Panorama des méthodes visuelles : l’image en veux-tu en voilà

Pour donner suite à mon premier billet sur les méthodes visuelles en sciences sociales, nous allons continuer notre tour d’horizon de différentes méthodes de recherche utilisant l’image. Les différentes méthodes que nous avons traitées dans le premier billet ainsi que celles que nous allons aborder dans la suite de cette article sont récapitulées dans le schéma ci-dessous.

Il existe de nombreuses méthodes de recherche qui utilisent des visuels préexistants à la recherche. Comme le fait de regarder la télévision avec les sujets ; interviewer des sujets sur la base de photo ou de films d’archive ou contemporains ; ou mener des recherches sur des films ou des photographies d’archives en librairie. Ou encore, à l’inverse, le chercheur peut utiliser des méthodes qui l’améneront à créer des image durant sa recherche.

Comme nous l’avons déjà évoqué auparavant, l’image est inséré dans la vie de chaque individu. Les méthodes visuelles en sciences sociales ont pris une importance croissante. Parallèlement, il est intéressant de voir comment les films, la photographie, et toutes les formes visuelles en général, sont liés à la construction de la vie des individus, reflétant et représentant les êtres sociaux et leur relations sociales au sein de leur société.

Toutes les formes visuelles sont intégrées socialement, c’est pourquoi chaque méthode visuelle a ses implications, ses biais, ses contextes d’utilisation et ainsi de suite. Utiliser des images d’archives impliquent, par exemple, d’utiliser au moins trois cadres socialement intégrés. Premièrement, le contexte de production de l’image est socialement situé. Une photographie a peut-être été prise par un touriste en visite, par un officiel du gouvernement se documentant sur un lieu pour une possible future stratégie militaire, par un professionnel de la photographie cherchant à vendre ses portaits par la suite (Banks, 2001 : 79). Deuxièmement, il est important de prendre en compte le contexte de l’histoire subséquente à la production de l’image. Peut-être que les négatifs sont restés ensemble dans une malle dans un grenier, ou dans une armoire dans un magasin, avec ou sans étiquettes permettant de les identifier, puis éventuellement vendus, donnés à des archives ou partagés entre les différents membres de la famille, avant que, à un moment donné, ces images entrent en possession du chercheur. Ces deux premiers cadres permettent aux chercheurs de produire un corpus d’images. Et enfin troisièmement, le dernier cadre qu’il est important de considérer est le contexte dans lequel le chercheur dévoile ses images lors d’un interview. Les images préalablement socialement situées vont influencer ce qu’il va se passer par la suite durant l’entretien. Par conséquent, de nombreuses méthodes se basant sur des images d’archive demandent au chercheur de prendre en compte la nature de son médium afin d’être au clair sur son support de recherche (Banks 2001 : 100).

D’autres méthodes, utilisant l’image et principalement la vidéo, existent également indépendemment du chercheur. Dans son livre, Inside Family Viewing (1990), James Lull analyse le fait de regarder la télévision comme une pratique sociale. Afin d’analyser ces pratiques, Lull préconise une approche ethnographique qui impliquerait de la part du chercheur de vivre trois à cinq jours au sein du foyer familial en question et de prendre ainsi des notes sur le choix des programmes, les discussions à propos des programmes télévisés, etc. Lull discute également brièvement d’une méthode qu’il nomme remote surveillance techniques of research (Lull, 1990 : 164, 177) consistant à installer des caméras et des microphones dans une maison (avec la connaissance et le consentement de la famille impliquée dans la recherche) et d’étudier ainsi tous les détails des pratiques de visionnement.

A la différence des recherches que nous venons de citer, certaines méthodes qui utilisent la photographie ou la vidéo demandent au chercheur d’être plus proactif, sélectionnant aussi bien le support visuel que les circonstances ou le contexte de son visionnage. Il s’agit dans ce cas de méthodes que nous avons déjà traité lors du précédent billet, c’est-à-dire la photo-elication ou encore la re-photographie. Mais ils existent encore d’autres méthodes que nous pouvons aborder. Notons tout d’abord qu’il existe de nombreuses techniques différentes à l’intérieur d’une seule méthode, sous-entendu plus générale. Dans le cas de la photo-elicitation, il est possible de différencier la technique utilisant des images d’archive de celle s’appuyant sur des images contemporaines. De même, pour une variété de raisons notamment d’ordre pratique et d’autres que nous n’aborderons pas ici, le film et la vidéo sont moins souvent utilisés dans des contextes d’interview que la photographie. Cependant, la méthode du film-elicitation consistant à visionner un film entier ou des séquences durant l’interview a également montré son utilité dans certaines recherches, permettant par exemple aux chercheurs d’observer la réaction des sujets pendant la projection d’une vidéo. Une autre technique de la photo-elicitation présenté par Marco Macaione utilise les photographies comme techniques projectives. L’auto-driving en photo-elicitation consiste, dans l’exemple cité, à prendre en photo ou enregistrer une situation ou le comportement d’un sujet, pour ensuite lui demander en situation d’entretien de commenter ou de réagir sur son propre comportement précédemment enregistré. Le participant devient donc un interprète « projectif » de ses propres actions (Heisley, Levy, 1991 : 269). D’autres variantes peuvent également engendrer un rapport différent entre le participant et le chercheur suivant la technique utilisée en photo-elicitation. Comme le précise Julie Lang dans son article « Photo-elicitation : questionnements et modèles alternatifs », la source de la photographie, qu’elle provienne du chercheur, du participant (reflexive photography) ou d’une co-production entre ces deux acteurs pendant la recherche ( collaborative or participatory image production), est également une donnée essentielle faisant partie intégrante de la méthodologie utilisée.

Parmi les méthodes dites participatives, la photo-voice, présentée par Cécile Oulevay dans son article « Photo-voice : une démarche d’empowerment des groupes marginalisés », permet à des groupes marginalisés, auxquels le chercheur aura préalablement donné des consignes et des appareils photo, de documenter leur vie et leur environnement par la photographie. Cette méthode permet à ces groupes de mettre en lumière les difficultés liées à leur communauté, sans pour autant être sous la loupe immédiate de l’œil extérieur, et de promouvoir ainsi leur groupe dans le but d’améliorer leur condition, tout en offrant au chercheur une nouvelle compréhension de ces problèmes.

Une autre méthode que nous n’avons pas encore abordée utilise la photographie aérienne comme support d’analyse sociale. Dès ces débuts, la photographie aérienne avait pour but de donner du sens à l’espace et permettre ainsi aux aviateurs durant la Seconde Guerre mondiale de mémoriser leur trajet sur la base de cartographies. La sociologie a ajouté à cette méthode une interprétation de la société, mettant en évidence des indices sociaux, politiques ou économiques d’un lieu inséré dans un environnement. A l’image des recherches effectuées par Douglas Harper sur les fermes laitières de l’Etat de New York (voir l’article de Deborah Abate), la photographie aérienne peut-être utilisée à la fois comme un support d’analyse lors d’un entretien ou dans le cadre d’une recherche par photo-elicitation par exemple, mais également comme moyen d’analyse en tant que tel. Variante de la photographie aérienne, la photo-typographie permet de donner du sens à un paysage urbain en alliant les avantages de la photo aérienne aux codes de la topographie.

Notons qu’il existe également de nombreux matériaux prêts à être collectés et analysés qui n’ont fait l’objet d’aucune intervention de la part d’un cinéaste ou d’un ethnographe et dont les sujets n’ont pas non plus conscience d’être observés. Il peut s’agir par exemple de caméra sur des lieux publics ou de vidéosurveillance.

En conclusion, sur la base de mes deux articles offrant un panorama non-exhaustif de différentes méthodes visuelles, nous avons pu distinguer différentes catégories de méthodes. Il existe notamment la sociologie avec les images, où le chercheur produit des images en tant qu’instrument de recherche, ou encore la sociologie sur les images, le chercheur analyse alors les représentations sociales révélées par les images dans une société donnée. Ce panorama nous permet de démontrer la grande variété d’utilisation de l’image dans les recherches en sciences sociales.

Bibliographie

BANKS, Marcus, Visual Methods in Social Research, London, Sage, 2001.

HEISLEY, Deborah D., LEVY, Sidney J., Autodriving : a photo-elicitation technique, Journal of Consumer Research 18(3), 1991.

LULL, James, Inside Family Viewing : Ethnographic Research on Television’s Audiences, London, Routledge/Comedia, 1990.

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