La photographie aérienne comme support d’analyse sociale

Introduction à la photographie aérienne

Avant de parler de l’utilisation de la photographie aérienne ou du mapping en tant que méthode d’analyse en sociologie visuelle, je voudrais introduire la technique en tant que telle.
Historiquement, la photographie aérienne a acquis une fonction vitale et une très forte utilisation pendant la deuxième guerre mondiale.
Comme on le voit dans le texte de John Collier (Collier, 1968: 29), avant celle-ci, il n’était pas rare pour les aviateurs américains faisant le trajet de Burma à la Chine de se perdre, de manquer de carburant en vol ou d’atterrir sur la piste d’un ennemi.
Le côté fâcheux de ces incidents c’est qu’ils n’étaient pas rares et qu’aucun outil ne permettait de s’orienter efficacement dans l’espace et donc de réduire les pertes.
Une chaîne de montagnes ressemblait à une autre et toutes les pistes d’atterrissages devenaient accueillantes.
Les lieux avaient perdu toute signification, toute identité propre.
Afin de pallier à ce problème, on créa des équipes chargées uniquement de prendre des photographies et des films aériens dans le but de cartographier une région afin de s’y repérer.
Ensuite, il suffisait d’afficher ces cartes (fabriquées à partir des photographies) dans un endroit très fréquenté comme un réfectoire. Les pilotes, en côtoyant ainsi quotidiennement les cartes, les mémorisaient en se les appropriant.
Ce qui leur permettait de ne plus se perdre, ce n’était pas uniquement le fait de pouvoir voir à quoi ressemblait le pays qu’ils allaient survoler (l’aspect physique d’un pays), mais surtout la possibilité qu’ils avaient d’organiser l’espace mentalement (lui donner du sens), de le coder, de se créer une représentation de celui-ci en le simplifiant avec des points de repère efficaces qu’ils seraient sûr de reconnaître une fois en vol : cette démarche permit aux pilotes de donner du sens aux lieux et donc de rester en vie.
On voit que dès ses débuts, la photographie aérienne avait pour but de donner du sens à l’espace.
La sociologie n’a fait qu’y ajouter une dimension analytique et interprétative de la société.
Depuis la deuxième guerre mondiale, la fonction de la photographie aérienne s’est diversifiée et a évolué : elle a investit l’archéologie et la géologie, pour ne citer que deux exemples.
Elle a gardé une fonction descriptive, mais aussi analytique.
Elle permet de découvrir un site sous un angle différent que la vision à hauteur d’homme, de prendre du recul, avoir une vision globale. Elle permet une géolocalisation de celui-ci, inscrivant un lieu dans un environnement.
Elle peut mettre en évidence des marqueurs socio-historiques, politiques ou économiques.
Elle permet donc à la fois de décrire et de donner du sens à un lieu grâce à l’analyse des éléments présents (voir le tableau de Collier dans mon article précédent pour avoir une idée des indicateurs d’analyse d’une photographie) et ainsi fournir la structure sociale et fonctionnelle du site.

La méthode de recherche de Douglas Harper

C’est ce qu’a tenté de faire Douglas Harper avec sa recherche sur les fermes laitières de l’état de New York (Harper, 1997).
Il a choisi cet endroit, d’abord par affinité puisqu’il a grandi dans un milieu rural de cet état, mais surtout du fait que c’est la région agraire produisant le plus de lait et la plus vieille de l’état de New York (elle date de l’immigration écossaise de 1830).
Il a d’abord recensé le nombre de fermes qu’il y avait dans la région de St. Lawrence County (au nombre de 51) et fait des photographies aériennes des ces fermes, il en a ensuite sélectionné 48 pour mener des recherches plus approfondies par questionnaire :

« The interviews consisted of a 355 items questionnaire in which we recorded the farm’s structural characteristics (including divisions of labor, technology, farm size and other factors); farmers’attitudes toward their farm’s viability; their farming strategies; and the farm’s economic performance. » (Harper, 1997 : 59)

Une fois ses questionnaires passés, il a procédé à des entretiens de types qualitatifs informels (en arrivant pour la traite du matin et restant chez les fermiers jusqu’au repas de midi, tout en aidant à quelques tâches d’entretien) mais aussi à des entretiens plus approfondis qui lui ont permis de confirmer les typologies qui ressortaient dans ses analyses photographiques.
Parfois, il utilisait la technique de la photo elicitation (voir articles de Marco Macaione) pour obtenir des explications supplémentaires de la part de ses enquêtés.
La technique de photographie aérienne s’est donc immiscée à la fois dans les entretiens comme un support, à la fois comme moyen d’analyse en tant que tel.
Harper conçoit ainsi l’utilité de la photographie :

« […] the camera records details too subtle or fleeting to be preserved by the eye. […] From the aerial view, the sociologist may distinguish relationship between material elements that have social structural meaning. The farm buildings are embodiments of decisions made in the context of changing technologies, political trends, evolving rural cultures, and a familiy’s fortunes. The aerial photograph reveals only the surface of a farm, but it does so from a perspective which cannot be achieved in any oder manner. » (Harper, 1997 : 63)

Ferme appartenant typiquement à ce que Harper a qualifié de « craft farm » par la présence des granges et des silos, ainsi que par le fumier et par le système de traite. (Harper, 2001 : 21)

L’argument supplémentaire qu’a amené Douglas Harper dans sa recherche, c’est qu’en la combinant à des entretiens de types qualitatifs, on peut appréhender un phénomène dans sa totalité.
Cela suppose que tout le travail d’approfondissement sur la structure sociale des fermes n’a pu être faite que par la conjugaison de ces différentes méthodes (analyse photographique et l’entretien qualitatif). Et qu’il est possible de mettre en évidence différentes logiques de travail (dairy farms ou industrial farms) à partir de ces deux techniques de recherche, mais qu’ensemble, elles sont encore plus efficaces et complètes.
Grâce à sa recherche, il a également pu mettre en évidence que les fermes dites artisanales (dairy farms) jouent un rôle de stabilisateur social en régions précaires. Et cela, on le devine bien, c’est en conjuguant les deux méthodes qu’il a pu le découvrir : comme il l’a montré, les fermes qui ne sont plus utilisées pour le travail fermier sont transformées en habitations pour les fermiers et leur famille. Permettant ainsi de conserver une certaine stabilité sociale dans ces milieux ruraux.

Analyse photographique

Il a analysé la disposition des bâtiments d’habitation et de travail, leur taille, leur nombre, leur matière et leur état, ainsi que d’autres éléments révélateurs de l’utilisation des lieux dans la vie quotidienne ou professionnelle.
Par exemple, la présence de nombreux et grands silos de stockage, de “liquid manure spreader” (sorte de remorque-sulfateuse), des grands bâtiments pour la traite des vaches sont des indicateurs très fiables d’une logique d’industrial farm.
La forme des champs (des grands champs mal irrigués vs des petits bien irrigués) ou leur disposition spatiale est aussi significative dans l’analyse des logiques de travail.
De plus, un autre critère très significatif est le degré d’automatisation : le nombre de machines et de véhicules agricoles et surtout l’organisation spatiale de la ferme. Les fermes industrielles sont réglées, selon Douglas Harper, comme des montres suisses (logique très rationnelle et fonctionnelle) alors que les fermes artisanales reflètent plutôt une organisation très personnelle et individuelle du travail. Elles dépendent donc beaucoup moins d’une logique rationnelle que les industrial farms.

Dans ce tableau, nous voyons une des utilités premières des photographies aériennes : quantifier tout ce qui se trouve dans les fermes !
(Harper, 1997 : 61)

Une autre utilité de l’analyse des photographies aériennes, c’est de montrer comment les fermes artisanales (dairy) qui ne sont plus utilisées pour du travail fermier, par leur transformation, permettent de loger des gens en situation financière précaire et donc de maintenir une certaine stabilité sociale dans les régions rurales : la présence de piscines, d’automobiles privées, de place de jeux pour enfants et de jardins décoratifs qui sont des indicateurs très fiables de transformation des fermes en lieux d’habitat. Les dispositifs de professionnels ont laissé leur place à des dispositifs de plaisir/loisir.

Cette photo, prise par Douglas Harper dans le cadre de cette recherche, montre une ferme de 1980, de type artisanale, qui a été adaptée en ferme d’habitat. Notez la mare en bas de la photo, transformée en piscine (utilisée par la famille Fischer et leurs voisins) et la disposition des bâtiments de ferme (toits « blancs ») et d’habitation. (Harper, 2001 : 19)

Je voudrais conclure ce billet en revenant sur mon introduction : j’ai choisi les débuts de la photographie aérienne car le processus d’identification d’un lieu (processus par lequel on lui investit du sens et des repères en plus de sa réalité physique) ressemble beaucoup à celui qu’a mené Douglas Harper.
Avant que je lise son article, une ferme en valait une autre, un champ ressemblait à son voisin et tous les enclos à vaches contenaient des vaches : fin de la discussion.
Mais en ajoutant des codes et des repères qui amènent du sens à ces fermes, en les comparant et en les analysant, une ferme peut devenir porteuse de sens tant d’un point de vue social qu’économique ! Et donc permettre de visualiser la structure sociale d’un lieu à travers une image portant son propre discours social.

Bibliographie

• COLLIER John et Malcolm, Visual Anthropology – Photography as a Research Method, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1986, pp. 29-43.

• HARPER Douglas, « Visualizing structure : Reading Surfaces of Social Life », Qualitative Sociology, Vol.20 – N°1, 1997, pp. 57-77

• HARPER Douglas, Changing Works : Visions of a Lost Agriculture, Chicago : The University of Chicago Press, 2001, pp. 19, 21

 

Laisser un commentaire