Très courte histoire de la sociologie visuelle

Dans son ouvrage La photographie. Un miroir des sciences sociales (1996), Sylvain Maresca décrit la longue histoire des rencontres entre photographie et sciences sociales depuis le 19ème siècle. S’il y fait le « constat d’un divorce » entre ces deux modes d’exploration sociale, il relève également l’opportunité pour les sciences sociales, dans cette confrontation avec les images, de parvenir à « penser aussi avec les yeux ».

Dans cette optique, l’article d’Howard Becker Photography and sociology (1974) et l’ouvrage collectif Images of information. Still photography in the social sciences (Wagner, 1979) marquent un tournant « visuel » pour une partie de la sociologie américaine, notamment la sociologie qualitative issue de l’Ecole de Chicago. Ils consacrent sous l’appellation de visual sociology (en français, sociologie visuelle ou sociologie de l’image) les efforts de certains chercheurs qui depuis l’après-guerre déjà ont recours (sans nécessairement le revendiquer sous cette appellation) à des méthodes d’usage sociologique des images et à des procédés de traitement des données visuelles.

Douglas Harper, parmi les premiers à expliciter et pratiquer cette posture, définit la sociologie visuelle par « l’usage de la photographie, du film et de la vidéo pour étudier la société, et l’étude des artefacts visuels d’une société » (1988, p.54). L’apparition et l’évolution de la sociologie visuelle correspond en effet à la revendication par les chercheurs d’usage sociologique des images et simultanément l’insistance sur la nécessité d’une explicitation des conditions de cet usage.
Dans ses premiers développements, la sociologie visuelle va puiser à la fois dans l’héritage des disciplines voisines, en premier lieu l’anthropologie visuelle, mais aussi plus directement dans les dispositifs de la photographie dite « sociale » du tournant du 20ème siècle (contemporaine de la naissance de l’Ecole de Chicago et des études par immersion) et dans la photographie « documentaire », en tant qu’initiative de documentation de la société contemporaine. Même si elle a longtemps privilégié la photographie, la sociologie visuelle offre aussi des développements dans le domaine du film et de la vidéo sociologique.

A l’heure actuelle, le réseau de l’International Visual Sociology Association (IVSA), fondé en 1981, constitue le plus important espace de regroupement pour les enseignants et chercheurs travaillant avec les images fixes ou animées. Le journal officiel de l’association, Visual Sociology, paraît dès 1986 et prend le nom de Visual Studies en 2002. Cette revue est un outil important de promotion des méthodes visuelles dans les sciences sociales. Le symposium annuel de l’association (IVSA Conference) constitue le principal événement régulier et rassembleur en sociologie visuelle sur la scène scientifique internationale.
En Europe, la sociologie visuelle s’est développée par des initiatives localisées, dont les plus précoces et productives ont trouvé place en Angleterre (Chaplin, 1994 ; Prosser et Loxley, 2008) et en Italie (Mattioli, 1991 ; Ciampi, 2007).

***

Becker Howard (1974), « Photography and sociology », Studies in the Anthropology of Visual Communication n°1, pp.3-26.

Chaplin Elizabeth (1994), Sociology and visual representation, Londres : Routledge.

Ciampi Marina (2007), La sociologia visuale in Italia. Vedere, osservare, analizzare, Rome: Bonnano.

Harper Douglas (1988), « Visual Sociology: expanding sociological vision », The American Sociologist 19:1, pp.54-70.

Maresca Sylvain (1996), La photographie. Un miroir des sciences sociales, Paris : L’Harmattan.

Mattioli Francesco (1991), Sociologia visuale, Torino-Roma : ERI.

Prosser Jon et Loxley Andrew (2008), « Introducing visual methods », NCRM Review Papers, n°10, Université de Leeds : NCRM.

Wagner Jon (dir.) (1979), Images of information. Still photography in the social sciences, Beverly Hills : Sage.

 

 

Laisser un commentaire