Le Bon Usage du monde

Claude Roy et Marc Riboud, Le Bon Usage du monde, 1964

  • 1. « Atlas des Voyages : Claude Roy, Le Bon Usage du Monde », Bulletin mensuel de la société coopérative des Editions Rencontre, n° 108, novembre 1963, p. 11.

Le Bon Usage du monde, troisième volume de la seconde série de L’Atlas des Voyages juste après le passage à l’offset (☞ L'Atlas des Voyages), se distingue du reste de la collection en ce qu’il ne traite pas d’un pays, d’une région ou d’une ville en particulier, mais de l’acte du voyage lui-même (fig 1 et 2). Il apparaît ainsi comme une sorte de synthèse de tous les autres volumes, dont il formerait le mode d’emploi philosophique en questionnant de façon générale l’essence et la valeur des voyages. Le Bulletin mensuel des Editions Rencontre ne manque pas de le signaler comme « un joyau de L’Atlas des Voyages », « un incomparable florilège de la possession du monde »1.

Le Bon Usage du monde, texte Claude Roy, photos Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 18-19.

Fig. 1, Le Bon Usage du monde, p. 18-19.

Le Bon Usage du monde, photos Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 200-201.

Fig. 2, Le Bon Usage du monde, p. 200-201.

Le (Bon) Usage du monde

C’est à son ami Claude Roy que Charles-Henri Favrod, directeur de la collection, en confie la rédaction. L’écrivain a alors à son actif plusieurs livres de voyage, dont certains albums photographiques lausannois, à commencer par La France de profil avec Paul Strand (☞ La France de profil). Pour le nouvel ouvrage, il propose pour titre L’Usage du monde, ce qui ne manque pas de poser problème à un autre collaborateur des Editions Rencontre, Nicolas Bouvier, principal iconographe de la maison (☞ Les encyclopédies illustrées). Charles-Henri Favrod se souvient :

  • 2. Charles-Henri Favrod, préface à la réédition de Claude Roy, Le Bon Usage du monde, Genève, Editions des Sauvages, 2008, p. 6. L’Usage du monde de Nicolas Bouvier sortira finalement avant le livre de Roy, en 1963.

Claude Roy disait : « Je parle l’étranger. J’ai une passion des voyages que mille ans n’assouviraient pas. » Sa manière de les évoquer m’incita à lui demander ce livre pour la collection que je dirigeais aux Editions Rencontre, L’Atlas des Voyages, précisément. Il me proposa aussitôt le titre, L’Usage du monde. Mais Nicolas Bouvier écrivait son livre et voulait l’intituler ainsi. Il me supplia d’obtenir de Claude Roy un changement, alors qu’incontestablement celui-ci avait l’antériorité. “Bah, me dit-il, on l’appellera Le Bon Usage !” »2

Roy construit sa réflexion sur l’entremêlement de deux fils : une série de lettres à ses enfants (« Je vous écris d’un pays lointain, je vous écris de la maison ») et des morceaux choisis d’écrivains et penseurs de tous temps et de tous pays, dessinant une sorte d’histoire mondiale des idées sur la question. C’est avant tout l’expérience intime du voyage – la soif de la découverte, les joies, limites et écueils de la déambulation, les modes de réceptivité au monde – qui est sondée, plus que les conditions matérielles de la circulation des hommes ou que l’inscription de ces déplacements dans l’histoire politique et culturelle de l’exploration, du commerce ou des loisirs. L’iconographie, en revanche, prise en charge par Favrod lui-même, documente à travers maints documents historiques, gravures ou cartes anciennes, les formes et déterminations variées de ces mouvements, de la rencontre des cultures, ainsi que les imaginaires changeants du lointain. Ces rappels du passé ne cessent de s’entrelacer avec les photographies contemporaines de Marc Riboud (fig. 3 et 4), alors vice-président de l’agence Magnum et représentatif d’une forme nouvelle du photoreporter d’après-guerre opérant désormais à une échelle globalisée. Ses images glanées en Afrique, en Asie, en Europe et en Amérique du Nord, ainsi que la façon dont elles sont assemblées dans le livre, viennent exposer très directement la question du colonialisme ou de l’exploitation touristique. C’est le cas d’une impressionnante double page dans laquelle deux figures a priori sans rapport – un riche Européen perpétuant dans le Ghana indépendant une attitude coloniale et un ouvrier agricole chinois en plein labeur – se retrouvent soudain en coprésence par la confrontation pleine de tension d’un recadrage percutant (fig. 5).

Le Bon Usage du monde, photo Marc Riboud, maquette Beni Schalcher, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 2-3.

Fig. 3, Le Bon Usage du monde, p. 2-3.

Le Bon Usage du monde, texte Claude Roy, photo Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 22-23.

Fig. 4, Le Bon Usage du monde, p. 22-23.

Le Bon Usage du monde, photos Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 186-187.

Fig. 5, Le Bon Usage du monde, p. 186-187.

Photographie et rétrécissement du monde

  • 3. « L’Atlas des Voyages : Tibor Meray, Australie », Bulletin mensuel des Editions Rencontre Lausanne, n° 87, février 1962, p. 106.

Or, autant que les moyens de transport et les formes physiques des déplacements, ce que les clichés de Riboud prennent soin de donner à voir dans leur chronique du rétrécissement du monde, c’est l’impact de la photographie elle-même. Alors que la double page de titre, usant d’une dédaigneuse gravure du XIXe siècle, montre combien la photographie a pu contribuer à renforcer la distance hiérarchique entre des cultures qu’elle prétendait rapprocher (fig. 3), d’autres doubles pages suggèrent au contraire comment elle a bien pu finir par faire l’objet d’appropriations multiples, l’enregistrement de l’autre semblant s’opérer dorénavant dans toutes les directions (fig. 6 et 7).

Le Bon Usage du monde, texte Claude Roy, photos Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 34-35.

Fig. 6, Le Bon Usage du monde, p. 34-35.

Le Bon Usage du monde, texte Claude Roy, photos Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, 1964, p. 36-37.

Fig. 7, Le Bon Usage du monde, p. 36-37.

— Olivier Lugon

Notes

  • 1. « Atlas des Voyages : Claude Roy, Le Bon Usage du Monde », Bulletin mensuel de la société coopérative des Editions Rencontre, n° 108, novembre 1963, p. 11.
  • 2. Charles-Henri Favrod, préface à la réédition de Claude Roy, Le Bon Usage du monde, Genève, Editions des Sauvages, 2008, p. 6. L’Usage du monde de Nicolas Bouvier sortira finalement avant le livre de Roy, en 1963.
  • 3. « L’Atlas des Voyages : Tibor Meray, Australie », Bulletin mensuel des Editions Rencontre Lausanne, n° 87, février 1962, p. 106.

Bibliographie

  • Sources
  • ROY, Claude, Le Bon Usage du monde, photos de Marc Riboud, Lausanne, Editions Rencontre, coll. L’Atlas des Voyages (iconographie Charles-Henri Favrod, maquette Beni Schalcher, imprimerie Société Polygraphique, Laupen, reliure Schumacher, Berne), 1964.
  • ROY, Claude, Le Bon Usage du monde, réédition du texte sans illustrations, avec une préface de Charles-Henri Favrod, Genève, Editions des Sauvages, 2008.