50 ans de Temps présent (IV)

 

Le cinquantenaire du magazine phare de la télévision suisse romande, Temps présent, a été l’occasion d’une réflexion collective sur l’histoire du magazine menée conjointement par la Radio-Télévision Suisse (RTS) et le monde universitaire. Cette série d’articles sur les « 50 ans de Temps présent » valorise les résultats de l’exploration des coulisses de l’émission et prolonge cette collaboration avec des textes d’historien.ne.s de l’Université de Lausanne et de professionnels de télévision.

 

La saga des magazines d’information à la TSR/RTS 1958-2019 : Temps présent

Le 50e anniversaire du magazine d’information de la RTS Temps Présent est pour moi l’occasion d’une réflexion dans une perspective historique sur les émissions des magazines d’information. Je voudrais souligner l’exceptionnelle continuité qui permet à la Télévision romande, depuis soixante et un ans, de faire découvrir les multiples réalités humaines, sociales, économiques, culturelles ou politiques de la vie des peuples en Suisse et dans le monde grâce à des reportages originaux tournés par les réalisateurs, journalistes, cameramen et preneurs de son de la TSR/RTS.

Par Jean-Jacques Lagrange, juin 2019.

Vietnam – Yvan Butler, réalisateur et Claude Paccaud, cameraman – TP 1974.

 

Deuxième partie. 1969-2019

Le titre Continents Sans Visa traduisait, dans l’immédiat après-guerre, le désir de voyage pour connaître la vie des autres pays alors que le titre Temps Présent témoigne que l’émission s’est ancrée dans les faits de société de son temps. Mais passer de CSV à TP n’est pas qu’une affaire de logo car la cadence de production d’un magazine hebdomadaire est aussi affaire de logistique.

Claude Torracinta forme donc un vrai Comité de rédaction composé cette fois de deux journalistes (Jean-Pierre Goretta et Marc Schindler) et un réalisateur (Jean-Jacques Lagrange). Une structure qui traduit l’évolution des rapports de création à l’intérieur de la TSR et qui est complétée par une secrétaire de rédaction (Catherine Wahli) et par un assistant de production (Michel Juillerat) qui assurait déjà la logistique de CSV.

Le département de production TSR attribue chaque semestre à TP un certain nombre d’équipes techniques (cameramen, preneurs de son, monteurs) mais c’est Claude Torracinta qui planifie les réalisateurs et journalistes et qui fixe avec le Comité de rédaction la ligne éditoriale pour la fabrication des reportages. Chaque jeudi de chaque semaine il faut avoir « mis en boîte » des sujets pour une émission de soixante à septante-cinq minutes.

 

Je ne vais pas ici raconter l’aventure TP mais vous inciter à lire Claude Torracinta qui a écrit pour notreHistoire.ch un dossier très détaillé sur ses années à la tête du magazine.

Dans Mémoire de Temps Présent, il fait le bilan du rédacteur en chef d’un magazine auquel il a insufflé pendant quinze ans un esprit de journalisme d’investigation critique et une grande rigueur formelle par une diversité de sujets au traitement incisif qui marquent la volonté d’ouverture des producteurs et des collaborateurs du nouveau magazine, leur souci de porter un regard sans concession sur la réalité en Suisse et dans le monde et de répondre aux préoccupations de l’époque. Aucun sujet n’est tabou avec une règle dite des trois tiers : un tiers de sujets suisses, un tiers de reportages à l’étranger, un tiers de sujets de société (annexe 5).

 

La saga des magazines d’information lancée par les dix ans de CSV trouve une nouvelle énergie dans la programmation hebdomadaire de TP qui va se forger une longévité résistant à tous les changements techniques et de société pour atteindre le demi-siècle ! La preuve qu’il est possible de maintenir un magazine d’information de qualité en début de soirée en dépit de la forte concurrence étrangère.

Tout le matériel image film, éclairage et prise de son que doit emporter une équipe en tournage – Claude Paccaud, cameraman – Claude Pellaud, preneur de son – Ile de Sein TP 1975.

 

En 1985 Claude Torracinta, appelé à d’autres responsabilités à la direction de la TSR, transmet le poste de rédacteur en chef de l’émission à André Gazut. Pour les trente-cinq années suivantes, la relève sera assurée par quinze journalistes ou réalisateurs qui se sont partagés à tour de rôle cette responsabilité à la tête du magazine (annexe 6). Chacun le fera avec sa personnalité mais avec la même conception d’un journalisme télévisuel témoignant en toute liberté des réalités de la vie en société.

 

 

Au tournant du 21e siècle la SSR a grandi encore. Il y a maintenant au minimum un récepteur TV dans chaque ménage suisse soit environ trois millions huit-cent mille au total. La TSR diffuse des programmes 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 et fait travailler cinquante réalisateurs et autant de journalistes, sans compter les correspondants dans les cantons et les cinéastes indépendants qui font des piges régulières. Grâce à TV5Monde, ses émissions sont maintenant vues par des millions de spectateurs francophones dans le monde.

 

Ce demi-siècle pendant lequel TP va tenir sa place d’émission phare de la TSR/RTS sera marqué par des bouleversements technologiques, politiques et sociaux considérables qui sont autant de sujets de reportages pour le magazine.

 

Bouleversements technologiques d’abord auxquels la TSR va s’adapter avec réactivité et souplesse. Au début des années septante déjà c’est la mise en place de satellites de transmission qui rétrécissent le monde en permettant aux images d’être vues globalement en direct. Une technique qui trouvera son apogée dramatique dans l’attentat du 11 septembre 2001 et la chute des Twin Towers vue en direct par des centaines de millions de spectateurs dans le monde.

 

Le travail du cameraman est parfois acrobatique : Frank Pichard sur le camion géant de Berliet en test pour le Sahara – CSV 1963.

 

Le développement accéléré de l’électronique entraine la fin du film 16mm remplacé en deux ans par la vidéo légère. Ce qui oblige la TSR à fermer son laboratoire de développement film et à reconvertir ses cameramen et monteurs sur de nouveaux outils de travail. Avant la fin du siècle ce sont l’ordinateur et internet qui transforment fondamentalement le contact entre les humains et amorcent un bouleversement de l’organisation du travail, de la communication et des relations sociales. Transformation qui sera elle-même bousculée dès le début du 21e siècle par la révolution numérique et ses avatars : les smartphones, les réseaux sociaux, les plateformes numériques, les objets connectés, le streaming, le replay qui mettent en cause la survie de la télévision linéaire.

 

Sur le plan politique et social, le demi-siècle ne sera pas épargné par les bouleversements : fin de la guerre du Vietnam, chute du communisme et de l’URSS, crise financière des subprimes, fin de l’apartheid, naissance et mort de dictatures en Amérique du sud, permanence du conflit israélo-palestinien, guerres et soulèvements en Irak, Iran, Libye et Syrie, réfugiés en masse, vagues migratoires, Brexit et en Suisse : réticences à se lier à l’Union Européenne, chômage, rentes AVS, primes maladies…la liste est longue de l’instabilité des sociétés humaines.

 

De toute cette agitation, TP tentera d’en témoigner dans ses reportages hebdomadaires. Cinquante magazines pendant cinquante ans…ce sont 2’388 émissions et environ 3000 reportages ! Avec les 557 sujets de CSV, ce sont donc près de 4’000 reportages qui sont enregistrés dans les archives de la RTS. Un fabuleux trésor de documents et d’images pour les historiens et sociologues du futur qui voudront analyser les faits de société dans ce changement de siècle tumultueux.

Guerre au Cambodge – L’équipe TSR à couvert au milieu des combats – Roger Bovard, cameraman – Guy Ackermann, journaliste – André Maillard, preneur de son – Yvan Butler, réalisateur – TP 1970.

 

Cette longévité met aussi en évidence, je pense, la résilience du service public qui a su s’adapter avec souplesse et résister aux critiques partisanes. Depuis soixante ans, j’entends dire que nous, réalisateurs et journalistes TSR, sommes soit « des communistes qui pratiquent l’intoxication permanente » ou alors des « fonctionnaires fainéants, surpayés, surestimés et ringards ».

Mais d’un autre côté, je vois que TP se tient toujours en tête de l’audimat et que de nombreux autres magazines d’information de formats divers et plus spécialisés ont pris place dans le programme prime time de la RTS et ont conquis un large public : A bon entendeur – Tell Quel puis Droit de Cité – TTC – 36.9° – PAJU – etc.

Les différents directeurs de la TSR qui ont succédé à René Schenker (annexe 7) ont d’ailleurs continué de s’appuyer sur la créativité et le dynamisme des réalisateurs et journalistes. En 2000, Gilles Marchand a même fait entrer la TSR sur le réseau internet pour lui assurer une place dans le nouveau panorama médiatique. Ce qui implique une manière différente de gérer, en flux continu, radio, télévision et le web, ce troisième moteur des médias devenus numériques

 

Il n’empêche que ce 21e siècle est celui de la connectivité et de l’interdisciplinarité. Mais aussi celui des GAFA, des fakenews, des technologies de reconnaissance faciale, des algorithmes et de l’intelligence artificielle qui en savent sur nous plus que nous-mêmes. Alors, les magazines d’information ont-ils encore une place dans ce monde des médias numérisés partagés entre des excès inquiétants et des possibilités qui fascinent le public ?

 

L’actuel rédacteur en chef de TP, Jean-Daniel Ceppi, répond à ces questions dans l’interview Temps Présent…demain qu’il a accordée au site notreHistoire.ch (annexe 8).

 

Au terme de cette réflexion sur la saga des magazines d’information TSR/RTS dans une perspective historique, je reste fasciné par l’importance que l’image a prise sur l’écrit dans notre monde d’aujourd’hui. Le temps d’une vie, j’ai vécu la création de la TSR avec nos premières images captées au moyen de petites caméras muettes Bolex 16mm pour assister, soixante ans plus tard, à un gigantesque maelström d’images et de sons qui nous submerge. Des images en couleur venues en direct du monde entier, des images diffusées sur toutes sortes de réseaux, des images captées par des caméras de plus en plus miniatures qui explorent autant l’intérieur du corps humain que tous les recoins de la vie sur terre et dans l’espace. Même les téléphones servent à capter des images alors que les drones, réalisent notre rêve d’Icare en montrant ce qu’on voit en volant, dernière perspective visuelle qui manquait à notre désir de caméra mobile en prise directe sur la vie !

Brésil – La ruée vers l’or – Jean Zeller, cameraman et Jean-Claude Cartier, preneur de son – TP 1988.

 

Je m’étonne qu’une si petite station TV provinciale s’adressant seulement à un million de spectateurs ait pu résister si longtemps à l’érosion du temps et générer en continu des reportages qui s’imposent bien au-delà de la Romandie. Peut-être est-ce le résultat de la dimension d’une entreprise à taille humaine qui lie les équipes de la RTS ? Ou alors de l’excellence de la transmission du savoir-faire professionnel à de nouvelles générations de journalistes et réalisateurs ? Ou d’une ligne éditoriale qui ne dévie pas dans l’investigation et le traitement incisif de sujets qui dérangent tout en répondant aux préoccupations de l’époque ? Ou encore de l’étonnante réussite d’un service public qui a su capter les transformations du monde et de la Suisse, en s’adaptant constamment à l’évolution des technologies ?

 

En soixante et un ans, la saga des magazines d’information TSR/RTS a placé son émission Temps Présent au niveau de la prestigieuse émission Panorama de la BBC : ce sont les seuls magazines d’information en Europe qui ont traversé le changement de siècle et continuent de diffuser leurs reportages aiguisés sur le monde qui va.

 

Annexe 5

« Mémoire de Temps Présent » par Claude Torracinta, 08 décembre 2014.

Annexe 6

Rédacteurs en chef de Temps Présent 1969-2019 :

Claude Torracinta (1969-1985) – André Gazut – Claude Smadja – Jean-Philippe Rapp – Jean-Claude Chanel – Dominique Von Burg – Béatrice Barton – Daniel Monnat – Gaspard Lamunière – Gilles Pache – Eric Burnand – Anne-Frédérique Widmann – Marcel Schupbach – Steven Artels – Blaise Piguet – Jean-Philippe Ceppi.

Annexe 7

Directeurs des programmes TSR 1958-2019 :

René Schenker – Alexandre Burger – Jean Dumur – Guillaume Chenevière – Gilles Marchand – Pascal Crittin .

Annexe 8

« Temps Présent demain… » par Jean-Philippe Ceppi, 08 décembre 2014.

 

Pour aller plus loin:

Découvrir le web-documentaire sur les 50 ans de Temps présent sur le site du magazine.

Lire la présentation du web-doc sur notre site.

Voir la couverture médiatique plus complète du web-doc sur notre site : Le web-doc vu dans les médias.

 

A suivre dans la série « 50 ans de Temps présent »

L’équipe historienne du web-doc valorisera prochainement sur ce même site quelques archives inédites et réflexions nées de ses recherches sur l’histoire de Temps présent.