La guerre, notre poésie

Raphaël : Quelle est ton humeur après cet hiver de travail et d’écriture à Besançon ?
Jean-Michel : Concentré !

R : Quelle sont les lectures qui te nourrissent en ce moment ?
J-M : Wolfgang Sofsky, qui a écrit « L’Ère de l’épouvante » et « Le traité de la violence ». Dominique Lestel aussi qui parle de la frontière entre l’homme et l’animal. Parce que je « refuse » la pensée selon laquelle nous ne sommes pas des animaux. Je me sens bien animé de pulsions. Comme le dit P. Magistretti, l’animal est génétiquement prédéfini. Il a des instincts, il n’a pas de liberté. En revanche, l’homme part d’une carte blanche, il doit se faire, s’écrire. On ne naît pas homme, on le devient. Mais on ne vient pas de nulle part et je pense que le spectacle « Qu’est-ce que la guerre ? » le dira. Je me suis d’ailleurs amusé dans le manuscrit auquel je travaille, à refaire l’arbre généalogique de l’homme. Ce sont des noms savants pas possibles, mais dans cette carte d’identité de l’homme, il y a bien à un moment donné une branche qui rejoint celle des primates. On a en nous ce point commun, on est quand même des animaux, on a une part animale, nous sommes des mammifères. Nous sommes uniques, mais quelle est cette unicité, sommes-nous exceptionnels ? Je vais lire « La fin de l’exception humaine » de Jean-Marie Schaeffer. Nous gardons cette part animale. C’est de ça que parle également Peter Sloterdijk dans « Règles pour le Parc humain ». J’ai envie de parler de cela, parce que beaucoup de chercheurs, que j’ai rencontré ici dans cette roulotte, sont dans une sorte de déni de notre animalité, ils cherchent à expliquer la guerre ou notre violence pour d’autres raisons que cette part là, nos pulsions de destructivité. Et puis il y aussi la part inconsciente. Comme dit Pierre Magistretti, on n’a peut-être pas envie d’entendre parler de cela. Si l’inconscient existe, et j’y crois beaucoup, il y a toute une part d’inconnu qui nous meut et qui n’est pas rassurante et qu’il faut aussi questionner.

R : Où en es-tu de ton questionnement sur les pulsions de destruction et de création ?
J-M : Ce sont les pulsions de vie – Eros – et de mort – Thanatos – décrites par Freud. Ça m’intéressait d’observer les personnes qui, à l’intérieur de leur pratique artistique, sont dans des pulsions de destructivité. Mais pour l’instant je n’ai pas encore pu me pencher sur cette question et je ne sais pas si j’en aurai le temps.

R : Tu te concentres donc sur la question de l’humanité et de l’inhumanité ?
J-M : Oui. Pour l’art comme arme, j’ai essayé de voir parmi les auteurs qui me plaisent quelles sont leur pratique. Pour quelqu’un comme Bernard Noël par exemple, une arme serait un art qui donne du sens. Rien que de donner du sens, d’avoir une position de questionnement, de lutter contre le non-sens, peut déjà être une arme.

R : Et dans ton écriture ?
J-M : Pour l’instant j’ai aussi mis de côté cette question d’art comme arme. Je me suis vraiment concentré sur l’humanité et l’inhumanité et ce livre de Sloderdijk, que je découvre ces jours, apporte je pense beaucoup de réponses à cette question. Parce qu’il y a la foi dans l’humanisme qui pourrait être un frein, un barrage à l’inhumain. Foi en laquelle je crois un peu mais que Sloderdijk remet en cause. Il remet en cause cette puissance de l’humanisme dans une vision un peu pessimiste, et cela m’intéresse.

R : Et concrètement où en es-tu de ton travail de création ?
J-M : J’ai commencé à coucher sur le papier un début de manuscrit, 18 pages pour l’instant. Et maintenant j’essaye d’une part de les compléter, c’est pour ça que je me suis relancé dans de nouvelles lectures, et d’autre part j’essaye de définir un agencement de ce que j’ai écrit. Je me demande également dans quelle mesure tout sera dit texto sur scène ou est-ce que ce sera un matériel, point de départ d’une création qui se fera sur scène. Demain je lirai mes 18 pages à Christian Denisart et à Stéphane Kéruel pour avoir les premiers retours.
Pour l’instant mon manuscrit commence par les idées de Konrad Lorenz qui parle des animaux et de son observation des poissons et des oiseaux. Dans son étude il s’interroge sur les couleurs criardes et vives de certains poissons. En fait il a montré que ces poissons là étaient très agressifs et que cette vivacité de couleur signifiait aux autres « danger », « ceci est mon territoire ». Ce qui me plaît dans cet exemple est que derrière ce qui pourrait être naïvement vu comme une simple beauté, se cache quelque chose de très agressif et belliqueux. Konrad Lorenz fait le même raisonnement avec le chant des oiseaux. Nous pouvons ainsi trouver beau quelque chose qui cache une certaine violence. Voilà pour l’instant je commence par là, par cette naïveté de trouver une beauté qui peut cacher l’horreur. Ensuite j’explore cette frontière entre l’homme et l’animal. A travers treize personnages qui passent, un peu comme tous ces gens qui passaient pour tenter St Antoine.
J’ai trouvé une nouvelle piste ce matin dans ce « traité de la violence ». Wolfgang Sofsky parle des spectateurs et de notre amour de l’horreur, de notre penchant pour le sang et notre voyeurisme. Oui, nous sommes très voyeurs, et peut-être la guerre existe-t-elle aussi en raison de notre voyeurisme. W. Sofsky parle des combats de gladiateurs et des hommes qu’on livrait aux lions et aux ours. En le lisant, je me suis demandé si j’y serais allé, et en fait certainement oui. Un des premiers réflexes serait de dire non, ma volonté me l’interdirait mais en fait oui. Pareil pour les exécutions et les tortures du Moyen Age. Horrible mais peut-être fascinant, non ? Voilà une dimension à laquelle je n’avais pas encore songé, le spectateur. Il y a un public pour la guerre. Aujourd’hui, avec les événements, il y a une très forte demande pour les journaux, etc…

R : Et qu’en est-il aujourd’hui de la fin de ta pièce ?
J-M : Je pense que de toutes manières cela va tourner autour de cette question de l’humanisme, de la défaite de l’humanisme.

R : Qu’en est-il de l’observation froide?
J-M : Je me laisse guidé par mes lectures. Je voudrais que toutes ces lectures dont on aura une trace dans la pièce aient l’air d’un fourre-tout mais de fait très construit. On commence par un philosophe qui interpréterait la guerre par la pensée et ensuite on « descend ». On passe de l’explication rationnelle à quelque chose de plus enfoui, de plus sourd. Il s’agira donc d’une descente dans nos instincts. C’est un voyage dans le noir, dans notre part maudite selon Bataille, notre part obscure.
Dans son livre « humain, trop humain », Nietzsche interroge notre générosité. Il ne s’agit pas de pur altruisme mais d’une attente d’un retour. Nous serions donc tous animés par nos intérêts. L’homme ne pense qu’à lui. Nietzsche fait donc le lien avec ce que disait la Rochefoucauld, et dit de lui qu’il voyage dans le noir, mais dans le noir de la nature humaine. Je retiens cette idée là, dans le noir, mais dans le noir de la nature humaine, ce qui pourrait devenir le titre. « Qu’est-ce que la guerre ? », c’est un désir d’autoportrait de ce que nous sommes, par la pensée, par la langue et par les mots, non pas par les images. Autoportrait de ce que nous sommes, Ni optimiste, ni pessimiste.

Un autre titre possible serait d’Hannah Arendt. Hannah Arendt est une des plus belles lectures que j’ai faite l’année dernière, mais je ne vais malheureusement pas pouvoir en parler dans mon spectacle, parce qu’elle prend un autre chemin. J’ai un problème avec les femmes : une fois de plus je n’aurais peut-être pas un texte de femme dans mon spectacle, parce que je n’en ai pas trouvé dans la direction qui m’intéresse, l’autoportrait. J’aimerai bien que quelqu’un me parle d’une femme qui aurait écrit sur la guerre dans ce sens de l’autoportrait. Simone Veille en parle également mais de façon trop partisane.

R : et ce second titre possible serait donc ?
J-M : Cette phrase de Hannah Arendt, qu’elle a retiré de Karl Marx, « la guerre, leur poésie ». Et comme je veux m’inclure, je dirais plutôt : « la guerre, notre poésie ».

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1 réponse à La guerre, notre poésie

  1. Bonjour,
    Je vous recommande fortement d’aller voir le spectacle qui se joue dès ce jeudi 19 mai 2011 et jusqu’au dimnche 22, au temple allemand de ls Chaux-de-fonds. Création de la Cie Mezza Luna, qui est un montage de textes de Platon, dont l’intégrale » Stabat Mater Furiosa » de Jean-Pierre Simeon. texte qui au travers de son cri furieux questionne sur l’insatiable homme de guerre que nous sommes!
    Avec mes furieuses salutations.
    Mathias Demoulin
    musicien compositeur.

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