Un regard socio-territorial sur Milan

Dans les articles précédents, j’ai exposé quelques éléments méthodologiques, historiques et thématiques concernant la sociologie visuelle italienne. Il me semble donc maintenant le bon moment pour me concentrer sur une recherche d’actualité qui me permettra de mettre en évidence des points plus spécifiques sur ces éléments tout en présentant un cas d’étude italien de sociologie visuelle.

Du point de vue thématique, il est ici question d’une sociologie visuelle du territoire, domaine privilégié en sociologie visuelle par l’université de Milan-Bicocca. En effet, c’est surtout le laboratoire de cette université qui se concentre sur des travaux de sociologie visuelle du territoire, mais cela seulement depuis son institution en 1997. Une fois encore il est possible de remarquer que la sociologie visuelle en Italie est un phénomène récent et en développement : « dans ce secteur en effet beaucoup du travail produit est encore en phase d’expérimentation et de départ » (Ciampi in Mattioli, 2009 : 127). L’origine de ce laboratoire est liée au projet Photometropolis. C’est un programme qui propose un parcours historique de la métropole en travaillant sur les images (Ciampi in Mattioli, 2009 : 126) et auquel ont travaillé beaucoup de personnes, parmi lesquelles Nicolò Leotta.

Nicolò Leotta est professeur de « Tourisme urbain et Sociologie visuelle » à l’université de Milan-Bicocca et il enseigne aussi « Tourisme et culture visuelle » auprès de l’université de Rome « la Sapienza », à laquelle j’ai déjà fait allusion dans Auteurs et éléments clé d’une sociologie visuelle italienne car elle constitue un des premiers centres italiens de développement de la discipline.

Pour donner quelques références historiques sur cet auteur, je mentionne le fait que Leotta a participé entre 1984 et 1985 à une récupération du patrimoine environnemental, culturel et touristique d’une région de la Turquie et que depuis 1994 il est passionné par la sociologie urbaine. Durant la dernière décennie, il a essayé plusieurs fois de lier ses intérêts de sociologie urbaine et de tourisme avec la sociologie visuelle. Les publications les plus récentes de Leotta à ce propos sont Le vie del rame : turismo mediterraneo e cooperazione internazionale (2004), Modelli urbani e sociologia visuale. Photometropolis (2005), Approcci visuali di turismo urbano. Il tempo del viaggio, il tempo dello sguardo (2005) et des articles comme celui dans la revue Sociétés intitulé « De la métropole lombarde à la mégapole padane » (2010).

C’est surtout sur ce dernier texte, et en partie aussi sur l’introduction et le quatrième chapitre de l’ouvrage Approcci visuali di turismo urbano. Il tempo del viaggio, il tempo dello sguardo (2005) concernant la mégalopole padane, que je me suis appuyée. Les recherches de Leotta se révèlent être de grande actualité, dans la mesure où les villes d’Italie du Nord sont en train de passer de villes traditionnelles avec des caractéristiques territoriales bien définies à une mégalopole tentaculaire multifonction et que :

« la question de la visibilité de la ville ou de sa lisibilité, ainsi que de sa figurabilité, s’impose au moment où l’image de la ville a été compromise » (Leotta, 2010 : 109).

Je vais donc exposer comment, dans le cadre de la sociologie urbaine du territoire, l’approche de sociologie visuelle a fait preuve d’intérêt par rapport à la mégapole padane, et en particulier à la ville de Milan, en tant qu’exemple du changement de la perception territoriale des individus et d’un nouveau rapport entre les individus et leur imaginaire.

Leotta (2010: 105-108) s’est appuyé sur des plans et des photographies de la ville de Milan pour expliquer que la cité contemporaine de Milan s’est peu à peu transformée en métropole et a successivement participé à la création d’une mégapole padane, qui va de Trieste jusqu’à Rimini. En effet, Leotta (2005) affirme que souvent les mégapoles commencent avec l’affirmation d’un centre hiérarchiquement dominant, dans ce cas Milan, qui guide la formation de la mégalopole et qui instaure et renforce les relations avec les villes voisines.

Figure 1.

Zone padane centre ouest avec les villes reliées par un réseau de connexions fonctionnelles entre les divers pôles urbains avec au centre, Milan (Leotta, 2010 : 107)

Une caractéristique de la métropole est le fait qu’il n’y a plus de distinction entre ville et campagne, car le développement urbain en dehors du centre s’intensifie et devient diffus et désordonné (Leotta, 2010 : 106). Par conséquent, ce qui caractérise la création d’une mégalopole c’est la tendance des villes à se rapprocher entre elles par l’intensification de leurs relations, si bien que les « facettes de l’urbanité tarde-moderne représentent les fragments d’une ville infinie » (Leotta, 2010 : 113).

C’est à cause de cette grande extension de l’urbanisation que l’auteur juge nécessaire le recours à la photographie aérienne comme outil grâce auquel il est possible de mieux rendre compte des composantes de la ville. Leotta a utilisé surtout la méthode de la photo-topographie aérienne laquelle, comme bien expliqué par Déborah Abate dans la photographie aérienne comme support à l’analyse sociale, a été utilisé dès ses origines pour donner du sens aux espaces en utilisant une vision de ces lieux qui n’aurait pas pu être saisie autrement. Leotta combine cette méthode avec la stratégie du visual frame (photographies de fragments de la réalité) qui lui permettent de montrer qu’il y a un rapport entre le changement territorial et le changement des pratiques sociales (photographies des métrolieux).

Ainsi, l’apport principal de l’approche visuelle fait ressortir l’association des

« nouveaux espaces architectoniques de la métropole avec les nouvelles manifestations du loisir, les divers styles de vie et les diverses identités collectives » (Leotta, 2010 : 111).

Les grands réseaux de cette nouvelle forme urbaine (Figure 1) témoignent la multiplication des voies de communication et sont l’indicateur d’une mobilité toujours plus accrue et de la création d’un « nomadisme social » (Leotta, 2010 : 111).

Visuellement cela est illustré par le fait que les anciens murs qui délimitaient la ville ont été remplacés :

« la nouvelle frontière des espaces métropolitains est représentée par les villes-aéroport, les gares et le réseau de chemin de fer, les stations de péage autoroutières, par les stations de services sur l’autoroute (auto-grill), les grands pôles de foires et les structures hôtelières, par les parcs à thèmes et les immanquables motels qui, comme nœuds d’une toile extra-urbaine, déploient l’image réticulaire de la post métropole » (Leotta, 2010: 109-110).

D’un point de vue sociologique, ce changement territorial est à relier avec la notion de « métropole de troisième génération » de Guido Martinotti (1993) qui rend compte de la différenciation sociale croissante : aux habitants de la ville se sont ajoutés progressivement les travailleurs-pendulaires, les city users (qui viennent spécifiquement en ville en tant que consommateurs) et enfin les metropolitan businessmen (Leotta, 2010 :112).

De plus, l’auteur se concentre sur le fait que ces espaces ont été définis comme des non-lieux (Augé, 1993) mais que selon lui il y a plusieurs raisons pour les considérer comme des lieux. En effet, même s’ils n’ont pas encore un historique spécifique, ils peuvent être considérés comme des lieux parce qu’ils font si que les acteurs s’y reconnaissent. Deuxièmement les gens utilisent ces lieux pour se réunir (Leotta, 2005), pour se sentir comme faisant partie de quelque chose de par le seul fait d’être en compagnie d’autres personnes. Ces nouveaux espaces urbains sont appelés par l’auteurs « métrolieux ».

Métrolieu 1 : La multitude.
Photographie de Nicolò Leotta
http://www.jiabin.net/risorse/scienza/640.pdf

Ces métrolieux remplissent les besoins des nouvelles populations : pour les city users des nouveaux magasins et espaces de loisir, pour les business men des nouveaux restaurants, hôtels et sales de conférence adaptés à leur style de vie.

Ainsi, l’auteur dit que cette transformation territoriale témoigne non seulement l’adéquation de sa propre identité à une socialité basée sur la mobilité mais aussi sur la consommation de masse.

Métrolieu 2: le shopping center, un monde à part.
Photographie de Nicolò Leotta
http://www.jiabin.net/risorse/scienza/640.pdf

À ce propos, les métrolieux comme les shopping center constituent le lieu de consommation par excellence et souvent ils sont construits où il est possible d’exploiter la grande circulation des personnes et des biens (Leotta, 2005).

Leur but est de créer un monde à part (comme aussi les parcs thématiques), et c’est pour cela que souvent à l’intérieur il n’y a presque pas de fenêtres donnant sur l’extérieur. A travers la consommation, les individus, toujours à la recherche de socialité, essaient de se construire une identité (Leotta, 2010 : 110).

Pour conclure, le point de rencontre entre mobilité et consumérisme accrus est la nouvelle figure du « voyageur urbain », qui représente la condition la plus commune du style de vie de l’être humain contemporain en tant qu’utilisateur de la mégalopole qui cherche partout les mêmes services, confort, sécurités et attentes (Leotta, 2005). Par conséquence, cette nouvelle mobilité urbaine va profiter de plus en plus des structures qui à l’origine étaient conçues pour des activités touristiques, même si elle ne fait pas partie à proprement parler du tourisme traditionnel.

Dans le cadre de cette recherche, la sociologie visuelle a donc permis de rendre compte dans un premier temps à un niveau macro d’un changement général au niveau territorial et social, à l’aide de la photographie aérienne et des plans des villes, et dans un deuxième temps la photographie des métrolieux a permis une mise en évidence et une analyse de la tendance toujours plus accrue à la mobilité et au consumérisme de masse.

Citations en langue originelle

« In questo settore in effetti molto del lavoro prodotto è ancora in fase di sperimentazione e di avvio » (Ciampi in Mattioli, 2009 : 127).

Bibliographie

AUGE, Marc. 1993. Nonluoghi, Milano: Eleuthera.

LEOTTA Nicolò. 2005. Approcci visuali di turismo urbano. Il tempo del viaggio, il tempo dello sguardo, Milano : Hoepli.

LEOTTA Nicolò. 2010. » De la métropole lombarde à la mégapole padane », Sociétés, 3, nº 109, pp. 105-119. http://www.cairn.info/revue-societes-2010-3-page-105.htm

MARTINOTTI Guido. 1993. Metropoli. La nuova morfologia sociale della società. Bologna : Il Mulino.

MATTIOLI Francesco. 1991. Sociologia visuale, Torino : Nuova Eri.

http://ww2.unime.it/facscienzepolitiche/sociol6.html

http://www.sociologia.uniroma1.it/soc_asp/NuovaGEST/DettaglioDocente.asp?IdDocente=995&IdCattedra=2033&IdLaurea=0&TagId=C1

www.scienzaturismo.it

http://www.ti.ch/dt/dstm/sst/temi/Piano_direttore/PD_revisione/doc/Organizzazione_territoriale_Ticino.pdf

Source des images

http://www.cairn.info/revue-societes-2010-3-page-105.htm

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