Les enjeux de la restitution de la recherche en sciences sociales à l’heure d’Internet. (1)

Après que mon collègue Roberto Fucile ait présenté les caractéristiques d’internet selon Giuseppe Losacco et l’origine des enjeux du web pour la sociologie, je vais m’attacher à présenter les enjeux et débats qui s’articulent autour de cette relation entre les sciences sociales et internet. Cette liste ne sera toutefois pas exhaustive, l’ensemble des deux domaines étant en perpétuelle évolution, je vais néanmoins tenter de restituer ici les principales problématiques. Le champ de recherche étant vaste, une partie de ces dernières seront abordées ou développées dans de futurs billets.

Il me faut tout d’abord préciser que ce domaine de la restitution de la recherche en sciences sociales est actuellement en pleine « investigation » par les chercheurs. Le sujet est au cœur d’un « débat » méthodologique qui concrétise les différentes visions existantes du web. Les travaux faisant référence à ces méthodes de restitution s’inscrivent dans les douze dernières années mais avec l’évolution constante des opportunités qu’offrent internet, une partie de ceux ci se retrouvent dépassés (dans l’attente probable d’une mise à jour de leur auteur). Tâtonnements, expérimentations, et conceptualisations sont en cours sur le web, domaine qui fut pendant longtemps méconnu du milieu universitaire mais aussi d’une bonne partie de la société. Cette carence est peut être en train d’être comblée mais apparaît celle de l’utilisation des opportunités qu’offrent internet, de la manière de communiquer sur les travaux de recherche. En effet, le milieu universitaire n’est pas des plus à l’aise pour restituer les résultats de ses recherches à une catégorie autre que ses pairs (Banks, 2001, p140). Il lui est nécessaire de se saisir de nouvelles conventions de présentation pour être audible auprès de différentes, voir de nouvelles audiences. Internet représente ici un des outils permettant l’élargissement mais aussi l’amélioration des techniques de restitution pour des raisons que nous verrons plus tard.

De ce fait, il est alors nécessaire dans la présentation de ces enjeux de faire une distinction entre contenants et contenus (pour reprendre les termes de Losacco). Toutefois ces deux domaines ne doivent pas être considérés comme étanches mais restent interdépendants. Entendons que le contenant représente ici la forme que prend la restitution, ce sur quoi nous allons nous concentrer au fil de ces billets. Mais nous allons aborder dans un premier temps l’impact qu’à l’utilisation d’Internet sur ses usagers qui sont ici le chercheur et son « audience ». Plus tard, nous nous pencherons sur les formes que peuvent prendre l’information scientifique avec les nouvelles possibilités offertes par le web.

La place du chercheur dans la société

La restitution des travaux de recherche est généralement faite par le biais de textes quelque fois accompagnés d’images. Ceux ci sont généralement plutôt longs, lourds et pas forcément abordables pour tous, parfois même pour des personnes issues de la communauté universitaire. La communauté scientifique a investi internet pour sa représentation (site d’université, de centres de recherches, de revue en ligne..) et dans le but de restituer ses travaux, majoritairement sous la forme écrite.

La sociologie visuelle s’intéresse aux significations visuelles du monde social (Faccioli, 2007, p13). Le comportement des chercheurs face aux opportunités qui leur sont offertes est à l’origine de définitions visuelles qui leur permettent de se positionner sur l’échiquier social. L’utilisation du web est synonyme de modernité et d’ouverture au monde. La sociologie visuelle met en lumière et questionne la place du chercheur dans la société, notamment ici sa visibilité et sa capacité d’adaptation aux nouvelles technologies.
Internet concentre les facteurs permettant une consultation plus aisée (pas de distances à couvrir, réduction des coûts, gain de temps..) et donc une information plus facile à acquérir. L’utilisation du « réseau de réseau » comme mode de restitution ouvre une plus grande chance de visibilité que d’éditer un livre ou de signer un article dans une revue scientifique. Cette approche ouvre l’accès aux données à un plus grand nombre de personnes et « démocratise » l’accès au savoir scientifique. Cette possibilité confère une place plus en vue dans le monde social et pose la question de la vulgarisation scientifique.
Il est toutefois important de garder à l’esprit que la recherche est scientifique et qu’il serait dangereux d’éditer une approche diluée dans le but de rendre attractif son contenu, ce qui pourrait en faire pâtir la qualité de la recherche. De plus, la restitution ne doit pas sauter l’étape d’information destinée à la communauté scientifique qui critique ou corrobore les résultats dans le processus de restitution.
Cependant, il est facilement possible de dédoubler le travail de compte rendu avec une publication dans une revue scientifique ou d’imaginer plusieurs plates-formes selon l’audience visée. Il est nécessaire de clarifier la question de l’audience, cibler un public large implique une matière plus facile à aborder qui demande une formulation plus simple, ce qui ne doit pas nuire à la qualité de restitution de la recherche.

Un nouveau rôle pour la population étudiée ?

La question du public et de l’audience visée sont importantes dans cet aspect de la restitution. En effet, comme expliqué plus haut, Internet est un outil de communication particulièrement efficace. On peut se rapporter au billet de Roberto présentant les 4 caractéristiques d’Internet selon Losacco qui sont le partage, l’autonomie, l’économie et la multimédialité. De ce fait, le chercheur est maintenant capable de toucher une personne possédant seulement une connexion Internet (en 2010, il a été estimé à 2 milliards le nombre d’individus y ayant accès [1]). De ce fait, un homme ou une femme se situant n’importe où dans le monde, outre l’obstacle du langage, est dans la capacité de consulter un interface restituant un travail scientifique. A la différence d’un livre ou d’une revue scientifique éditée à un petit nombre d’exemplaires, nécessitant du temps et de l’argent pour sa consultation, le web touche une population bien plus large.
De plus, un individu peut entrer en contact avec le chercheur, ce qui implique une vision plus participative de la recherche. Il devient en effet possible pour un chercheur de restituer auprès de la population qu’il a étudié les données et résultats de son étude. Comme l’envisage Samuel Berthet, la restitution peut alors prendre la forme d’une nouvelle « étape qui permet de [la recherche] l’affiner, de la confronter et de l’éprouver à la fois sur le plan théorique (réception, recadrage de concepts après leur évaluation) et pratique (présentation, application)“. Ce passage supplémentaire aurait pour avantage de concrétiser une nouvelle approche de la recherche, en soumettant le résultat à la critique de la population étudiée.
Il est néanmoins important de garder à l’esprit deux aspects important qu’impliquent ce type de démarche. Le premier est que la recherche doit rester la plus neutre possible et s’assurer que les résultats restent scientifiquement exacts malgré la probabilité qu’ils déplaisent ou interviennent d’une quelconque manière dans la logique sociale de la population étudiée. Le second point est de garder à l’esprit que ce genre de restitution comprenant une diffusion large auprès de la population concernée et de ses proches peut impliquer des biais d’interprétations. De ce fait, il faut envisager l’éventualité que cela provoque des répercussions pour des raisons politiques, culturelles, stratégiques ou personnelles auprès des acteurs. Il est donc important de penser à la préservation de l’intégrité des personnes et au respect de leur vie sociale, la diffusion de la recherche n’étant pas forcément anodine.

L’utilisation du web dans le compte rendu de la recherche a donc un grand impact sur la méthodologie, mais aussi sur l’image sociale produite par le chercheur. Celle-ci se modifiera si le scientifique décide d’explorer les nouvelles frontières de la communication possibles avec internet. Mais est-il seulement dans le rôle du scientifique de s’emparer de ces nouveaux instruments pour restituer le fruit de sa recherche ? Je parlerai dans un prochain billet des nouvelles formes que peuvent prendre le contenant, sujet impliquant lui aussi de nombreux enjeux scientifiques mais surtout méthodologiques.

[1] Recoupement de plusieurs sources bien qu’il n’existe pas de preuves scientifiques formelles.

BIBLIOGRAPHIE

– BERTHET Samuel, « Deux exemples de restitution de la recherche, sur les Chhattisgarh en général et dans la région tribale du Bastar en particulier », http://www.ajei.org/files/actes/html/02_03_S_B.htm, dernière date de consultation : 11.11.12.

– BANKS Marcus, « Visual methods in Social Research », Londres, Sage publications, 2001, pp 138- 172.

– PARSON Stephen, « Web Site Design, Hypertext Aesthtics and Visual Sociology » in American Behavioral Scientist Vol 47 n°12, 2004, Sage publications, pp 1617- 1641.-

– LOSACCO Giuseppe Pino, « Sociologie visuelle digitale », in : Sociétés, vol. 1, no 95, 2007, pp. 53-64.

– FACCIOLI Patrizia , « La sociologie dans la société de l’image », Sociétés, 2007/1 no 95, p. 9-18.

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