Les encyclopédies illustrées

Les encyclopédies illustrées

Bien que le livre de photographie soit le sujet spécifique des contributions réunies dans cette exposition virtuelle, nous pensons que l’album illustré mérite tout autant d’être examiné par les questions qu’il soulève dans le champ éditorial romand. Nous nous intéresserons en particulier ici aux albums illustrés à caractère encyclopédique, c’est-à-dire aux ouvrages de vulgarisation découlant d’un imposant travail de recherche iconographique pour lequel on peut constater un effort nouveau dans la mise en page et le traitement graphique de la maquette. Les Éditions Rencontre, grâce à leur investissement soutenu dans ce créneau, seront traitées de façon privilégiée. Parmi leurs entreprises éditoriales les plus remarquables, nous nous concentrerons sur la collection de La Science illustrée (☞ Erik Nitsche et La Science illustrée), devenue ensuite Nouvelle Bibliothèque illustrée des sciences et des techniques (vingt-quatre volumes, 1963-1965), en raison de la relation singulière qu’elle tisse entre vulgarisation scientifique et arts graphiques. Une autre série analogue, le Livre de la santé (vingt volumes, 1967-1968), sera également évoquée pour le rapprochement qu’elle instaure elle aussi entre discours scientifique et exigences esthétiques du langage graphique.

Contexte historique

  • 1. « En 1966, on estime que Rencontre compte neuf dixièmes de ses lecteurs à l’étranger : la majorité (160'000) se trouve en France ; 20'000 sont Canadiens ; on en compte en outre 10'000 en Belgique, 2'000 à Beyrouth, 800 à Haïti et 300 à la Réunion. » (François Vallotton, Les Éditions Rencontre, 1950-1971, Lausanne, Éditions d'en bas, 2004, p. 54).

Lausanne, début des années 1960 : les Éditions Rencontre se démarquent dans le paysage éditorial comme l’une des entreprises les plus importantes de la région. La maison propose à ses lecteurs un riche catalogue composé principalement de collections de classiques littéraires. Une telle offre bénéficie en outre d’un vaste rayonnement de distribution : à cette époque, la société Rencontre peut en effet compter, outre son système d’acheminement postal direct à l’abonné, sur un réseau de filiales atteignant les principales villes francophones ainsi qu’un certain nombre de villes germanophones. Ce rayonnement témoigne d’une tendance de plus en plus marquée à l’élargissement de l’entreprise au-delà des frontières régionales1, dans un paysage concurrentiel particulièrement dense.

  • 2. François Vallotton, op. cit., p. 58.
  • 3. Bulletin mensuel, n° 94, septembre 1962.
  • 4. Idem.

La production des séries encyclopédiques illustrées doit se lire dans ce contexte éditorial d’expansion et de concurrence serrée avec les grandes maisons d’édition étrangères, notamment parisiennes. Il impose à Rencontre de nouvelles alliances et collaborations afin que la maison puisse trouver sa place parmi les acteurs traditionnels du secteur. Le développement de « nouvelles formes éditoriales susceptibles […] d’élargir ses publics cibles »2 et d’atteindre de nouveaux segments du marché en diversifiant son offre en est la conséquence. Les communications parues dans le Bulletin mensuel des Editions Rencontre Lausanne ne font que confirmer l’attention portée par l’administration à ses concurrents étrangers : « Des ouvrages équivalents sont vendus en France 25 NF. [N]ous présentons cette collection […] à notre prix habituel. »3 ; « une société coopérative [les Éditions Rencontre] en train de révolutionner la vente du livre en France, en Suisse et ailleurs. »4

De nouvelles exigences éditoriales

  • 5. Bulletin mensuel, n° 95, octobre 1962.
  • 6. Bulletin mensuel, n° 96, novembre 1962.
  • 7. Bulletin mensuel, n° 97, décembre 1962.
  • 8. Gazette de Lausanne, 20 avril 1963.
  • 9. Décernédesi depuis 1950 par la Société suisse des libraires et éditeurs, celles des maîtres imprimeurs, des maîtres relieurs, des bibliophiles, l’Association des graphistes suisses, l’Union suisse des typographes et le Schweizerischer Werkbund. Un jury se réunit chaque année pour choisir dans la production suisse le plus beau livre dans les catégories suivantes : littérature générale, littérature scientifique, beaux-arts et photographie, livre d’enfants, éditions pour bibliophiles, livres hors-commerce.
  • 10. C’est Histoire de la marine qui est primé (Bulletin mensuel, n° 103 et 104, mai et juin 1963).
  • 11. Gazette de Lausanne, 28 mars 1964.
  • 12. Journal de Genève, 20 décembre 1965.
  • 13. Journal de Genève, 31 mai 1969.

Un tel investissement dans une forme éditoriale nouvelle se traduit aussi par des exigences inédites au niveau du traitement graphique : non plus exclusivement jugé sur la valeur intrinsèque de son contenu, le livre illustré se veut objet esthétique captivant le lecteur d’abord grâce à la qualité de ses documents iconographiques et à leur agencement avec les éléments typographiques traditionnels. L’exigence de vulgarisation ne fait que renforcer cette dimension, puisqu’avec elle se pose la question de l’accessibilité du lecteur au discours scientifique par le biais d’une présentation graphique attrayante. Une fois de plus, le Bulletin mensuel s’avère précieux pour mieux cerner ce changement dans le régime d’évaluation de l’album illustré en général : « L’illustration [du volume Histoire de la marine] est tout simplement merveilleuse. On y trouve des documents en couleurs qui sont de véritables joyaux, choisis et mis en page par Erik Nitsche […]. C’est une illustration dynamique, à travers laquelle la vie court comme un furet. »5; « Erik Nitsche est un des maîtres de l’art graphique contemporain. Il a réalisé lui-même cette prestigieuse série d’ouvrages remplis de documents rares ou exclusifs, tous d’un intérêt captivant, en même temps que d’une surprenante beauté graphique. »6; « Ce volume est une extraordinaire réussite graphique »7. Dans une recension de la nouvelle collection, la Gazette de Lausanne réserve également une partie de ses lignes à ce souci esthétique de la maquette : « Le long format a permis à Erik Nitsche de jouer avec les illustrations, pages ou doubles pages, la typographie et les espaces blancs pour dessiner des maquettes d’un goût raffiné. »8 Ce basculement se trouve entériné par le Prix du plus beau livre suisse9 (Schönsten schweizer Bücher) décerné en 1963 à l’un des albums de la collection La Science illustrée10. Selon la Gazette de Lausanne, « le jury du concours met l’accent sur l’originalité de la présentation, sur les recherches typographiques et l’ingéniosité de la mise en page plus que sur la richesse des documents présentés et la densité du texte »11. Le Journal de Genève reporte que « pour le livre illustré, c’est le jeu d’ensemble du texte et de l’image, l’effet de grisaille et l’équilibre de la construction illustration-texte qui sont décisifs »12, ou encore que « [l]e contenu n’a pas d’importance pour l’appréciation, seule la réalisation étant déterminante »13.

Avènement de nouvelles catégories professionnelles

  • 14. Selon une recension de la Gazette de Lausanne du 28 mars 1964 (A. K., « Une formidable compilation », p. 3), on note qu’à cette époque, d’autres éditeurs font encore appel aux maquettistes employés par l’imprimeur pour la conception graphique de leurs ouvrages illustrés. En guise d’exemple, on peut mentionner « le catalogue des "Galeries-Pilotes" » (Musée des Beaux-Arts de Lausanne), où « les artisans de cette réussite graphique sont M. André Burnand, directeur de l’Imprimerie Bron, qui a établi la maquette et combiné la mise en page » (idem).
  • 15. Jean-Yves Mollier, « L'Edition française du XVIIIe au XXe siècle : de la maison d'édition à l'entreprise d'édition », in Alain Clavien et François Vallotton (dir.), Figures du livre et de l'édition en Suisse romande (1750-1950) : actes du Colloque Mémoire éditoriale, Lausanne, Éditions d'en bas, 1997, p. 106.
  • 16. Ce n’est qu’avec la deuxième série de la collection La Science illustrée que la dénomination « Directeur artistique » apparaît dans les habitudes éditoriales de Rencontre. Le Livre de la santé, quelques années plus tard, proposera le même titre.
  • 17. François Vallotton, op. cit., p. 76.
  • 18. Ibid., p. 43.

L’externalisation des opérations de mise en page, traditionnellement confiées aux soins des chefs maquettistes employés par l’imprimeur14, apparaît comme la solution privilégiée par les Éditions Rencontre afin d’atteindre ces nouveaux standards de qualité esthétique. En 1962, la série Nouvelle Bibliothèque illustrée des sciences et des techniques incarne au mieux le changement de statut du maquettiste, qui devient ici l’instance directrice de la collection. À l’instar de la figure de l’éditeur après l’Ancien Régime, qui conquiert son autonomie en se dégageant des activités de l’imprimerie15, l’opération de mise en page quitte la responsabilité des imprimeurs pour s’autonomiser au sein d’une catégorie professionnelle spécialisée : le graphiste ou, dans le cadre de projets plus vastes, le directeur artistique. Ainsi, pour la « direction artistique »16 de la collection La Science illustrée, Rencontre fait appel en 1962 à ENI, société créée par le graphiste Erik Nitsche (☞ Erik Nitsche et La Science illustrée). On observe le même phénomène peu après pour la réalisation graphique de la collection Le Livre de la santé, à laquelle collabore notamment Peter Knapp. Rencontre s’adresse ici à des personnalités internationales des arts graphiques afin de « faire dialoguer discours scientifique et langage artistique »17. Avec ces albums illustrés émerge une nouvelle forme éditoriale qui intègre dans les chaînes de production de l’édition romande une catégorie professionnelle déjà connue au sein du monde éditorial germanique, français ou américain, en particulier depuis les années 195018, mais relativement nouvelle dans le contexte local.

  • 19. Ibid., p. 53.
  • 20. Sur Bouvier iconographe, voir l’entretien réalisé par l’émission RTS “Voix au chapitre” en 1975 : Trois jours avec Nicolas Bouvier. 1er jour, autour du métier de l’iconographe, en ligne, consulté le 1er mai 2013. La Bibliothèque de Genève possède en outre un enregistrement sonore d’une conférence intitulée Le Métier de l’iconographe, tenue par Nicolas Bouvier à Genève en 1982 (cote : Audio 47).

À l’essor du graphiste et directeur artistique peut être associé celui de l'iconographe, figure elle aussi fraîchement apparue et chargée d'approvisionner le travail des graphistes en images et documents d'archives. Il est remarquable que ce soit à cette même époque qu’un département s’occupant spécialement de cette mission de collecte iconographique soit créé au siège lausannois des Éditions Rencontre par Charles-Henri Favrod19. Cette recherche d’images est spécialement importante pour un graphiste comme Nitsche, pour lequel la profusion et la diversité des sources visuelles font partie intégrante de la qualité du produit final. Des personnalités locales s'essayeront avec enthousiasme à ce nouveau métier. C’est le cas du jeune Nicolas Bouvier20, qui fait ses premiers pas en tant qu’iconographe de livres avec Nitsche pour La Science illustrée, avant d’autres collaborations avec les Editions Rencontre (voir le volume Japon de la collection L'Atlas des Voyages en 1967 (☞ L’Atlas des Voyages), dont il signera le texte et la photographie) et avant qu’il ne devienne célèbre par ses propres écrits. L’émergence de ce métier d’iconographe dénote aussi un nouvel intérêt pour l’imagerie vernaculaire. Réactivées et nouvellement mises sous l’œil public, ces images populaires fascinent toute une nouvelle génération de graphistes et éditeurs (☞ Erik Nitsche et La Science illustrée) encouragés par le développement des techniques de traitement et d’impression de l’image (☞ L'imprimerie).

— Davide Nerini

Notes

  • 1. « En 1966, on estime que Rencontre compte neuf dixièmes de ses lecteurs à l’étranger : la majorité (160'000) se trouve en France ; 20'000 sont Canadiens ; on en compte en outre 10'000 en Belgique, 2'000 à Beyrouth, 800 à Haïti et 300 à la Réunion. » (François Vallotton, Les Éditions Rencontre, 1950-1971, Lausanne, Éditions d'en bas, 2004, p. 54).
  • 2. François Vallotton, op. cit., p. 58.
  • 3. Bulletin mensuel, n° 94, septembre 1962.
  • 4. Idem.
  • 5. Bulletin mensuel, n° 95, octobre 1962.
  • 6. Bulletin mensuel, n° 96, novembre 1962.
  • 7. Bulletin mensuel, n° 97, décembre 1962.
  • 8. Gazette de Lausanne, 20 avril 1963.
  • 9. Décerné depuis 1950 par la Société suisse des libraires et éditeurs, celles des maîtres imprimeurs, des maîtres relieurs, des bibliophiles, l’Association des graphistes suisses, l’Union suisse des typographes et le Schweizerischer Werkbund. Un jury se réunit chaque année pour choisir dans la production suisse le plus beau livre dans les catégories suivantes : littérature générale, littérature scientifique, beaux-arts et photographie, livre d’enfants, éditions pour bibliophiles, livres hors-commerce.
  • 10. C’est Histoire de la marine qui est primé (Bulletin mensuel, n° 103 et 104, mai et juin 1963).
  • 11. Gazette de Lausanne, 28 mars 1964.
  • 12. Journal de Genève, 20 décembre 1965.
  • 13. Journal de Genève, 31 mai 1969.
  • 14. Selon une recension de la Gazette de Lausanne du 28 mars 1964 (A. K., « Une formidable compilation », p. 3), on note qu’à cette époque, d’autres éditeurs font encore appel aux maquettistes employés par l’imprimeur pour la conception graphique de leurs ouvrages illustrés. En guise d’exemple, on peut mentionner « le catalogue des "Galeries-Pilotes" » (Musée des Beaux-Arts de Lausanne), où « les artisans de cette réussite graphique sont M. André Burnand, directeur de l’Imprimerie Bron, qui a établi la maquette et combiné la mise en page » (idem).
  • 15. Jean-Yves Mollier, « L'Edition française du XVIIIe au XXe siècle : de la maison d'édition à l'entreprise d'édition », in Alain Clavien et François Vallotton (dir.), Figures du livre et de l'édition en Suisse romande (1750-1950) : actes du Colloque Mémoire éditoriale, Lausanne, Éditions d'en bas, 1997, p. 106.
  • 16. Ce n’est qu’avec la deuxième série de la collection La Science illustrée que la dénomination « Directeur artistique » apparaît dans les habitudes éditoriales de Rencontre. Le Livre de la santé, quelques années plus tard, proposera le même titre.
  • 17. François Vallotton, op. cit., p. 76.
  • 18. Ibid., p. 43.
  • 19. Ibid., p. 53.
  • 20. Sur Bouvier iconographe, voir l’entretien réalisé par l’émission RTS “Voix au chapitre” en 1975 : Trois jours avec Nicolas Bouvier. 1er jour, autour du métier de l’iconographe, en ligne, consulté le 1er mai 2013. La Bibliothèque de Genève possède en outre un enregistrement sonore d’une conférence intitulée Le Métier de l’iconographe, tenue par Nicolas Bouvier à Genève en 1982 (cote : Audio 47).

Bibliographie

  • Sources
  • Bulletins mensuels des Editions Rencontre, 1951-1976.
  • A. K., « Une formidable compilation », Gazette de Lausanne, 28 mars 1964, p. 3.
  • Littérature secondaire
  • CHATELAIN, Roger, La Typographie suisse du Bauhaus à Paris, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2008.
  • CLAVIEN, Alain et VALLOTTON, François (dir.), Figures du livre et de l'édition en Suisse romande (1750-1950) : actes du Colloque Mémoire éditoriale, Lausanne, Éditions d'en bas, 1997.
  • VALLOTTON, François, Les Éditions Rencontre, 1950-1971, Lausanne, Éditions d'en bas, 2004.