50 ans de Temps présent (III)

 

Le cinquantenaire du magazine phare de la télévision suisse romande, Temps présent, a été l’occasion d’une réflexion collective sur l’histoire du magazine menée conjointement par la Radio-Télévision Suisse (RTS) et le monde universitaire. Cette série d’articles sur les « 50 ans de Temps présent » valorise les résultats de l’exploration des coulisses de l’émission et prolonge cette collaboration avec des textes d’historien.ne.s de l’Université de Lausanne et de professionnels de télévision.

La saga des magazines d’information à la TSR/RTS 1958-2019 : Continents sans Visa

Le 50e anniversaire du magazine d’information de la RTS Temps Présent est pour moi l’occasion d’une réflexion dans une perspective historique sur les émissions des magazines d’information. Je voudrais souligner l’exceptionnelle continuité qui permet à la Télévision romande, depuis soixante et un ans, de faire découvrir les multiples réalités humaines, sociales, économiques, culturelles ou politiques de la vie des peuples en Suisse et dans le monde grâce à des reportages originaux tournés par les réalisateurs, journalistes, cameramen et preneurs de son de la TSR/RTS.

Par Jean-Jacques Lagrange, mai 2019.

Coup d’Etat en Argentine – Le caméraman Hugo Maeder est guidé par le réalisateur Alain Tanner – CSV 1966.

 

Première partie. 1958-1969

Dans les années cinquante, on dit de la télévision naissante qu’elle est « une fenêtre ouverte sur le monde ». Dès le lancement de la Télévision romande, en 1954, les premiers réalisateurs s’intéressent à la manière de raconter en image les faits de société de ce monde avec une certaine idée de l’information à faire au moyen du nouveau media.

En 1958, trois réalisateurs créent des émissions diffusées mensuellement sur la vie en Grande-Bretagne, en Italie et en France. Pour suppléer à l’absence de moyens financiers et techniques, les émissions fonctionnent sur le même schéma : un journaliste-correspondant sélectionne, à Londres, Rome ou Paris, des sujets de l’actualité télévisée du pays qu’il accompagne de photos, d’articles, de caricatures, de Unes de la presse et de faits divers composant un matériel envoyé à Genève où le réalisateur met en forme l’émission avec un présentateur qui fait les liaisons en direct dans le studio :

 

En écoutant Big Ben, réalisé par Claude Goretta qui reçoit des documents de Jean Dumur, correspondant permanent de la Gazette de Lausanne à Londres avec Jo Excoffier comme présentateur.

 

Autour du Colisée, réalisé par Jean-Jacques Lagrange qui reçoit les documents d’Italie sélectionnés par Sergio Spina, journaliste et réalisateur. La présentation en studio est assurée par Sergio Genni, journaliste et stagiaire réalisateur tessinois à Genève.

 

Aux quatre coins de Paris, réalisé par Jean-Claude Diserens qui reçoit les documents choisis par Frank Jotterand, correspondant permanent de la Gazette de Lausanne à Paris. Présentation en studio de Pierre Ruegg.

 

Après les vingt-deux émissions de la saison 1958-1959 (annexe 1), les trois réalisateurs proposent à René Schenker, directeur de la TSR, de fusionner les moyens de leurs émissions pour créer un vrai magazine d’information mensuel comportant des reportages originaux qui seraient tournés par nos équipes et complétés avec des sujets ou documentaires achetés à l’étranger. Ils s’appuient sur l’exemple de la nouvelle émission française Cinq Colonnes à la Une qui vient d’être lancée en janvier 1959 sur le modèle de la célèbre émission de la BBC Panorama.

L’idée d’un magazine mensuel d’information dans la naissante petite Télévision romande est une idée audacieuse pour ce media où tout est encore à inventer. Les quelques douze heures d’émissions hebdomadaires de la TSR sont assumées par dix réalisateurs qui sont responsables de faire tout le programme avec des reportages filmés et des émissions en vidéo live. Cinq d’entre eux vont s’intéresser au projet d’un nouveau magazine d’information.

 

Ce projet est accepté par René Schenker avec deux émissions d’essai les 6 et 29 novembre 1959 et à poursuivre en 1960. Après quelques ajustements pour en améliorer la forme, l’émission baptisée Continents Sans Visa et son logo CSV reprend sur un rythme mensuel le 20 mars 1960.

 

Le logo de CSV dessiné par Jean-Jacques Lagrange. A l’époque, il n’y avait pas de graphistes à la TSR !

 

Le magazine mensuel est préparé par un collectif dirigé par Alexandre Burger, chef du service Information et Documentaires TSR avec cinq réalisateurs : Claude Goretta, Jean-Claude Diserens, Jean-Jacques Lagrange, François Bardet et Gilbert Bovay. Il n’y a pas encore de journalistes à la TSR et les réalisateurs font appel à des radioreporters (J.P. Goretta – Jo Excoffier) ou des journalistes de la presse écrite (F. Enderlin – G.Ackermann – J. Dumur) pour former les équipes à quatre qui sont à la base du reportage télévisé : réalisateur – journaliste – cameraman – preneur de son.

 

Dans leur approche du reportage filmé, les cinq réalisateurs sont inspirés par le mouvement de « cinéma direct » qui a émergé dans les années cinquante surtout aux Etats-Unis, au Canada et en France. Il a profondément influencé le travail des réalisateurs et équipes de la TSR qui ont très vite adopté la vision de ce cinéma en prise directe sur la réalité et les techniques qu’il impliquait. Le développement de la TV naissante a professionnalisé la pellicule 16mm et entraîné une évolution technique foudroyante vers du matériel de prise de vue et de son plus léger, portable et libéré des lourdeurs du passé. Cinéastes, cameramen et preneurs de son bricolent leurs outils de travail pour les rendre encore plus maniables et discrets afin d’établir sur le terrain un meilleur contact direct avec les personnes filmées et ainsi « coller au réel » le mieux possible.

 

Chaque magazine comprend quatre à huit sujets de durée variable qui ont été choisis et discutés par le collectif CSV qui, au retour des équipes, soumet les films montés à un visionnement critique avant la diffusion. Ce travail d’analyse critique des sujets a permis de donner une certaine unité de style et d’améliorer la qualité de tous ces reportages et documentaires tournés dès les années soixante par les réalisateurs de CSV grâce à une volée de cameramen très doués qui ont vite assimilé les règles du style de « cinéma direct ». Je ne peux pas les nommer tous car, de Roger Bimpage à Jean Zeller, de Frank Pichard à Rudy Menthonnex, d’André Gazut à Claude Paccaud, ils sont une vingtaine qui ont, chacun à sa manière, su capter la réalité et filmer des images d’une qualité hors du commun ayant fait la renommée de la TSR. Sans oublier le travail des monteurs qui, eux aussi, ont assimilé les règles du genre utilisées avec talent et sensibilité.

 

Visionnage collectif d’un sujet par une partie de l’équipe CSV. 1er rang : F.Bardet – Eliane Heimo monteuse – A.Burger 2e rang : J.C. Diserens – J.Dumur 3e rang : M.Schindler – Y.Butler – F.Tranchant.

 

Les ambitions des réalisateurs sont limitées par les moyens modestes du budget TSR et incitent les producteurs à rechercher des collaborations extérieures comme le sponsoring de l’émission par Swissair qui réduit les frais de voyage des équipes. Mais, dès 1960, ce qui va devenir le renfort financier le plus important, sera l’étroite collaboration professionnelle et la confraternité qui se noue entre Continents sans Visa et Cinq Colonnes à la Une, l’émission magazine phare de la Télévision française RTF, suivie de peu par des relations avec le magazine Neuf Millions de la Télévision belge RTBF.

En plus des intérêts communs de production, une très réelle amitié se noue entre les responsables de ces trois magazines : Pierre Desgraupes pour Cinq Colonnes, André Hagon de Neuf Millions et Alexandre Burger pour CSV. Très logiquement s’instaure entre eux un continuel échange de reportages pendant des années. Beaucoup plus importante est la mise en place de co-productions bilatérales, voire trilatérales, pour des tournages onéreux ou lointains.

 

Dans un livre très documenté intitulé Témoins de la Terre, François Bardet a raconté l’histoire des dix années de CSV 1959 – 1969, les coulisses de la production, les réactions positives et les crispations des spectateurs, la bataille politique pour le droit à l’information et des anecdotes de tournage. Mais il a aussi établi une filmographie complète sur les 557 reportages, dont 374 ont été réalisés par des équipes TSR, dans les 126 émissions de CSV (annexe 2).

Malheureusement son livre n’a pas trouvé d’éditeur et le manuscrit est déposé aux Archives RTS. A la demande du site notreHistoire.ch, François Bardet en a rédigé un large résumé que je vous invite à consulter sur internet et qui vous donnera tous les détails de cette aventure du magazine CSV (annexe 3).

 

A la naissance de la TSR, il y avait seulement quelques centaines de récepteurs TV en Romandie mais, dans toute la Suisse, il y en avait déjà 4’500 puis 50’000 en 1958 et un million et demi dix ans plus tard. L’intérêt pour le nouveau media a explosé. La Télévision romande se développe avec un dynamisme et une grande énergie créative des réalisateurs encouragés par la politique de programme du directeur René Schenker qui leur laisse une large liberté pour proposer des sujets d’émission.

Dans les années soixante, CSV est devenue l’émission la plus regardée de la TSR. De nouveaux réalisateurs et journalistes formés à l’interne viennent compléter l’équipe de base. Une époque que Nicolas Bouvier a joliment décrite avec sa formule « Le réalisateur est roi, le cameraman vice-roi, le journaliste prince-consort pour les interviews ».

 

Le monde est agité par la crise de la décolonisation en Afrique, l’opposition USA-URSS et la guerre froide Est-Ouest, les tensions le long du rideau de fer, le problème Israël–Palestine, l’interminable guerre du Vietnam qui alimentent l’actualité couverte par les reportages de CSV, reportages qui montrent aussi la vie dans notre pays dont celle de ces travailleurs étrangers qui construisent la Suisse moderne et que les initiatives Schwarzenbach veulent renvoyer chez eux.

 

Interview exclusive de Nasser après le renversement du roi du Yémen – CSV 1962.

 

Le collectif de rédaction pense qu’une émission mensuelle n’est plus suffisante pour raconter les faits de société de ce monde en ébullition et que le logo CSV devrait apparaître chaque semaine pour fidéliser les spectateurs. En plus des reportages du magazine, les réalisateurs souhaitent aussi pouvoir faire de plus longues enquêtes approfondies sur certains sujets suisses : les paysans, la classe ouvrière, les patrons, la vieillesse, le planning familial, l’urbanisme, le logement, la publicité, etc. A cet effet, en 1965, ils squattent un second jeudi mensuel de septante minutes avec les enquêtes de CSV Dossiers alors que le magazine de reportages devient CSV Le Mois. Les deux autres jeudis sont consacrés à une nouvelle émission talk-show d’analyse politique par Jean Dumur et des invités sous le titre CSV Le Point. Lorsque certains mois ont cinq jeudis, c’est alors la rubrique CSV Document qui propose au public les meilleurs documentaires achetés à l’étranger.

 

Les évènements de mai 68 en France ont mis fin à la collaboration avec Cinq Colonnes à la Une qui a été supprimée par le Président de Gaulle. Après dix ans de production et cent vingt-six émissions, le collectif de CSV et la direction des programmes sentent la nécessité d’un renouvellement du magazine tant dans son rythme programmatique que dans son approche des sujets. Cette réflexion va être facilitée par la nomination d’Alexandre Burger comme directeur des programmes TSR et se concrétiser dans le lancement en continuité d’un nouveau magazine, hebdomadaire cette fois, Temps Présent et son logo TP dont la rédaction en chef est confiée à Claude Torracinta.

 

 

Avant de passer au chapitre de Temps Présent, je voudrais faire le point sur ces dix premières années du magazine d’information CSV piloté par un collectif de réalisateurs. Ceux-ci sont restés fidèlement au poste toute la décennie pour gérer en commun l’émission magazine tout en réalisant parfois, pour certains, d’autres émissions de fiction, musicales ou documentaires. Claude Goretta le soulignait : « C’est rare, dans une aventure collective de cette envergure, d’avoir su préserver une complicité amicale respectueuse du travail des autres grâce à un dialogue permanent entre nous ».

 

Si, en une décennie, les faits de société et les rapports de force dans le monde ont évolué, l’arrivée de la télévision dès 1954 a aussi beaucoup changé la Suisse. L’intrusion des images tv dans les foyers a bousculé les pouvoirs et équilibres dominés jusqu’alors dans la société patriarcale par la tradition, la politique ou la religion, intrusion qui n’est pas sans provoquer parfois des crispations et des réactions très vives ! De plus, notre petit pays est maintenant aussi arrosé par les images des émetteurs étrangers voisins qui provoquent une situation de concurrence culturelle et politique unique en Europe. Le nombre de spectateurs concessionnaires progresse à deux-cent trente mille en Suisse romande, ce qui représente pour le programme des moyens financiers supplémentaires complétés par l’introduction de la publicité sur le petit écran dès 1965.

La TSR a évolué de quelques heures d’émission par jour à une trentaine d’heures hebdomadaires, elle est passée du tout en direct au kinescope puis au magnétoscope et du noir-blanc à la couleur, elle résiste à la concurrence de la tv par câble qui amène un défi de centaines de chaînes et elle a formé des dizaines de réalisateurs et spécialistes tv en l’absence d’une école de cinéma. En 1968, il y a vingt-cinq réalisateurs et autant de journalistes qui produisent un programme généraliste conservant une audience majoritaire de 35% de part de marché. Ils bénéficient d’une grande liberté accordée par la direction TSR qui dynamise la créativité. Il en résulte un vaste choix de productions originales dans tous les genres : information, fiction, culture, musique, divertissement, sports et jeunesse. C’est le résultat de l’effort de tout un personnel hautement qualifié dont les émissions ont assuré à la SSR une place de choix au sein de l’UER.

Cameramen et preneurs de son n’hésitent pas à sauter en parachute pour le bien du reportage. André Gazut, cameraman et Michel Glardon, preneur de son – CSV 1963.

 

Pour Continents Sans Visa, émission phare de la TSR, ce succès se traduit par de très nombreux prix nationaux et internationaux qui soulignent la pertinence et la grande qualité professionnelle des reportages. Ces récompenses me rappellent une anecdote significative. En 1962, la Direction générale de la SSR, désireuse d’encourager la créativité et la qualité des émissions, instaure un Prix Suisse de Télévision de la meilleure dramatique et du meilleur documentaire de l’année choisis par un jury national d’experts indépendants. En dix ans, la Télévision romande a raflé la majorité des prix (annexe 4) ce qui finit par irriter profondément la direction de la Télévision alémanique…Ambiance ! ……Résultat : le Prix Suisse de Télévision est supprimé !

 

Annexe 1

Saison 1958-1959 : 22 émissions :

En écoutant Big Ben : 1958 : 18 septembre – 26 octobre – 23 novembre – 21 décembre –

1959 : 18 janvier – 5 février – 1er avril – 19 avril – 10 mai –

Autour du Colisée : 1958 : 12 octobre – 5 novembre – 7 décembre –

1959 : 4 janvier – 13 février -15 mars – 26 avril – 25 juin –

Aux quatre coins de Paris : 9 novembre 1958 – 1959 : 10 janvier – 1er mars – 4 avril – 6 juin –

Annexe 2

« Témoins de la Terre » par François Bardet – 61 pages – 2001 – non publié.

Annexe 3

« Histoire de Continents Sans Visa 1958-1969 » par François Bardet, 27 mai 2014.

Annexe 4

Prix Suisse de Télévision 1962–1973 remportés par la TSR :

– 1962 dramatique : « Korczack et les enfants ». Réal. J.J. Lagrange

– 1964 documentaire : « Des gens qui passent ». Réal. Collectif Continent Sans Visa

– 1965 documentaire : « Léonor Fini ». Réal. Yvan Butler

– 1966 documentaire : « Planning familial ». Réal. J.J. Lagrange / J.P. Goretta

– 1966 dramatique : « La dame d’Outre nulle-part ». Réal. J.J. Lagrange

– 1968 documentaire : « Dr. B. médecin de campagne » Réal. Alain Tanner

– 1968 dramatique : « Levée d’écrou ». Réal. Roger Burkhardt

– 1969 dramatique : « La croisade des enfants ». Réal. Roger Burkhardt

– 1970 documentaire : « A leurs risques et périls » Réal. Yvan Butler

– 1973 documentaire : « Lettre de Formentera » Réal. Yvan Butler

 

Pour aller plus loin:

Découvrir le web-documentaire sur les 50 ans de Temps présent sur le site du magazine.

Lire la présentation du web-doc sur notre site.

Voir la couverture médiatique plus complète du web-doc sur notre site : Le web-doc vu dans les médias.

 

A suivre dans la série « 50 ans de Temps présent »:

  • la deuxième partie de la saga des magazines d’information de la TSR/RTS consacrée au magazine Temps présent proposée par le réalisateur et pionnier de la Télévision suisse romande Jean-Jacques Lagrange
  • L’équipe historienne du web-doc valorisera également prochainement sur ce même site quelques archives inédites et réflexions nées de ses recherches sur l’histoire de Temps présent.