Bim, le petit âne

Albert Lamorisse et Jacques Prévert, Bim, le petit âne, 1951

  • 1. En France, Bim, le petit âne, produit en 35 mm noir et blanc par la Société française du cinéma pour la Jeunesse et L’Ecran des Jeunes, semble avoir été projeté en avant-programme de La Rose rouge (Marcello Pagliero, 1951) dès le 7 février 1951. (...)
  • 2. On mentionne tout de même le film dans le catalogue du Bulletin de la Guilde du Livre, mais plus en guise d’information : (...)

Edité en 1951 à la Guilde du Livre, Bim, le petit âne d’Albert Lamorisse et Jacques Prévert ne fait que peu cas du film homonyme, réalisé en 1949, duquel il dérive : seul est mentionné sur le rebord intérieur arrière de la jaquette, en petits caractères, « de la collaboration de Jacques Prévert et Albert Lamorisse est né un film portant le même titre ». Le film de Lamorisse, qui raconte, avec la voix de Prévert pour le commentaire, l’histoire de l'amitié entre un âne et son maître (Abdallah) compliquée par l’enlèvement de l’animal par le fils d’un caïd (Messaoud), est présenté au Festival de Cannes en avril 1951 dans la compétition des courts métrages (il dure 50 minutes). Il n'est cependant pas distribué dans les salles avant 1953, en Suisse romande du moins1. Ainsi, quand sort l’ouvrage de la Guilde, à la fin de l’année 1951, le lecteur n’a que peu de chances de connaître le film, sur lequel presque aucun effort de capitalisation promotionnelle n’est entrepris2. Au contraire, c’est plutôt le film qui va bénéficier de la popularité du livre.

  • 3. L’annonce du prochain épuisement de Bim, le petit âne dans le Bulletin de la Guilde du Livre se fait sur un mode ludique, qui montre également l’attention portée aux photographies au sein de la publication mensuelle du club du livre lausannois. Une mini-fiction autoréflexive est créée par l’interaction entre deux images tirées du livre, leur mise en page, et le texte, qui interprète différemment les photographies : Bim ne résiste plus aux voleurs, mais au départ forcé de « l’île de la Guilde », et s’adresse directement à « tous les enfants qu’il a divertis et passionnés ».
  • 4. Bulletin de la Guilde du Livre, n° 7, juillet 1952, p. 191.

En une année environ déjà, l’ouvrage est effectivement épuisé, comme l’annonce le Bulletin de la Guilde du Livre en août 1952 3. Or, si le tirage exact n'est pas connu, il semble avoir été élevé : un encart publicitaire dans le Journal de Genève du 31 mai 1952 annonce la vente de « 7200 ex. […] en 6 mois ». En plus de ce succès public, il se voit couronné du « prix des 25 plus beaux livres », avec un autre ouvrage de la Guilde, notamment, Grand Bal du Printemps, par la Société des libraires et des éditeurs de la Suisse romande4.

Le film, lui, est programmé pour la première fois après cette réception, en avril 1953 à Genève, à une heure convenant aux enfants, avant que ne soit réimprimé le livre en novembre de la même année. Le moyen métrage est à nouveau montré peu de temps après, par le Cercle libéral, dans une séance spécifiquement destinée à un jeune public, puis sera plusieurs fois diffusé à la télévision et dans les cinémas dans les années suivantes. Film et livre se croisent ainsi de façon plus complexe dans leur diffusion que ne le laissent supposer leurs dates de réalisation ou édition. Et cet entremêlement peut également être postulé à un stade antérieur.

  • 5. Même les photographies prises à peu près du même point de vue diffèrent des photogrammes (ici, des captures d’écran de la VHS éditée par Pathé).

Les photographies du livre ont été réalisées lors du tournage de Bim, mais ne sont clairement pas des photogrammes, comme le montre la qualité des images et une comparaison avec les plans du film. Il est probable qu’une double prise de vues (photographique et filmique) ait été prévue dès le départ, soit déjà avec un projet d’édition, soit dans un simple but de promotion (photographies d’exploitation) (fig. 1, 2 et 4)3.

Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949. VHS : Pathé Vidéo, 1991.

Fig. 1, Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949.

Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949. VHS : Pathé Vidéo, 1991.

Fig. 2, Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949.

Bim, le petit âne, photo Albert Lamorisse, texte Jacques Prévert, Lausanne, La Guilde du Livre, 1951, n. p.

Fig. 3, Bim, le petit âne, n. p.

  • 6. C’est dans l’Album Jacques Prévert de la Bibliothèque de la Pléiade que l’on trouve un extrait de cet article, en forme d’une mosaïque de photographies (André Heinrich [dir.], Paris, Editions Gallimard, 1992, p. 343). L’incomplétude de la reproduction ne permet pas de savoir si le « reportage » consistait en un compte rendu du tournage annonçant la sortie du film, ou en un récit illustré de photographies.

Ces clichés, plus nombreux que ceux qui figurent dans le livre, apparaissent à une occasion au moins avant la parution de Bim à la Guilde : un « reportage » illustré de photographies, dont certaines se retrouvent dans le livre, légèrement recadrées, est publié en novembre 1952 dans Marie-France6.

Prévert, Lamorisse et la Guilde

  • 7. En l’absence de documents d’archives, il est malheureusement impossible de connaître le degré d’implication de Lamorisse et Prévert dans la création du livre, et plus généralement qui a été responsable du choix des photographies, de la maquette et de la mise en page.

Quelles circonstances ont-elles amené Albert Lamorisse et Jacques Prévert à publier Bim à la Guilde du Livre, à Lausanne ? On ne peut s’en tenir qu’à des hypothèses. C’est sans doute Prévert qui a fait le lien avec le club du livre. Avant le récit du petit âne, il avait en effet déjà collaboré au recueil Poètes d’aujourd’hui édité par Jean Paulhan et Dominique Aury (1947), et il écrit les poèmes qui accompagnent les photographies d’Izis dans Grand Bal du Printemps (☞ Grand Bal du Printemps), qui paraît à la Guilde en même temps que Bim. Dans le Bulletin de novembre 1951, qui contient deux textes de Prévert et des photographies annonçant la parution des deux ouvrages, un article sous forme de roman-photo intitulé « Naissance d’un livre » (en l’occurrence le Grand Bal) met en scène, de façon humoristique, la conclusion du contrat entre Albert Mermoud et Jacques Prévert, en vacances au Sud de la France en été 1951 : s’il ne dit pas grand chose des véritables conditions de l’édition, il témoigne d’une réelle coopération entre la Guilde et le poète français, qui pourrait expliquer la présence de Bim à Lausanne7.

  • 8. Bim sera ensuite réédité à L’Ecole des Loisirs (Paris) en 1978.

Le nom de Prévert est d’ailleurs très clairement privilégié par rapport à celui de Lamorisse dans les pages de garde. Il constitue sans aucun doute un atout pour l’ouvrage, puisque contrairement au cinéaste français, dont Bim n'est que le deuxième court métrage à bénéficier d’une diffusion en salles, il jouit déjà d’une certaine renommée. La donne changera avec le succès de son film suivant, Crin Blanc, en 1952, qui fera également l'objet d'un livre associant texte et photographie, à Paris, chez Hachette, où Bim profite également d’une deuxième édition8. La même formule, qui doit s’être révélée gagnante, sera reprise pour Le Ballon rouge, en 1956.

Condensation du récit

  • 9. Dixit Prévert en voix-over.

Mais Bim, dans le statut par rapport au film de Lamorisse n’est pas si clairement secondaire que dans le cas Disney (☞ Le film en livre), par exemple, doit fonctionner de façon autonome. Classé dans la catégorie « livres pour enfants » du catalogue de la Guilde (☞ Le livre pour enfants), il ne se présente pas comme un recueil d’images du film qui présupposerait une connaissance antérieure du récit, mais bien comme un album autosuffisant mêlant photographies et texte. Cette autonomie ne va toutefois pas sans quelques incohérences narratives, comme au moment de la découverte par Abdallah et Messaoud de la disparition de Bim, qui, alors qu’il devait être tué par le boucher, s’avère soudain ravi par des voleurs. Dans le film, les deux enfants comprennent la situation en voyant « le boucher se lament[er] »9, tandis que ce personnage n’intervient pas dans le livre et rend obscur la façon dont les enfants saisissent que Bim a été emmené (fig. 4, 5 et 6).

Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949. VHS : Pathé Vidéo, 1991.

Fig. 4, Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949.

Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949. VHS : Pathé Vidéo, 1991.

Fig. 5, Albert Lamorisse, Bim, le petit âne, 1949.

Bim, le petit âne, photo Albert Lamorisse, texte Jacques Prévert, Lausanne, La Guilde du Livre, 1951, n. p.

Fig. 6, Bim, le petit âne, n. p.

Ce détail témoigne de l’une des opérations induites par le passage du film au livre : la réduction narrative. Celle-ci intervient en raison de la limitation du nombre de pages (en l’occurrence 46), et, corrélativement, du jeune public visé. Dans un souci d’accessibilité et de clarté, certains développements, présents dans le film, sont ainsi économisés.

Dans le livre, texte et photographies construisent le récit dans un rapport de complémentarité. Excepté le milieu de l’ouvrage, où une photographie du maître de Bim et du fils du caïd faisant la paix occupe tout l’espace, signifiant ainsi le pivot que représente ce moment au sein de l’histoire, chaque double page voit interagir les deux médiums : si le texte de Prévert ancre et fait le lien entre les photographies de Lamorisse, celles-ci l’orientent et le précisent. Cette interdépendance n’empêche toutefois pas un dialogue des images entre elles. Un exemple particulièrement frappant se trouve dans la première moitié du livre, après que Messaoud a récupéré l’âne qui s’était échappé (fig. 7, 8 et 9).

Bim, le petit âne, photo Albert Lamorisse, texte Jacques Prévert, Lausanne, La Guilde du Livre, 1951, n. p.

Fig. 7, Bim, le petit âne, n. p.

Bim, le petit âne, photo Albert Lamorisse, texte Jacques Prévert, Lausanne, La Guilde du Livre, 1951, n. p.

Fig. 8, Bim, le petit âne, n. p.

Bim, le petit âne, photo Albert Lamorisse, texte Jacques Prévert, Lausanne, La Guilde du Livre, 1951, n. p.

Fig. 9, Bim, le petit âne, n. p.

  • 10. Le format très allongé de la photographie de Bim s’explique par la comparaison avec le film, dans lequel Messaoud grime l’arrière de l’âne avec de la peinture blanche. Supprimé dans le livre, cet épisode ne doit donc pas apparaître.

Des effets de montage sont créés par la succession des photographies sur les double pages : deux instants proches qui suggèrent un enchaînement d’abord, quand Abdallah monte sur le chameau ; une simultanéité ensuite avec le « face à face » entre l’âne et l’enfant le menaçant avec des ciseaux10. Mais c’est aussi entre les pages qu’une construction s’opère : Abdallah « encadre » en effet Bim et son voleur, et un aller-retour entre les deux dernières pages évoque un champ-contrechamp. Une sorte d’« effet cinéma », en somme...

— Faye Corthésy

Notes

  • 1. En France, Bim, le petit âne, produit en 35 mm noir et blanc par la Société française du cinéma pour la Jeunesse et L’Ecran des Jeunes, semble avoir été projeté en avant-programme de La Rose rouge (Marcello Pagliero, 1951) dès le 7 février 1951. Dans une interview pour la Revue internationale du cinéma en 1957, Lamorisse s’en plaint : « il n’y a pas en France de bases solides d’exploitation de films pour enfants. Bim en a souffert. J’aurais voulu qu’une version raccourcie en vue d’accélérer le rythme soit prévue pour l’exploitation normale. J’aurais aimé aussi que Bim ne soit pas programmé avec La Rose Rouge, film sur les boîtes de nuit, qui ne saurait convenir à un jeune public ! » (n° 27, p. 35). Voir aussi Bianka Zazzo, « Le Cinéma (IV) », Enfance, tome 9, n° 4, 1956, p. 71, en ligne. Bim avait été inscrit dans le Registre de la cinématographie le 9 décembre 1949 et ne semble donc pas avoir été distribué rapidement, si sa programmation avec La Rose Rouge en constitue effectivement la sortie. Au sujet du film pour enfants, de sa vision et des problèmes de production et de diffusion qui se posaient dans les années d’après-guerre, on lira le rapport d’Henri Storck pour l’Unesco, « Le film récréatif pour spectateurs juvéniles », (1950), en ligne, consulté le 1er mai 2013 ; les pages 101-102 sont consacrées à L’Ecran des Jeunes et mentionnent Bim. Bim, le petit âne circule peut-être à nouveau en 1953 en France : une courte critique dans Carrefour en juin (non signé, « Bim, le petit âne », 6 juin 1953) pourrait l’indiquer, de même qu’une « fiche culturelle » dans Image et Son, la revue de l’Union française des Œuvres laïques d’éducation par l’image et par le son (B. Catherine, « Bim », n° 67, novembre 1953, p. 8.). Le film est par ailleurs mentionné dans l’article qu' André Bazin consacre à Crin Blanc (Albert Lamorisse, 1952) dans les Cahiers du cinéma, « Le Réel et l’Imaginaire » (n° 25, juillet 1953, p. 52-56), qui deviendra une partie du célèbre « Montage interdit » dans le premier tome de Qu’est-ce que le cinéma (Ontologie et Langage, Paris, Les Editions du Cerf, 1958, p. 117-129) : « avec Bim, le petit âne, A. Lamorisse avait affirmé l’originalité de son inspiration. Bim est peut-être avec Crin Blanc le seul vrai film pour enfant que le cinéma ait encore produit. » (p. 52).
  • 2. On mentionne tout de même le film dans le catalogue du Bulletin de la Guilde du Livre, mais il s'agit d'une simple information : « Jacques Prévert a collaboré avec le cinéaste Albert Lamorisse pour faire un film et un livre “Bim, le petit âne”. Le film a été consacré par l’attribution du grand prix du moyen métrage et le livre attend la consécration du lecteur. » (novembre 1951, p. 314). La mention de ce « grand prix du moyen métrage », qui légitime Bim, reste mystérieuse : le film ne gagne en tout cas aucun prix à Cannes…
  • 3. L’annonce du prochain épuisement de Bim, le petit âne dans le Bulletin de la Guilde du Livre se fait sur un mode ludique, qui montre également l’attention portée aux photographies au sein de la publication mensuelle du club du livre lausannois. Une mini-fiction autoréflexive est créée par l’interaction entre deux images tirées du livre, leur mise en page, et le texte, qui interprète différemment les photographies : Bim ne résiste plus aux voleurs, mais au départ forcé de « l’île de la Guilde », et s’adresse directement à « tous les enfants qu’il a divertis et passionnés ».
  • 4. Bulletin de la Guilde du Livre, n° 7, juillet 1952, p. 191.
  • 5. Même les photographies prises à peu près du même point de vue diffèrent des photogrammes (ici, des captures d’écran de la VHS éditée par Pathé).
  • 6. C’est dans l’Album Jacques Prévert de la Bibliothèque de la Pléiade que l’on trouve un extrait de cet article, en forme d’une mosaïque de photographies (André Heinrich [iconographie choisie et commentée par], Paris, Editions Gallimard, 1992, p. 343). Incomplète, la reproduction ne permet pas de savoir si le « reportage » consistait en un compte rendu du tournage annonçant la sortie du film, ou en un récit illustré de photographies.
  • 7. En l’absence de documents d’archives, il est malheureusement impossible de connaître le degré d’implication de Lamorisse et Prévert dans la création du livre, et plus généralement qui a été responsable du choix des photographies, de la maquette et de la mise en page.
  • 8. Bim sera ensuite réédité à L’Ecole des Loisirs (Paris) en 1978.
  • 9. Dixit Prévert en voix-over.
  • 10. Le format très allongé de la photographie de Bim s’explique par la comparaison avec le film, dans lequel Messaoud grime l’arrière de l’âne avec de la peinture blanche. Supprimé dans le livre, cet épisode ne doit donc pas apparaître.

Bibliographie

  • Sources
  • LAMORISSE, Albert et PRÉVERT, Jacques, Bim, le petit âne, Lausanne, La Guilde du Livre, 1951 (2e éd. : 1954).
  • PRÉVERT, Jacques, « Bim, le Petit Ane », Bulletin de la Guilde du Livre, n° 11, novembre 1951, p. 264-265.
  • G[eorges] D[uplain], « Le chat, le chien, l’âne et le couteau », Gazette de Lausanne, 8 décembre 1951, p. 12.
  • Non signé, « Bim, le petit âne », Carrefour, 6 juin 1953.
  • B. Catherine, « Bim », Image et Son – La Revue du Cinéma, n° 67, novembre 1953, p. 8.
  • Filmographie
  • LAMORISSE, Albert, Bim, le petit âne, 1949. VHS : Pathé Vidéo, 1991. Noir et blanc, 51'.
  • Littérature secondaire
  • « Jacques Prévert », in Elisabeth Porquerol, Lectures et figures : dictionnaire des auteurs de la Guilde du livre, 1936-1977, Genève, Slatkine, 1995, p. 441-442.
  • PERRIGAULT, Laurence, « Un livre de photographies destiné aux enfants : Le Petit Lion de Jacques Prévert et Ylla », La Revue des livres pour enfants, avril 2006, n° 228, p. 71-80. En ligne, consulté le 1er mars 2013.