Stéphane Bonnéry

S.BonneryProfesseur des Universités, CIRCEFT-ESCOL, Département des Sciences de l’éducation, Université Paris 8-France


 

Évolutions des socialisations familiales, scolaires et culturelles : élévation des exigences et renouvellements dans la construction des inégalités scolaires

Dans les travaux devenus classiques en sociologie de l’éducation, les processus qui contribuent à la reproduction sociale sont notamment appréhendés sous l’angle de l’écart entre les socialisations familiales et les connaissances et les modes de raisonnement cultivés que l’école requiert de manière implicite. Cette approche est aujourd’hui poursuivie et affinée notamment dans différentes recherches conduites par l’équipe ESCOL, qui montrent le chassé-croisé qui s’opère entre la scolarisation-intellectualisation croissante de la socialisation dans les classes dominantes, et l’élévation des exigences et des implicites dans l’école du fait de l’importation des pratiques culturelles cultivées (on traitera surtout des albums de littérature de jeunesse avec des enfants de 4-8 ans et de la musique pour les adolescents).

En effet, du côté des familles, toutes les classes sociales donnent aujourd’hui à voir une intégration plus grande, dans les pratiques quotidiennes de socialisation, de ce qui est perçu comme « utile » pour l’école et pour cultiver les enfants. Ce point commun se traduit inégalement, comme le montre l’usage des albums : les dispositions (types de lecture, de pratiques langagières, de mobilisation des connaissances culturelles…) sollicitées par les livres « légitimes » se sont complexifiées en 70 ans ; l’utilisation de ces ressources est différente selon les familles, traduisant une distance inégale avec les dispositions requises par l’école pour utiliser ces albums comme les manuels.

Simultanément, « ce que l’école requiert » a évolué (connaissances, manières d’étudier, de parler, de raisonner) en intégrant les changements de la culture cultivée, avec l’importation d’objets et de pratiques depuis les institutions culturelles et les familles des classes dominantes. Le niveau d’exigence scolaire a ainsi augmenté alors que les dispositifs pédagogiques affichent une déscolarisation apparente : l’élève est censé partager l’évidence que les objets non scolaires (albums, chansons) doivent être envisagés de la manière scolaire et savante.