Usages de la collection éditoriale : circulation, matérialité et formes de réception (Europe-Amériques, XIXe – XXIe siècles)

Compte rendu du colloque organisé par Miriam Nicoli, François Vallotton, Christine Rivalan Guégo et Patricia Sorel

Par Selina Follonier

L’histoire du livre et de l’édition a vu s’affirmer, depuis le tournant du XXIe siècle, un nouvel objet d’étude : la collection éditoriale. Cette évolution a été jalonnée par des publications comme celle de la thèse d’Isabelle Olivero sur L’Invention de la collection (1999) ou, plus récemment, par la mise sur pied du projet de recherche La collection éditoriale Europe-Amériques (XVIIIe – XIXe siècles) par Christine Rivalan Guégo, qui a donné lieu à la parution d’un ouvrage collectif[1] issu d’un colloque tenu en 2012 à Rennes. C’est dans le prolongement de ce dernier que s’est inscrite la rencontre internationale consacrée aux « Usages de la collection éditoriale », organisée à l’Université de Lausanne les 17 et 18 novembre 2017. Réunissant une vingtaine de chercheurs européens et américains, la manifestation visait à faire avancer la réflexion autour du paradigme éditorial de la collection selon une approche comparatiste et transversale, qui s’intéressait en particulier aux échanges entre l’Europe et les Amériques au cours des XIXe – XXIe siècles. Structuré autour de trois axes majeurs – la circulation transnationale des savoirs, la matérialité de la collection et le rôle de cette dernière dans les politiques éditoriales –, le colloque a permis de mettre en lumière une multitude d’enjeux dont nous tenterons ici de rendre brièvement compte.

Les analyses comparatives de différentes collections populaires ont révélé la nature complexe des processus de transferts culturels ainsi que la conjonction entre des phénomènes d’hybridation culturelle et d’affirmation d’identités nationales. Anthony Glinoer et Josée Vincent (Université de Sherbrooke) ont démontré comment se développent au Québec, dans le sillage d’une Seconde Guerre mondiale qui engendre des conditions favorables à l’autonomisation du marché éditorial local, des entreprises de réédition d’œuvres classiques. Majoritairement orienté vers des modèles parisiens, ce secteur voit également apparaître des initiatives davantage tournées vers l’Amérique du Nord, telle que la « Bibliothèque des grands auteurs » de Louis-Alexandre Bélisle, qui consiste en une adaptation des « Great Books of the Western World » de Mortimer Adler. Cette dualité d’influences reflète l’image d’un pays situé au carrefour des champs culturels français et anglo-américain. En examinant le parallèle qui se dessine entre la Nouvelle Bibliothèque Populaire (1887-1910) d’Henri Gautier et la Biblioteca popular (1893-1910) de Jorge Roa, Juan David Murillo Sandoval (Université pontificale catholique du Chili) a mis en évidence les modalités du transfert d’une formule éditoriale de la France vers la Colombie. Ce transfert, qui s’opère à la fois au niveau des données matérielles (format, couverture, éléments iconographiques), du mode de diffusion et des contenus littéraires, va de pair avec la création d’une tribune d’expression pour les écrivains indigènes. Devenant un lieu privilégié de la construction performative du passé national, la Biblioteca popular illustre comment s’élabore, à partir d’une matrice importée, un instrument d’affirmation identitaire. Le rôle des collections dans la formation d’une conscience nationale a également été souligné par Andrea De Pasquale (Bibliothèque nationale centrale de Rome), à l’exemple de la Biblioteca popolare de l’éditeur piémontais Giuseppe Pomba. Participant d’une volonté de diffusion du patrimoine littéraire italien parmi l’ensemble de la population, cette entreprise ambitieuse se distingue par son recours à un système de distribution innovant (envoi des volumes par la poste) et s’appuie sur de nouvelles techniques d’impression importées depuis l’étranger, qui permettent de baisser les coûts de fabrication et d’augmenter le volume de production. C’est en vertu de ces caractéristiques que l’on peut situer le projet de Giuseppe Pomba à l’origine de la collection moderne en Italie.

À travers leurs communications portant respectivement sur la Bibliothèque scientifique internationale (1872-1891) et sur les collections d’ouvrages savants en Espagne et en France, Elisa Marazzi (Université de Milan) et Catherine Sablonnière (Université Rennes 2) ont interrogé la dimension transnationale de la vulgarisation scientifique au tournant du XXe siècle. Le rôle de la collection dans la diffusion transfrontalière des savoirs et dans la structuration des disciplines a ainsi été thématisé, de même que les modes d’appropriation de connaissances importées. Dans le contexte de ces processus de circulation, la figure du traducteur s’avère cruciale : fréquemment doté de qualifications scientifiques et d’un ancrage institutionnel prestigieux, cet agent est appelé à cautionner la fiabilité du contenu des ouvrages et apporte, lorsque son nom bénéficie d’une reconnaissance auprès du public indigène, un gage supplémentaire de légitimité que l’éditeur peut faire valoir comme argument commercial. La question de la légitimation des publications savantes a également été abordée par Nicolas Gex (Université de Lausanne) qui s’est intéressé aux Entretiens sur l’Antiquité classique (1952) de la Fondation Hardt. Conçus comme des actes des conférences annuelles organisées par l’institution à laquelle ils sont rattachés, ces derniers reposent sur une formule originale qui inclut la transcription des discussions ayant suivi les exposés des différents participants des manifestations. Les Entretiens se caractérisent en outre par leur plurilinguisme et par leur recours à un appareil paratextuel conforme aux codifications génériques des publications savantes (index, notes de bas de page…) – des paramètres qui témoignent d’un désir d’assurer leur inscription dans le champ scientifique et d’établir des conditions favorables à leur diffusion au niveau international.

Tributaire de normes et de logiques institutionnelles, le format des collections se présente encore comme un reflet des transformations sociétales et de l’évolution des attentes du lectorat. Christine Rivalan Guégo (Université Rennes 2) propose d’appréhender l’extension du phénomène de la collection au début du XXe siècle comme une réponse aux nouveaux défis qu’affronte alors le monde de l’édition, à savoir l’accroissement du nombre des lecteurs, la mutation des pratiques de lecture et le rapport modifié du public à l’écrit et au livre. En sa qualité d’instrument apte à ordonner l’offre de lecture et de matrice de fabrication de produits homogènes et calibrés, la collection apparaît comme un dispositif idéal en vue d’une diffusion de l’écrit à grande échelle. Des publications sérielles comme celles de la maison Nelson, constituées de volumes de petit format vendus à des prix modiques, préfigurent déjà à cette époque l’avènement du livre de poche, qui marquera le passage à une civilisation de consommation de masse.

L’étude des collections de documents historiques publiées par la Société de l’histoire de France dès les années 1830 a permis à Bertrand Müller (CNRS) de sonder les enjeux d’une vaste opération patrimoniale née de la préoccupation de sauvegarder les traces du passé, de collecter des sources inédites et mettre ces dernières à la disposition des citoyens. Bénéficiant d’un soutien institutionnel et gouvernemental, cette entreprise éditoriale, contemporaine du mouvement de nationalisation des archives, illustre de nouveaux modes d’organisation et d’administration de la mémoire collective. Son exemple atteste de la mise en place, au début du XIXe siècle, d’un nouveau régime documentaire ainsi que d’un renouveau de la discipline historiographique. Les publications de la Société de l’histoire de France trouvent leur pendant, une centaine d’années plus tard, dans les collections de documents politiques, qui, selon l’expression de Julien Hage (Université Paris Nanterre), comptent parmi « les plus oubliés des dispositifs éditoriaux modernes ». Particulièrement prisées durant les années de la guerre froide, celles-ci rassemblent divers genres textuels allant de l’autobiographie jusqu’aux récits d’intervention. Objets instables situés à la lisière entre le témoignage, le reportage journalistique et le manifeste, elles se voient façonnées par leurs contextes de publication et par des présentations paratextuelles qui conditionnent leur réception en leur assignant une signification précise. Le fait que de nombreux témoignages aient été retouchés de la main d’écrivains dévoile par ailleurs les rouages d’une fabrique de documents politiques qui implique un véritable travail de littérarisation.

Considérées à l’aune des rapports de pouvoir qui structurent le marché littéraire, les collections revêtent également une fonction clé dans les stratégies éditoriales, comme l’ont démontré Mathilde Matras (Université de Genève) et Stéfanie Brändly (Université de Lausanne) à l’exemple de deux enseignes suisses romandes. En s’intéressant respectivement aux « Classiques slaves » des éditions de L’Âge d’Homme et aux « Écrits d’ailleurs » des éditions Zoé, qui proposent des traductions de littératures de l’Est et de littératures africaines non francophones, les conférencières ont questionné la manière dont la genèse de ces collections traduit la position précaire des deux maisons d’édition face aux grandes marques parisiennes. L’examen de la correspondance, des carnets de notes et des déclarations publiques des éditeurs suisses révèle les motivations complexes et parfois contradictoires qui sous-tendent leurs projets : le choix d’investir un créneau éditorial demeuré vacant apparaît tantôt comme l’expression d’une posture de retrait à l’égard du marché central, tantôt comme le signe d’une volonté de s’imposer sur ce même marché en se démarquant par des offres novatrices. Cette dialectique entre stratégie concurrentielle et souci de complémentarité contribue à la constante renégociation de la répartition des corpus de littératures étrangères dans le paysage éditorial francophone.

En ce qui concerne le domaine hispanique, María José Ramos de Hoyos (Institut national d’anthropologie et d’histoire du Mexique) a étudié le volet littéraire du catalogue de la maison d’édition Joaquin Moritz qui compte, au milieu du XXe siècle, parmi les plus importantes enseignes du Mexique. La société conclut à cette époque un partenariat avec la maison Seix Barral de Barcelone, partenariat qui débouche sur la création d’une collection commune intitulée « Nueva Narrativa Hispánica ». Cette entreprise bilatérale, promise à un grand succès, favorise la circulation transatlantique d’œuvres hispanophones tout en permettant à l’éditeur espagnol de contourner la censure franquiste. Les collections littéraires de Joaquin Moritz s’illustrent en outre par des innovations formelles et typographiques, observables en particulier dans le cas des ouvrages poétiques. L’analyse de cet aspect matériel invite à considérer de plus près la personne du maquettiste, un acteur qui joue un rôle déterminant aussi bien au niveau de la conception de l’objet livre qu’à celui de l’élaboration de l’identité graphique d’une marque éditoriale. L’élément visuel s’est également trouvé au cœur de la communication de David Martens (Université catholique de Louvain) et de Mathilde Labbé (Université de Nantes), qui portait sur des collections de monographies illustrées dédiées aux écrivains. À partir de l’exemple des « Écrivains de toujours » (1951-1981, 1994-2000) et des « Contemporains » (1988-2002) publiés aux éditions du Seuil, ces chercheurs ont relevé les transformations conjointes de la représentation iconographique des auteurs et du discours critique. L’abandon progressif des formules traditionnelles qui, en mettant à l’honneur les portraits d’auteurs et les photographies de famille, paraissent emblématiques d’une critique de type biographique, et l’apparition de nouvelles configurations dans lesquelles l’écrivain brille souvent par son absence, coïncide avec la rupture théorique induite par l’essor de la pensée poststructuraliste et la proclamation de la « mort de l’auteur » par Roland Barthes.

Renouvellement, métamorphose, innovation – autant de notions qui ont fédéré les interventions du colloque de Lausanne. En analysant différentes manifestations du paradigme de la collection au gré des mutations culturelles, avancées technologiques et évolutions des contextes politiques, ces dernières ont retracé les apparences changeantes d’un dispositif éditorial qui aura fait ses preuves en tant qu’outil de structuration des savoirs, opérateur de patrimonialisation et instrument de fidélisation des lectorats. Reste la problématique du devenir de la collection à l’ère du numérique. Bien qu’aucune communication n’y ait été spécifiquement consacrée, les interrogations relatives à ce sujet n’ont cessé de réapparaître au fil des discussions. Quelle sera la place dévolue à ce médium dans le paysage éditorial de l’avenir et quelles sont ses nouvelles déclinaisons à l’heure de la dématérialisation du livre ? Ces questions ouvrent de nouvelles pistes de réflexion en vue de futures rencontres dont le discours de clôture du colloque de Lausanne a d’ores et déjà annoncé la perspective.

[1] Voir Christine Rivalan Guégo et Miriam Nicoli (dir.), La Collection : essor et affirmation d’un objet éditorial, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Interférences », 2014.