Echos de la recherche en Grande-Bretagne (V)

Entretien avec Helen Wheatley, professeure à Warwick University

Helen Wheatley, après un Bachelor en littérature anglaise et américaine, a rejoint le Département de Film and Television Studies de Warwick, dans le cadre de son MA puis de son PhD. Elle y enseigne depuis 1998, participe et dirige de très nombreux projets de recherche sur la télévision, au niveau britannique comme international. Nous l’avons rencontrée à Coventry pour évoquer son travail et quelques-uns de ses ouvrages.

Par François Vallotton, février 2019.

Illustration d’un projet dirigé, entre autres, par H. Wheatley, The City in the Box, the Box in the City

 

François Vallotton : Peux-tu d’abord situer Warwick sur la carte des Television Studies en Grande-Bretagne et nous parler des spécificités de ton département de rattachement ?

Helen Wheatley : Warwick a en effet une place à part dans la mesure où l’Université a accueilli le premier département britannique en Film et Television Studies. Si l’on regarde comment la télévision a été intégrée aux programmes d’enseignement et de recherche des différentes universités, on peut constater que le medium a souvent été intégré à des centres de Cultural Studies ou abordé au sein de cursus littéraires, intéressés par exemple par la fiction ou les dramatiques. A Warwick, on a souhaité aborder la télévision en tant que telle, dans sa globalité et sous ses multiples facettes. Un accent important est placé sur l’analyse des contenus et des programmes mais toujours dans une étroite interdépendance avec l’histoire de la production, de l’institution ou encore de la réception. Parallèlement au département dirigé aujourd’hui par ma collègue Rachel Moseley, j’ai le plaisir de diriger un centre spécifique – Centre for Television History, Heritage and Memory Research – qui réunit des chercheurs et chercheuses de différentes universités : il contribue à renforcer notre pôle de spécialisation tout en l’ouvrant à des approches clairement pluridisciplinaires.

Au niveau des cursus développés à Warwick, il existe deux modules de Bachelor respectivement en Film Studies et en Film and Literature Studies, qui intègrent des enseignements sur la télévision. On assiste à une forte recrudescence de l’intérêt des étudiant.e.s pour cet objet même s’il ne figure pas (encore ?) dans l’intitulé des modules. Au niveau MA, un module «Film and Television Studies» existe avec des enseignements spécifiques (Television History and Aesthetics) et d’autres, traversants, sur le documentaire au cinéma et à la télévision, ou encore sur l’horreur et le gothique.

FV : En 2007, tu dirigeais un collectif intitulé Re-Viewing Television History qui présente une forme de state of the art des études sur la télévision. Comment vois-tu l’évolution de ce domaine depuis les 10 ans qui se sont écoulés entre-temps ?

HW : C’est toujours intéressant de revenir sur son travail. Ce qui frappe, dans la structure de Re-Viewing Television History, c’est la construction très éclatée et segmentée de l’ouvrage qui reprend les lignes de démarcation traditionnelles de l’historiographie de la télévision : la question du canon, l’histoire des programmes, la dimension institutionnelle et productive, enfin la réception. Il faut à mon sens une approche plus holistique du phénomène télévisuel et, si je devais reprendre la même démarche aujourd’hui, je soulignerais davantage l’interdépendance entre les différents niveaux d’analyse.

Depuis dix ans, plusieurs nouvelles approches se sont développées avec grand profit. Je mentionnerais d’abord les analyses du contexte de production faisant appel aussi bien à l’histoire orale qu’à la recomposition de certaines pratiques professionnelles (Hands-On history), comme la développe par exemple John Ellis au sein du vaste projet ADAPT. Il y a eu par ailleurs plusieurs travaux très intéressants sur l’histoire culturelle de la télévision : quelle est la place occupée par le récepteur dans l’espace domestique ? Ccomment son visionnement se négocie au sein de la vie quotidienne ? L’importance de la télévision dans la vie ordinaire a nourri plusieurs recherches très stimulantes.

FV : Un autre aspect frappant est sans doute lié à une vision plus transnationale de ce domaine.

HW : Oui, les travaux récents ont constitué une forme de correctif par rapport à une vision longtemps très nationale de l’institution et des programmes. Personnellement, je travaille beaucoup sur les genres télévisuels internationaux ou sur la circulation des représentations ; un projet en cours porte sur le suicide assisté et ses formes de représentation dans différents contextes nationaux et culturels.

 

Vidéo: «Dignitas, la mort sur ordonnance», Temps Présent, RTS, 17.2.2011.

Même si les programmes sont le fruit d’un contexte national, ils circulent de manière importante, tout particulièrement à l’ère contemporaine avec des plateformes de rediffusion comme Youtube ou Vimeo. Ces nouvelles plateformes accélèrent encore le processus d’internationalisation. Par ailleurs, beaucoup restent à faire au niveau d’une histoire transnationale des formats mais aussi des acteurs et producteurs télévisuels. La situation de la télévision en Australie offre un champ d’exploration passionnant ; j’ai par ailleurs consacré plusieurs articles à la télévision comme dispositif colonial.

FV : J’en viens à une question incontournable et dans le même temps gigantesque qui est celle des archives. Vu de l’extérieur, on a l’impression d’une richesse assez phénoménale avec notamment les ressources que constituent les archives écrites de la BBC ou celles, audiovisuelles, présentes sur certaines plateformes. Dans le même temps, à lire certains chercheurs, la situation n’est pas toujours satisfaisante.

HW : Il y a en effet une forme d’illusion, notamment avec les Written Archives de la BBC, qui ont nourri des travaux importants et intéressants. Mais cette abondance masque une forme de pénurie, particulièrement en ce qui concerne les télévisions commerciales. En ce sens, l’accès aux archives constitue un combat toujours à recommencer et les chercheurs et chercheuses se doivent de continuer à faire pression sur certaines institutions pour que les archives soient accessibles, et cela au-delà de leur seul petit cercle académique.

Je m’emploie à développer un travail plus collaboratif visant à montrer ces archives sur une plus large échelle et à expliciter leur intérêt historique à un large public. Dans le cadre d’un projet sur l’histoire de Coventry – «Ghost Town: Civic Television and the Haunting of Coventry» –, nous ambitionnons de faire remonter à la surface certaines traces englouties de l’histoire de la cité grâce notamment à l’archive télévisuelle. Une série de manifestations et de projections dans des cinémas mais aussi divers lieux de l’espace public (cathédrale, bibliothèques, locaux syndicaux) permettent de montrer, par la confrontation de l’image présente et passée, comment la ville a évolué. Cette opération, menée à l’occasion de l’accession de Conventry au rang de capitale européenne de la culture en 2021, doit permettre de nouer des relations avec différents centres d’archives et de montrer l’intérêt des programmes de télévision, comment on peut les contextualiser et les interpréter.

Il faut donc aussi travailler avec les archivistes pour leur montrer qu’il ne s’agit pas seulement de conserver pour conserver, mais de valoriser le potentiel historique de cette documentation.

 

L’enregistrement du concert de Duke Ellington à la Cathédrale de Coventry, février 1966.

 

FV : Venons-en peut-être à l’ouvrage collectif Television for Women, publié en 2017. Celui-ci est le fruit d’un vaste projet de recherche intitulé «A History of Television for Women in Britain 1947-1989». Peux-tu nous rappeler sa genèse et ses spécificités ?

HW : C’est une longue histoire, qui émane d’un petit groupe de recherche, le Midlands Television Research Group, qui s’est créée en 1995 autour du Department of Film and Television Studies de Warwick. On trouve parmi ses principales chevilles ouvrières Charlotte Brunsdon and Jason Jacobs à Warwick, Ann Gray (Birmingham University), and Tim O’Sullivan (De Montfort University, Leicester). Ce collectif entendait travailler sur les formes de télévision dites «ordinaires» et sur les grands «trous» de l’histoire du petit écran.

C’est ainsi que s’est développé, autour de Rachel Moseley, Helen Wood et moi-même, un projet visant à explorer les formes de télévision s’adressant plus particulièrement aux femmes. En partant des travaux classiques de Brunsdon, Modleski et Geraghty sur le soap opera qui entendaient sauver certains genres féminins d’une forme de dérision auxquels ils étaient exposés, notre démarche s’inscrit dans une perspective postféministe qui vise à montrer que les catégories de genre sont moins stables que l’on ne pourrait l’imaginer et que les frontières de genre au niveau des goûts du public sont également plus floues.

Le projet comprenait deux volets principaux. Le premier consiste à développer une approche historique des programmes destinés aux femmes, et cela dès l’origine. Le second recourt très largement à l’histoire orale afin d’accéder aux regards et aux formes de réception des téléspectatrices. Une approche qui a permis d’aborder d’autres thèmes que ceux associés jusqu’ici aux programmes féminins, notamment le sport mais aussi les émissions consacrées à la musique pop.

FV : J’en viens à un autre livre particulièrement remarqué : Spectacular Television. Exploring Televisual Pleasure. Pourrais-tu revenir à ta définition du «spectaculaire» dans cet ouvrage. A quel type de cadre théorique renvoie t’il et pourquoi l’avoir privilégié ?

HW : Le recours à ce terme est lié à une frustration née de l’idée, longtemps partagée tout particulièrement dans l’espace britannique, que la télévision ne présente pas une grande attractivité visuelle et que cette caractéristique la distingue du cinéma. Ma notion de «spectaculaire» ne renvoie ainsi pas à l’idée développée par Debord d’un medium aliénant mais privilégie certaines dispositions spectatorielles peu développées dans l’analyse de la télévision comme l’attrait esthétique ou la scopophilie. Cela m’a amené à porter l’accent sur d’autres types de programmes que ceux bien balisés comme les émissions sur le paysage ou ceux mettant en scène le corps humain.

L’émission Wainwright Walks (Skyworks for BBC4, 2007–09) : chaque épisode de trente minutes, présenté par Julia Bradbury, reprend, sous une forme très contemplative, les promenades décrites dans les célèbres guides illustrés d’Alfred Wainwright.

Quelques analyses attentives avaient bien souligné la recrudescence des dimensions esthétiques de la télévision avec le progrès technique et l’avènement de la HD notamment. Ces arguments sont valides mais ils occultent l’ancrage historique de certaines formes de représentation, comme par exemple la présentation des paysages dans certains documentaires ou dans les émissions d’histoire naturelle.

FV : Les relations entre le corps et la télévision constituent aussi un fil rouge du livre, mais plus largement de ton travail. Pourquoi cet intérêt ?

HW : Il vient de mon intérêt relativement précoce pour le gothique et pour l’horreur. La télévision, décrite souvent comme un médium de l’intimité, développe une forme de tension paradoxale entre le plaisir et le dégoût : elle met en scène et propose au public des physiques parfaits tout en étant susceptibles, via certains programmes médicaux ou les émissions de dissection d’un Gunther von Hagens, d’explorer l’intérieur des corps. J’ai par ailleurs été frappée, dans les divers entretiens menés autour de la réception des programmes, par l’éloquence des téléspectatrices et téléspectateurs à parler du corps et par l’intérêt porté aux questions concernant la beauté, l’érotisme, ou plus largement la relation entre désir et télévision. Un désir qui rime avec plaisir, une notion souvent évacuée dans l’historiographie traditionnelle.