Lutter contre le néo-management pour s’émanciper dans le travail.

Intervenante:
Evelyne Perrin est diplômée de Sciences Po Paris et de Sciences Economiques. Elle fut chargée d’études à la Direction de l’Urbanisme du Ministère de l’Equipement de 1977 à 1984 puis chargée de mission « emploi-économie-territoires » au Plan Urbain, puis au Plan Urbanisme, Construction, Architecture du Ministère de l’Equipement à Paris La Défense de 1984 à 2005. Elle a notamment écrit, Chômeurs et précaires au cœur de la question sociale (La Dispute, 2004) et Jeunes Maghrébins de France, la place refusée, (l’Harmattan, 2008). Evelyne Perrin est également co-fondatrice du réseau Stop Stress Management, de Stop Précarité et membre du Conseil Scientifique d’ATTAC.

Exposé:
Dans le capitalisme actuel, néo-libéral, financiarisé, à la recherche de taux de profits en constante augmentation, et de réduction drastique des coûts salariaux et environnementaux, plus que jamais, les entreprises sont à la recherche d’une intensification de la productivité (la France bat des records), et d’une plus grande flexibilité du travail. L’un des moyens essentiels pour atteindre de tels objectifs est de recourir à ce que l’on peut appeler le « néo-management », qui repose sur des méthodes de gestion précises, en raffinement constant, et aux effets éprouvés, tant en termes de réduction des coûts que d’intensification du travail. Nous sommes de plus en plus nombreux à être harcelés, déstructurés, broyés au travail par ces méthodes de management qui depuis près de vingt ans se sont développées et deviennent la norme tant dans le secteur privé que dans le secteur public. Elles entraînent semaine après semaine, selon les cas, dépression et tentatives de suicide, arrêts maladie quand nous nous taisons, licenciement et mise à pied quand nous protestons.

Si le travail reste une expérience de socialisation incontournable et structurante, il est devenu pour une part croissante des salariés un objet de souffrance non plus seulement physique (TMS, cancers), mais aussi psychique. Par ailleurs, et avec la tertiarisation, nous assistons, sous couvert de plus grande autonomie et responsabilisation du salarié, à une autonomisation de la gestion du travail et à la multiplication des moyens de contrôle : il s’agit aujourd’hui pour l’employeur d’asservir également les esprits des travailleurs, de contrôler à son profit l’ensemble de leur temps (tout le temps devient productif) et de leur subjectivité. Foucault a bien analysé cette caractéristique actuelle du contrôle social, la biopolitique, par laquelle le capitalisme, au nom de l’autonomie revendiquée en 68, exige des individus une soumission totale et de chaque instant de leur subjectivité et où chacun devient responsable de son « employabilité » dans une flexibilité maximale. Ainsi les salariés peuvent-ils aujourd’hui souffrir

  • au travail par la mise en place de méthodes de management pathogènes : objectifs inatteignables, cadences insoutenables…,
  • du travail par la remise en cause des valeurs et du sens du travail, notamment dans le secteur public et associatif,
  • de l’absence de travail, synonyme de perte d’estime de soi et d’exclusion sociale.

Face à cette souffrance au travail , les acteurs politiques donnent l’illusion de traiter la question en la réduisant à des problèmes de fragilités individuelles. Ils dénient le caractère structurel de la souffrance au travail, qui est en fait liée aux nouvelles caractéristiques du capitalisme financiarisé.

Certes dès 2004 une directive européenne traite du problème au moins partiellement, et pour la première fois. Mais les responsables politiques nationaux comme en France gardent une approche psychologisante et infantilisante, voire culpabilisante. Sous le terme de Risques Psychosociaux (TMS uniquement ; énorme zapping)., désormais la souffrance au travail est dénaturée et considérablement minorée, les pouvoirs publics se bornant à recommander aux employeurs de fournir une protection aux salariés les plus exposés, sans toutefois les obliger à remettre en cause les conditions de cette souffrance vécue.

Face à la multiplication des suicides, notamment à France Télécom ou à la Poste, en 2009, les médias se saisissent de la question de la souffrance au travail. Depuis, bon nombre d’autres salariés dans d’autres entreprises ont dû faire face au même phénomène dramatique et au mutisme de leurs directions. Pour autant, des luttes et résistances s’organisent, mais le plus souvent encore entreprise par entreprise, ou syndicat par syndicat. Or, c’est aujourd’hui chaque salarié, quels que soient son entreprise, son statut ou le syndicat auquel il peut appartenir, qui est menacé ou frappé et qui doit pouvoir organiser sa défense. C’est pourquoi nous sommes amenés à proposer une mutualisation des outils de défense et de lutte et leur accès libre et gratuit pour tous. Afin que le travail ne soit plus seulement un outil d’exploitation et d’aliénation, mais plutôt un moyen d’épanouissement et de réalisation personnelle, les travailleurs doivent se battre pour se réapproprier leur travail.

C’est pourquoi, afin de rompre avec un certain émiettement des initiatives et des résistances, nous avons créé en mars 2011 un nouveau réseau de lutte contre le néo-management, le réseau Stop Stress Management. Il est ouvert à tous, syndiqués ou non, secteur public ou privé. Il s’agit de participer à créer du lien, de l’échange, de la mutualisation des savoirs et des résistances pour construire un tous ensemble, (syndiqués-non syndiqués, chômeurs/travailleurs). En effet, une résistance globale est nécessaire, afin que s’impose l’idée de l’urgence qu’il y a à changer le travail (sa place, son sens, le pouvoir des travailleurs sur ce qu’ils produisent). Nous proposons aux salariés, aux syndicats qui les défendent, aux chercheurs qui ont écrit pour dénoncer le mal-être au travail, aux psychologues, médecins, inspecteurs du travail impliqués, de nous rejoindre, afin de mettre en commun et de faire circuler largement les outils et pratiques de défense et de résistance disponibles Nous déclarons que nous ne vendons pas notre santé, ni nôtre âme, avec notre travail ! Nous revendiquons la notion d’habéas corpus c’est-à-dire le droit au maintien de l’intégrité physique et psychique comme droit inaliénable et imprescriptible de l’humain.

Horaire
Vendredi 26 octobre
11h00 – 12h45
Amphipôle, salle 201
Panel – Le travail marchandisé: Idéologie managériale et domination du travail.

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