Un commando artistique subversif?

Raphaël : L’humeur après ces deux semaines lausannoises ?
Jean-Michel : un poisson d’avril, non ?
R : une humeur poissonnière ?
J-M : Non, heureux de « Tout ça, tout ça » (*spectacle présenté à la Grange)
R : La réflexion du moment ?
J-M : je repars à Besançon en sachant qu’il faut que je réécrive ma première esquisse en distribuant le texte entre deux personnages, et qu’il faut que j’étoffe encore ce texte par de nouvelles lectures. Parce que je me demande s’il ne manque pas encore des dimensions : le rapport entre la guerre et l’économie, est-ce un problème qu’il faudrait aborder ou non, et le rapport entre l’humanisme et l’inhumanité, l’humanisme comme un barrage à l’inhumanité, réussite ou échec ? Puisque je pense que le spectacle terminerait sur cet échec de l’humanisme contre l’humanité. Comme disait Sartre, on ne fait pas d’œuvre d’art avec des bons sentiments !
Je veux aussi lire encore plusieurs textes, ceux de Fernand Brodel, « Civilisation matérielle du capitalisme » et « Grammaire des civilisations », pour la dimension guerre et économie, et concernant le barrage de l’humanisme je vais lire « le troisième chimpanzé » de Jared Diamond, toujours ce rapport de l’homme et de l’animal, et enfin un livre qui vient de sortir, « Les guerres du climat : pourquoi tue-t-on au 21e siècle » de Harald Welzer. Peut-être que je trouverai dans ce dernier livre des choses d’anticipation à côté desquelles il ne faudrait pas passer. Il y en a encore d’autres, mais voilà pour l’instant. J’ai recompté, pour l’heure j’ai lu 70 livres sur ma bibliographie de 150 ouvrages. Il y en a forcément là quelques uns que je regrette de ne pas pouvoir lire faute de temps. On sera toujours incomplet, c’est terrible ça ! J’aimerai assez peu être contesté (rires). J’aimerai moi-même avoir le sentiment de ne pas me contester moi-même. Avec une question aussi large que celle que je pose, j’aimerai avoir eu le sentiment de toucher du doigt quelque chose. C’est un sacré sujet !
R : tu y vois de plus en plus clair ?
J-M : Oui, bien sûr ça s’éclaircit. Il y a des gens qui vont me contester, c’est évident, mais j’aimerai avoir les arguments d’y répondre ! Dans le livre « la fin de l’exception humaine », Jean-Marie Schaeffer dit très bien que l’humain n’est pas une exception et qu’il n’est pas au-dessus de l’animal. Il nous remet à notre place. Si on prend la catastrophe d’aujourd’hui au Japon. Quand tout va bien l’homme ne se pose pas ces questions là, mais lors d’une catastrophe, nous sommes bien obligés de nous les poser. On s’aperçoit que tout est lié. On a une activité humaine qui parfois détruit tout ce qui nous entoure. Aujourd’hui il y a donc un territoire qui est obligé de se poser la question de la place de l’homme dans la nature. Nous ne sommes pas indépendants. Et si nous pensons l’être, on va droit dans le mur ! ça nous impose donc une certaine humilité. Ce projet pose donc toutes ces questions là..
R : T’attendais-tu à aller dans cette direction au début de ton projet ?
J-M : Oui bien sûr, parce qu’au fond la question de l’homme est la seule qui m’intéresse. C’est de mieux me comprendre et de mieux nous comprendre. Et de partager cette compréhension. Je ne suis rien de plus qu’un autre homme et c’est ma manière de vivre que de me pencher sur cette connaissance. Mais on fait tous la même chose, nous sommes des êtres de connaissance, on s’interroge sur le sens de la vie, sur le sens de l’homme. On le fait tous à plus ou moins forte échelle. Moi je le fais de façon constante, par le biais de mon travail qu’est le théâtre. D’autres le font dans la recherche, pourquoi il y a des chercheurs ? pourquoi j’ai rencontré trente chercheurs ? Font-ils autre chose que moi ? Qu’est-ce qu’un chercheur ? Je suis un chercheur ! Eux aussi cherchent à mieux se connaître, mieux connaître l’homme.
J’avais donc envie d’aller dans cette direction là, mais je n’étais pas sûr de trouver les auteurs qui s’étaient penchés de cette manière sur cette question. Quels livres fallait-il lire ? Et tout cela a été très long, ça a duré deux ans, et c’est pas fini ! Parce que la question de l’homme et une question immense et parce que nous la posons depuis le début de l’humanité et nous la poserons jusqu’à la fin. Je ne suis qu’un petit grain de sable là-dedans, qui essaye de formuler son propre questionnement.
R : quelle sera la part de poésie ?
J-M : Souvent quand on sort de mes spectacles, on me remercie du travail de lecture que je fais, parce que je leur épargne de lire tous ces livres. Mais je vais continuer de les lire parce que je vais toujours être inquiet en me disant que je suis passé à côté de quelque chose. Et je pense que l’inquiétude peut être un des moteurs de jeu. Je pense que nos personnages sont très inquiets, parce que quelle question ! Et parce que plein d’autres plus savants y ont répondu. L’inquiétude c’est ne pas à avoir atteint une vérité. Bien sûr la vérité n’existe pas mais on le dit parce que cela nous aide à avancer, à vivre. Et c’est important. Et ensuite d’autres vérités arrivent, etc…
Pour la Guerre, les gens vont sentir que derrière le texte il y a beaucoup de livres. Et j’aime que les gens sortent avec la curiosité, l’avidité, la soif de lire à leur tour. C’est comme si on est transitoire, nous sommes qu’un petit bout de l’Iceberg. Au théâtre je m’ennuie souvent s’il n’y pas une recherche artistique forte et/ou s’il n’y a pas un contenu. Je fais des spectacles ou le contenu est ailleurs, il y a un décalage et c’est ce pas de côté qui est intéressant. Et je fais d’autres spectacles qui sont des gros gâteaux, bien lourds, pas faciles à digérer. Donner à manger.
R : Comment les rendre appétissants ?
J-M : Ben j’essaye… C’est une galère inimaginable ! Pour mes autres spectacles c’était pareil. Combien de fois j’ai pensé que c’était fini, que c’était la bonne, et puis non. Et il faut repartir en péril face au public. Mais je ne peux pas faire l’épargne de cette étape là. A partir du moment où il n’y pas de recette, pas de grammaire préétablie, le danger est plus grand. Le risque est terrible. Pour d’autres spectacles la grammaire est pré écrite, c’est donc plus détendu, plus confortable. Là, bien sûr je m’appuie sur quelques recettes, mais je n’ai pas envie de me répéter, j’aimerai bien réussir à inventer une autre grammaire, une autre recette. D’où cette envie de travailler en duo avec Stéphane Keruel. La difficulté à venir sera d’être à la fois sur scène et en dehors. En fait les conditions idéales seraient d’avoir encore un an pour être sûr d’avoir fait le tour des textes, et ensuite avoir le temps pour la production. Mais les réalités font que nous ne pouvons pas avoir ces conditions là. Je nous considère donc avec Stéphane comme un commando : nous avons une mission et nous devons la réaliser ! (rires) Pour mon spectacle Protesto, j’avais vingt ans de lectures derrière moi. Pour la guerre, j’essaye de faire la même chose en trois ans et sans la Grange je n’aurai pas pu le faire.
R : Tu es donc obligé d’être moins exhaustif dans tes lectures
J-M : Oui et c’est là qu’on peut être discutable et contestable. On peut défoncer les portes ouvertes, etc.. C’est ma grande inquiétude ! Stéphane m’a lu les définitions de « commando », et parmi celles-ci, on y trouve l’idée de personnes faisant une action subversive. Je ne sais pas si nous serons subversifs, par contre je pense qu’il y aura un décalage, que nous ne serons pas placés là où s’attendent les gens. Est-ce là de la subversion ? Je ne pense pas mais qui sait ?

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