Colloque Lausanne 2006

Lausanne, 23-24 novembre 2006 : « Approche empirique de la pluralité interprétative des récits »

Il est rare que les témoins accueillent une même action de la même manière. Si simple soit-elle, elle suscitera des interprétations variables, pour peu qu’on s’intéresse aux façons dont les interprètes perçoivent l’acteur, son histoire, ses désirs, ses motivations, ses objectifs, ses moyens, ses valeurs, ses connaissances, ses contradictions, etc. Ce fond pluriel semble universel : aussi loin que porte notre regard historique et anthropologique, il rencontre la pluralité interprétative.
Lorsque les sciences humaines et sociales se sont démarquées des sciences de la nature, elles ont dû faire face à cette question. Elles ont souligné que leur objet central consistait en sujets tournés vers la compréhension intuitive réciproque du sens de leur action, compréhension qu’elles vont s’efforcer de conduire rationnellement et méthodiquement pour atteindre une certaine objectivité, au-delà des décalages historiques et culturels.
Lorsque Dilthey définissait la compréhension comme « le processus par lequel nous connaissons un « intérieur » à l’aide de signes perçus de l’extérieur par nos sens », il l’attachait à un travail incontournable d’interprétation, solidaire de toute interaction. Ce travail d’interprétation a donné matière à un spectre très diversifié d’approches, parmi lesquelles on distingue notamment l’herméneutique classique, la phénoménologie, la psychanalyse, les théories de la réception et les multiples théories de l’action (approche wébérienne, interactionnisme symbolique, individualisme méthodologique, …).
Ces remarques initiales sont faites pour rappeler l’ampleur du problème et l’abondance des solutions envisagées. Arrivons-en au point principal. Si des bibliothèques entières sont vouées directement ou indirectement au traitement théorique de la question, en revanche on trouve relativement peu de travaux empiriques qui l’abordent frontalement. Le présent colloque adopte cette perspective dans un domaine particulier, celui de la réception des récits fictionnels.
La pluralité interprétative d’un même récit procède de nombreuses sources parmi lesquelles nous pouvons identifier les différenciations socioculturelles, l’inégalité des capacités cognitives (notamment d’abstraction et de métaphorisation), l’ampleur variable des connaissances et des expériences de vie des interprètes, leurs différences de valeurs, les multiples façons possibles de classer les actions singulières décrites dans un texte, la diversité des focalisations concevables, la polysémie des signes et des symboles, le mélange et la mouvance des genres, la variété des fonctions du langage, etc. Toutes ces dimensions étant de plus fortement dépendantes de la singularité des cultures, on réalise rapidement la complexité vertigineuse du problème. Cette complexité explique peut-être pourquoi la plupart des chercheurs, devant un récit, préfèrent s’ériger en interprète unique qui rejoint ou renouvelle des normes scientifiques et/ou littéraires plus ou moins bien établies par la tradition.
Ce colloque propose à l’inverse de laisser provisoirement de côté les interprétations savantes et de privilégier une autre entrée, celle des interprétations ordinaires des récepteurs ordinaires. Cette suspension ne doit pas être comprise comme une critique des approches théoriques, mais plutôt comme un détour méthodologique nécessaire en vue d’articuler procédures interprétatives ordinaires et procédures savantes. Ce détour par la variabilité interprétative commune et ses procédures habituelles devrait permettre de dessiner les contours d’un monde auquel se réfèrent implicitement les diverses « ruptures » épistémologiques, didactiques, méthodologiques, etc. De la même manière que notre connaissance des pratiques et des croyances magico-religieuses communes a fait considérablement avancer notre connaissance du phénomène religieux, de même on peut espérer que l’étude des variations interprétatives communes saura nous offrir un accès privilégié à l’étude de la variabilité interprétative en général.
La première tâche qui s’impose est d’abord descriptive. Elle donne la tonalité du colloque et limite ses ambitions. Une théorie ne saurait se contenter de quelques illustrations; nous avons besoin de repères empiriques plus conséquents. Par ailleurs, il serait très hasardeux de dresser ici un programme de recherche, car les chercheurs actifs sur ce créneau sont trop peu nombreux. Tout au plus peut-on dessiner quelques perspectives immédiates. Il serait notamment souhaitable de connaître les variations interprétatives ordinaires à propos de quelques textes, d’identifier les ressorts principaux de ces dispersions et de repérer les procédures habituellement suivies par les interprètes. Ce travail descriptif des éventails interprétatifs pose évidemment des problèmes de méthode et de catégorisation : comment par exemple distinguer entre compréhension, inférence et interprétation ? comment recueillir le travail interprétatif à l’oeuvre de la façon la plus « naturelle » possible ? comment amener les sujets à décrire les procédures interprétatives auxquelles ils recourent ? Ces quelques questions ne sont pas exclusives ; elles veulent seulement donner le ton d’un colloque qui propose une thématique à la fois surinvestie théoriquement et sous-explorée empiriquement. Si cette rencontre pouvait susciter une dynamique d’intérêt empirique pour la pluralité interprétative des récits, elle aurait parfaitement accompli sa mission.