, et pour lesquelles les habitant.e.s paient un ticket d’entrée.

La séance se clôt par des discussions et débats, menés par le responsable du télé-club, sur les diverses émissions visualisées. Qualifiée « d’entraînement à la réflexion » par le sociologue français Joffre Dumazedier, la pratique du débat est cruciale car elle doit justement favoriser chez le spectateur des « attitudes actives » (Dumazedier, 1955 : 196 et 1962 : 172). Autrement dit, la pratique du télé-club devait permettre aux spectateurs et spectatrices de prendre conscience du monde qui les entoure, de s’orienter vers diverses lectures pour mieux approfondir les sujets discutés mais aussi et surtout de repenser leur mode de vie.

« Télévision quand tu nous tiens », La vie à la campagne, RTF, 1953, Ina.fr

C’est là une différence importante avec le modèle du ciné-club. Si celui-ci doit former, c’est avant tout à l’appréciation d’un certain nombre de classiques qu’institutionnalise le mouvement ciné-club. La fréquentation du club doit alors amener son spectateur à réorienter sa consommation cinématographique vers des films de qualité, français en premier lieu, au détriment de films commerciaux. Au télé-club, en revanche, on cherche avant tout à éduquer et à développer son esprit critique. On retrouve ainsi une opposition intéressante entre les stratégies de légitimation de deux médias : d’un côté, le cinéma, un média artistique évalué selon des critères esthétiques et, de l’autre, la télévision, média populaire aux vertus éducatives et jugé plus propre à véhiculer de l’information.

Zoom sur une collaboration : la collection d’émissions Etat d’urgence

C’est dans cette optique qu’est produite et diffusée, en 1953, la collection d’émissions Etat d’urgence. Elle est le résultat du succès national de l’expérience des télé-clubs. Après une franche réussite dans l’Aisne, le mouvement s’étend à une grande partie de la France – du moins celle que couvrent alors les ondes de télévision – et se constitue en diverses fédérations, catholiques mais surtout laïques. Ce mouvement en plein essor des télé-clubs finit par attirer l’intérêt de la Radiodiffusion télévision française (RTF) ainsi que de l’UNESCO qui exportera cette expérience à l’international et notamment au Japon.

Ces deux organisations, en collaboration avec l’association d’éducation populaire Peuple et Culture, dont Roger Louis, l’un des membres, est à l’origine du mouvement télé-clubs, décident de produire ensemble une série d’émissions sur la vie rurale et le problème de la modernisation des campagnes. Après une première tentative, La vie à la campagne, qui n’a pas été poursuivie faute de fonds suffisants, Etat d’urgence est réalisée en collaboration avec les télé-clubs.

Cette série de 13 émissions cherche, comme le souligne Roger Louis en conclusion du dernier épisode, à trouver des « solutions générales » aux « problèmes généraux » de l’agriculture. Joffre Dumazedier sera en effet chargé par l’UNESCO d’évaluer les réussites et les limites de ces émissions dans les transformations qu’elles auraient provoqué sur les modes de vie en milieu rural. Cette collaboration donnera d’ailleurs lieu à la publication, en 1955, de l’étude Télévision et éducation populaire.

Etat d’urgence fait donc l’objet d’attentes disproportionnées de la part de ses producteurs. Ces acteurs institutionnels voient dans la télévision un outil éducatif capable de changer les mentalités, de faire évoluer les habitudes de vie et à terme d’agir sur l’évolution de la société. Deux attentes entourent plus spécifiquement le média télévisuel. Henry Cassirer, responsable de la section télévision de l’UNESCO, les résume ainsi :

« La télévision intéresse les éducateurs parce qu’elle touche un public de plus en plus étendu, dans chaque pays et dans le monde entier ; parce qu’elle représente un auxiliaire audio-visuel qui pénètre dans l’intimité de la famille ou du club, enfin, et surtout, parce qu’elle en est actuellement à ses débuts et qu’il est possible pour eux de contribuer à son développement, au lieu d’y assister simplement, comme ce fut le cas pour le cinéma ». (Cassirer, 1956)

Il s’agit, d’une part, d’influencer le développement d’une jeune télévision en orientant ses modes d’utilisation vers des objectifs éducatifs et, d’autre part, de miser sur la réception plurielle qu’offre un média, à la fois fédérateur et intimiste, qui semble pouvoir s’adresser à la masse comme à chaque individu.

La télévision et son public : la recherche d’un effet de proximité

Si les producteurs espèrent que leur émission produise un effet sur l’évolution des modes de vie de ses téléspectateurs et téléspectatrices ruraux, l’émission s’adresse également à deux autres groupes : les citadins et les télé-clubistes. Tous et toutes doivent être sensibilisés aux conditions de vie dans les campagnes françaises. L’objectif est donc de faire naître un sentiment de solidarité et un esprit de communauté entre ces différents publics. Pour cela, l’émission va jouer sur l’effet de proximité que permet la télévision.

Image du générique d’Etat d’urgence, 1954.

Concentrons-nous sur le tout premier épisode de l’émission, qui se veut une introduction aux problèmes de la vie rurale dont traitera Etat d’urgence. Cet épisode s’attarde particulièrement sur la nécessité d’une mécanisation du travail agricole (par l’achat de tracteurs notamment). Le titre de ce premier épisode « Ce que j’ai vu chez vous » annonce le ton de l’émission. Après la musique angoissante du générique, l’épisode débute sur un plan choc d’une carte d’alimentation, encore en vigueur un certain temps après la Libération, ainsi que sur une adresse hors-champ du présentateur Roger Louis :

« Non non, vous n’vous trompez pas, c’est effectivement une carte d’alimentation. Ça vous rappelle de mauvais souv’nirs, hein ? ».

L’idée est de saisir l’attention du public : le rationnement alimentaire, encore prégnant dans la mémoire collective, parle à toutes et tous.

Roger Louis cherche également à établir un rapport de proximité avec les téléspectateurs et téléspectratrices. Le présentateur trébuche parfois sur ces mots, utilise un langage populaire et n’hésite pas, durant l’émission, à clairement prendre parti et à exprimer son opinion. Loin du ton conventionnel du présentateur vedette actuel de la RTS, Darius Rochebin, énonçant les nouvelles du télé-journal, Roger Louis apostrophe, quant à lui, franchement son public comme le fera par la suite le dirigeant du ciné-club lors de la discussion.

Pour créer cette proximité et insister sur le caractère éminemment actuel des problèmes de la vie agricole – exode de la jeunesse, éducation des femmes, mécanisation du travail – la production de l’émission n’hésite pas à faire appel à des membres de télé-clubs ruraux. Ceux-ci sont invités sur le plateau de l’émission en présence de Roger Louis et d’un autre confrère, généralement d’opinion différente, à réagir à l’un des reportages qui portait sur le milieu rural. L’intervention des télé-clubistes dans le débat propre à l’émission accentue d’autant plus cet effet de proximité.

Bien implantés sur le sol français durant les années 1950, les télé-clubs déclineront durant la décennie suivante face à la démocratisation du téléviseur et au développement d’une réception plus individualisée de la télévision dans le cercle familial. L’expérience télé-club, même si Roger Louis considérera qu’elle a échoué, n’en reste pas moins un exemple intéressant d’une conception alternative de la télévision, inscrite dans un contexte bien particulier. Sa réception se pense alors collectivement tandis que ses potentialités éducatives et informatives génèrent les espoirs et fantasmes d’une société d’après-guerre en pleine reconstruction. Cette expérience éclaire, enfin, les conditions d’émergence d’une nouvelle figure dans la sphère sociale et culturelle : celle du « télé-spectateur ».

 

[1]Nom du télé-film clôturant la première collection d’émissions télévisées La Vie à la Campagne produite en 1952 par Roger Louis en collaboration avec la Radiodiffusion Télévision Française (RTF).

Références

Sources audiovisuelles :

Émission « Ce que j’ai vu chez vous », Etat d’urgence, RTF, 07.01.1954, 36’49’’, Inathèque.

Extrait de l’émission « L’esprit de communauté », Etat d’urgence, RTF, 04.02.1953, 03’40’’, Ina.fr.

Émission « Télévision quand tu nous tiens », La vie à la campagne, RTF, [s.date précise] 1953, 21’48’’, Ina.fr.

Voir également la capsule vidéo « Histoire du téléspectateur » par Géraldine Poels, Bref je cherche, Ina.fr.

Sources écrites :

CASSIRER, Henry R., « La télévision et l’éducation des adultes », stage TV éducative Wégimont 1956, Archives de l’UNESCO, 307.384.4 (493).

DUMAZEDIER, Joffre, Télévision et éducation populaire. Les télé-clubs en France, Paris : UNESCO, 1955.

DUMAZEDIER, Joffre, Vers une civilisation du loisir ?, Paris : Seuil, 1962.

LOUIS, Roger, « Compte rendu d’une expérience française d’utilisation collective de la télévision en milieu rural », Cahiers du centre de documentation (UNESCO), Vol.5, août 1952.

ROVAN, Joseph, DIEUZEIDE, Henri, « Chapitre XLVII. La télévision », in LAFFONT, Robert (dir.), MAJAULT, Joseph (réd. en chef), Encyclopédie pratique de l’éducation en France, Paris : Ministère de l’éducation nationale, 1960, p.1145-1156.

Littérature secondaire :

LEVY, Marie-Françoise, « La création des télé-clubs. L’expérience de l’Aisne », in LEVY, Marie-Françoise, La Télévision dans la République des années 50, Paris : Editions Complexe, 1999, p.107-131.

POELS, Géraldine, Les Trente Glorieuses du téléspectateur – Une histoire de la réception télévisuelle des années 1950 aux années 1980, Ina Editions, 2015. Prix de la Recherche de l’Inathèque 2013.

SOUILLES-DEBATS, Léo, La culture cinématographique du mouvement ciné-club. Une histoire de cinéphilies (1944-1999), Paris : AFRHC, 2017.

WAGMAN, Ira, « Télé-Clubs and European Television History Beyond the Screen », View, Vol.1, Issue 2, 2012, p.118-128.