L’indifférence armée

Raphaël: ton humeur après cette semaine passée à Lausanne?
Jean-Michel: tout va bien, je lis, lis et lis encore!

R: Quelle est la réflexion qui te nourrit en ce moment?
J-M: Une espèce d’intime conviction que je n’ai pas à me préoccuper de traduire la guerre. J’ai pu encore vérifier cette semaine (cf. « Une guerre personnelle« ) que tous ceux qui ont abordé le sujet ont fait cette tentative de traduction, ce qui est un penchant normal. Il est normal de tenter de traduire par la peinture, la littérature, la langue, ce qu’est le phénomène de la guerre, souvent dans le but de nous dire que c’est insupportable, violent, tragique, et avec un engagement pacifiste. Cela nous met donc nous spectateurs dans la position de devoir l’être, de devoir adhérer à une sorte de parti pacifiste. Toutes les pièces de théâtre que j’ai lu, de Lars Noren, d’Edward Bond par exemple, toutes ces pièces de guerre montrent l’horreur de la guerre et plongent l’acteur et le spectateur dans sa cruauté. Cette démarche est louable mais ce n’est pas mon sujet.
J’ai envie de relire Sade. Peut-être y trouverais-je un développement, une description de nos pulsions de cruauté. Sade fait le contraire, il ne nous dit pas de ne pas le faire, il nous dit de le faire! Il y a comme une autorisation, une apologie, et cela est peut-être bien plus fort que ces dénonciations pacifistes.
Dans le spectacle que nous avons vu ensemble, « Une guerre personnelle« , il s’agit d’une personne russe qui parle de la guerre en Tchétchénie. Elle a donc peut-être une raison engagée en rapport à son gouvernement. Comment parle-t-on de cette guerre en Russie? Il y a peut-être une raison très locale à monter ce spectacle. Il s’adresse sans doute aux Russes, et de façon très impliqué.
De mon côté je ne sais pas encore si je vais réussir à réaliser mon spectacle mais je veux essayer d’être presque froid et indifférent. A la manière d’un extraterrestre découvrant le phénomène guerrier, sans implication. C’est peut-être cette distance mon « arme » face à un tel sujet, de refuser d’utiliser le pathos au risque de me faire accuser de désengagement, peut-être.

R: Avec qui voudrais-tu en discuter?
J-M: Sade peut-être, pour son rapport à la cruauté qu’il souligne en nous. Le conditionnement qui peut réveiller chez chacun de nous notre potentiel de cruauté. Dans « Si c’est un homme », Primo Levi décrit la vie dans les camps. Ce qui m’a le plus étonné c’est qu’il décrit le moment qui suit le départ des Allemands comme le moment le plus cruel, malgré l’intolérable et immense cruauté qui a précédé. Parce que il s’agit là encore, plus que jamais, de vie ou de mort. Dans ces conditions la survie prime souvent sur l’humanité. C’est donc l’environnement, le conditionnement qui fait que l’on peut faire acte d’inhumanité. Et cela on ne le prévoit pas, on ne peut pas deviner comment l’on réagirait. Et comme le dit Primo Levi on est surpris de voir qui se comporte comment.
Lors des entretiens, c’est Isaac Pante qui a beaucoup insisté sur cette idée de conditionnement. Je vais lire son livre « Passé par les armes ».

R: Quel serait le début de ton spectacle aujourd’hui?
J-M: Une phrase de Faust de Goethe. « Je n’imagine point pouvoir enseigner quoique que ce soit pour améliorer ou convertir les humains ». Cela me parle. Dans mon spectacle je veux être neutre, désengagé, indifférent, sans chercher à militer pour améliorer l’homme. L’homme est ce qu’il est et j’en suis un. Cette position, cette indifférence est peut-être une arme.

R: Une neutralité armée?
J-M: Ce n’est peut-être pas pour rien que le spectacle se crée ici en Suisse… (rires)

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