Vu en classe: les étudiant.e.s écrivent l’histoire de la télévision (I)

 

Les textes proposés dans la série « Vu en classe » sont issus du cours-séminaire « Dispositifs audiovisuels, industries de l’imaginaire et professionnels de l’écran : les dialogues entre cinéma et télévision des années 1950 au tournant numérique » donné par François Vallotton et Anne-Katrin Weber au semestre d’automne 2017 à l’Université de Lausanne. Proposé aussi bien aux étudiant.e.s en Histoire qu’en Histoire et esthétique du cinéma, cet enseignement Bachelor explorait l’histoire croisée du cinéma et de la télévision. Il permettait d’aborder le développement des deux médias dans leurs multiples interactions.

 

La télévision communautaire : de l’utopie médiatique « soixante-huitarde » à ses avatars contemporains

Liberté d’expression, création autonome, indépendance face aux institutions… Ces notions profondément actuelles à l’ère d’Internet ne datent pas d’hier. Elles ont été explorées dès les années 1970 au travers d’un modèle médiatique particulier : la télévision communautaire. Coup de projecteur sur cette utopie communicationnelle et l’une de ses mises en pratique actuelle : Canal29.

Par Noé Maggetti et Michael Wagnières, mars 2019.

Logo de Canal29, la télévision communautaire de Vernier, GE

Il est difficile de définir avec exactitude ce qu’est la télévision communautaire (TVC), apparue à la fin des années soixante, compte tenu de la diversité des expériences pouvant s’y apparenter. Issue des mouvances émancipatrices entourant les révoltes de Mai 68 et de la vague du Do It Yourself, la TVC prône une réappropriation des outils télévisuels (enregistrement audiovisuel et diffusion par câble) par des non-professionnels. L’objectif est alors de produire des programmes de télévision qui correspondent aux préoccupations des différents groupes sociaux, ethniques et religieux au sein d’une zone géographique restreinte. Ce mode de production et de diffusion « par le bas », ainsi que le contenu des émissions ainsi réalisées, s’opposent à la télévision institutionnelle. Les instigateurs d’expériences de TVC reprochent en effet à cette dernière de gommer les spécificités locales au profit d’un propos généralisant, et d’ainsi provoquer une uniformisation culturelle. A contrario, la télévision communautaire se revendique comme un modèle alternatif, autonome et démocratique, offrant aux téléspectateurs la possibilité de réaliser leurs propres émissions et de représenter eux-mêmes les particularités locales négligées par la télévision traditionnelle. Ces aspirations profondes à la source de la TVC en font ce que l’on peut considérer comme une utopie communicationnelle.

A partir d’un essai fructueux réalisé en 1970 à Normandin (Québec), la TVC s’est répandue dans de nombreux autres pays occidentaux : des projets analogues se sont nés en Europe et en Amérique du Nord, avant de s’étendre au reste du monde. Sous l’impulsion de plusieurs expériences précoces aux Etats-Unis et au Canada, comme celle de Normandin (Québec) en 1970 ou la télévision pirate des Videofreex de Lanesville (USA) en 1971, la TVC se répand à plus large échelle. Des expériences analogues continuent en effet d’émerger en Amérique du Nord, puis en Europe, avant de s’étendre au reste du monde.

Les membres de Videofreex en 1973.

L’application durable de ce modèle a toutefois échoué dans la grande majorité des cas. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer, notamment les paramètres techniques et financiers, le faible taux de participation au sein des communautés, la progressive professionnalisation et commercialisation des productions de TVC, ou encore l’imitation formelle – volontaire ou non – d’émissions de télévision institutionnelle. Ainsi, les limites pratiques de ce modèle ont rapidement amené certains sociologues à nuancer – voire à critiquer violemment – les discours idéalistes qui ont entouré l’émergence des TVC. Parmi ces universitaires figure Jean-Luc Couron, principal animateur de la revue française Interférences, qui dès 1974 entend encourager les expériences médiatiques alternatives. En parallèle de ces travaux, différentes organisations internationales, comme le Conseil de l’Europe et l’UNESCO, se sont intéressées à la télévision communautaire, cherchant à déterminer les applications envisageables d’un tel dispositif médiatique. Mais, tout comme les études des sociologues, celles engagées par les institutions internationales sont dominées par un scepticisme marqué quant à la mise en pratique de l’idéal d’indépendance et de démocratie de la TVC.

Canal29 : active à Vernier depuis 40 ans

Cependant, malgré les importantes difficultés à concrétiser cette utopie d’un média local « par et pour les gens », certains projets conçus dans les années 1970 ont perduré jusqu’à nos jours. C’est le cas de la télévision communautaire Canal29 basée dans le quartier des Avanchets, à Vernier (Genève). Il s’agit d’un grand ensemble qui intègre une importante mixité sociale et culturelle.

Cette télévision parallèle voit le jour en 1975, sous l’impulsion principale d’un pasteur et d’un sociologue, habitants des Avanchets. Ils souhaitent ainsi améliorer les liens sociaux entre les individus vivant dans un quartier perçu comme « difficile ». Mais, bien que le projet soit pensé à l’origine par cette élite intellectuelle, un bon nombre d’habitant.e.s ont également participé activement à sa mise sur pied et à la création des émissions, ce qui a permis à Canal29 de perdurer.

Canal29 commence à diffuser des contenus sur le câble en 1977 et, bien que la chaîne connaisse plusieurs interruptions au cours des années 1980 pour des raisons techniques, elle subsiste plus de 40 ans, jusqu’à aujourd’hui. Cette continuité remarquable a notamment été rendue possible grâce à des soutiens financiers de la Commune. Par ailleurs, depuis 1998, la réception des programmes n’est plus limitée aux seuls Avanchets.

Sur le plan technique, Canal29 a suivi les évolutions des dernières décennies : les premières émissions étaient tournées avec une caméra Super 8, les images étant ensuite transférées sur un support vidéo ; par la suite, elles ont été enregistrées sur VHS, avant un passage au numérique dans les années 2000. La chaîne est aujourd’hui transmise gratuitement sur le câble, en direct une fois par semaine et en rediffusion. Les programmes sont également mis à disposition sur une chaîne YouTube.

Vidéo: Émission de Canal29 du 9 mai 2018.

Au milieu des années 1970, Canal29 a été conçue pour produire des programmes dans lesquels les habitant.e.s du quartier des Avanchets se reconnaissent. Cette idée demeure en 2018 : la TVC de Vernier est encore en activité aujourd’hui, gérée par un comité constitué de six membres et produite grâce à la participation bénévole d’habitant.e.s du quartier, qui ne travaillent par ailleurs pas dans l’audiovisuel. Ainsi, bien que la télévision communautaire constitue une forme d’expression médiatique marginale à l’ère du numérique, elle continue d’exister et de véhiculer les valeurs de ses origines.

Entre ancrage local et dépendance institutionnelle : les limites du modèle

Mais comment se manifestent concrètement les objectifs de Canal29 dans ses programmes récents ? Plusieurs de leurs composantes répondent effectivement à la qualification de « communautaires ». Tout d’abord, la dimension locale est évidente. En effet, les sujets évoqués, bien que variés, concernent tous la Commune de Vernier. Il est par exemple question du lancement d’un ciné-club, de la soirée disco du club de football communal, ou encore d’un spectacle programmé à la salle des fêtes.

L’émission est en outre présentée en trois langues – le français, l’arabe et le lingala – ce qui exprime d’une part la volonté de refléter au mieux la diversité des cultures qui vivent à Vernier, et d’autre part celle d’assurer la compréhension des contenus par la majorité de la communauté visée. On peut finalement noter la forme du générique de fin dans lequel les présentateurs/trices et les technicien.ne.s sont présenté.e.s par leur prénom seul, voire par un surnom. Ce choix est intéressant à plusieurs égards : il exprime d’une part la revendication du caractère amateur de la production, avec l’idée que ce sont des individus ordinaires que l’on trouve à son origine, et souligne d’autre part la dimension locale et communautaire de l’émission, réalisée par et pour des personnes dont on souligne la complicité.

Présentation d’un membre de l’équipe dans le générique de fin de l’émission du 9 mai 2018.

Cependant, malgré ces caractéristiques qui relèvent d’une télévision que l’on peut qualifier d’alternative et d’amateure, Canal29 emprunte également plusieurs codes formels à la télévision institutionnelle. A cet égard, on peut noter la forme du générique de début, constitué d’images fixes du quartier, d’une musique entraînante et de mentions écrites qui rappellent les ouvertures de programmes télévisuels classiques. Le regard-caméra des présentateurs/trices et l’adresse directe aux spectateurs/trices sont également typiques des pratiques des journaux télévisés traditionnels. Nous voyons ainsi que, malgré d’importantes différences avec la télévision institutionnelle, Canal29 ne s’en démarque pas complètement sur le plan formel.

Regard-caméra du présentateur et adresse directe au spectateur. Emission du 9 mai 2018.

Mais surtout, la télévision des Avanchets n’atteint pas l’un des principaux idéaux de la TVC, celui de l’indépendance complète. En effet, les membres du comité n’ont pu perpétuer le projet au fil du temps que forts de l’autorisation législative de la Confédération et du soutien financier de la Commune de Vernier. Loin d’être totalement autonome, Canal29 s’avère ainsi profondément liée aux institutions dont le contournement constitue précisément l’une des valeurs originelles du modèle de la TVC.

De la TVC à Internet

L’étude de ce cas suisse romand démontre que des formes de télévision communautaire subsistent. Mais la réalisation pratique de ce modèle semble cependant rester dépendante des institutions classiques, car redevable de leur soutien. L’utopie des origines doit ainsi s’accommoder de contraintes matérielles pour se perpétuer. Toutefois, à l’heure actuelle, les idées d’une émancipation possible via l’usage de certains médias ont surtout trouvé de nouveaux supports. En effet, les aspirations que cristallisait la TVC dans les années 1970 et 1980, telles que la production bénévole par et pour les spectateurs, le souhait d’aborder les préoccupations d’une communauté ou encore la liberté d’expression, sont désormais suscitées par Internet et des plateformes telles que YouTube ou Dailymotion.

Mais aujourd’hui aussi, ces ambitions démocratiques semblent faire face à d’importantes limites. Pour n’en citer que quelques-unes, mentionnons la censure de certains Etats sur le web, le monopole d’une poignée de multinationales sur son contrôle, les impératifs commerciaux à la source de son fonctionnement, la rémunération des vidéastes les plus populaires ou encore la collecte et la marchandisation d’informations confidentielles sur les usagers et usagères…

 

Références

Site web de Canal29, consulté le 8 novembre 2017.

Chaîne YouTube Canal29 Avanchet Vernier, consultée le 17 mai 2018.

TimeScape Productions, Politiques de télévision communautaire et pratiques dans le monde, étude réalisée pour le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, 2009 (en ligne).

Paul Beaud, Media communautaires ? Radios et télévisions locales et expériences d’animation audiovisuelle en Europe, Strasbourg : Conseil de l’Europe, 1980.

Frances Berrigan, L’accès à la communication : quelques modèles occidentaux de media communautaires, Paris : Unesco, 1977.

Jean-Luc Couron, « Le concept de télévision communautaire », Communications, vol. 21, n°1, 1974, pp. 66-80.

Joseph Heath et Andrew Potter, Révolte consommée : le mythe de la contre-culture, trad. de l’anglais par Michel Saint-Germain et Elise de Bellefeuille, Paris : Naïve, coll. Débats, 2005.

Marek Sliwinski et Dominique Dembinski-Goumard, Communication et intégration dans la cité nouvelle : étude de l’évaluation de l’expérience de télévision locale à Avanchet-Parc à Genève, Lausanne, L.E.P., coll. L.E.P. université, 1986.

Robert Wangermée et Holde Lhoest, L’après-télévision : une anti-mythologie de l’audiovisuel, Paris : Hachette, 1973.