Algérie

Jean Amrouche et Henriette Grindat, Algérie, 1956

  • 1. Albert Camus a fait la connaissance d’Henriette Grindat en 1950 chez le poète René Char, à L’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse. Il a par la suite participé, aux côtés de la photographe, à l’élaboration de l’ouvrage La Postérité du soleil, paru en 1965 chez l’éditeur genevois Edwin Engelberts. Il s’agit d’un livre illustré d’une série de trente photographies de Grindat.

Algérie paraît en 1956 à la Guilde du Livre. Préface et texte sont signés Jean Amrouche, mais d’autres auteurs sont présents par le biais de citations, parmi lesquels André Gide ou Eugène Fromentin, ainsi que deux extraits du Coran. Au départ, Albert Mermoud avait pensé faire appel à Albert Camus1, que connaît bien Henriette Grindat, mais l’écrivain décline par crainte de contrarier son éditeur, Gallimard. Albert Mermoud se tourne donc vers un autre Français d’Algérie, Jean Amrouche, qui accepte, bien que son métier de journaliste soit en cette période très absorbant.

  • 2. Sylvie Henguely, « “…un objectif en flagrant délit de poésie” : Henriette Grindat, photographe des années 1950 », in Henriette Grindat : Méditerranées, cat. expo., Lausanne, Musée historique de Lausanne, 2009, p. 7.

Le texte qu’il rédige rend hommage à un pays dont le destin est alors incertain, deux ans après le début de la guerre. Il est en lien constant avec les photographies d’Henriette Grindat : les mots reflètent ce que les images montrent et parfois les complètent. Tout comme Méditerranée ou Le Nil, Algérie « regroupe un mélange de types d’images : paysages, portraits, scènes de rues, détails, cherchant à montrer un territoire, son histoire et ses habitants de manière descriptive et suggestive »2. C’est là que le texte intervient. Des citations ici et là viennent accentuer tel ou tel élément évoqué par l’image.

  • 3. Ibid., p. 9, note 36.

Le principal protagoniste du livre est la mer Méditerranée. Pour le compte de la Guilde, Henriette Grindat effectue deux grands voyages dans la région, en Algérie en 1952 et sur les rives du Nil de novembre 1958 à janvier 1959, auxquels s’ajoutent de nombreux autres déplacements tout autour du bassin méditerranéen3. L’eau s’y révèle un motif spécialement riche pour la photographe. Par les reflets du soleil, par les ondulations du vent, la mer et le fleuve s’avèrent de passionnants sujets d’expérimentations artistiques. La Méditerranée devient alors l’un des sujets de prédilection d’Henriette Grindat.

L’album et la guerre

  • 4. Lettre de Jean Daniel à Albert Mermoud, 26 octobre 1956, dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits.
  • 5. Lettre d’Albert Mermoud à M. Ertaud, 3 septembre 1956, dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits.
  • 6. Voir correspondance de Pierre Seghers et Albert Mermoud, 23 et 29 août 1956, et lettre d’Albert Mermoud à Jean Amrouche, 15 octobre 1956, dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits. Sur la question, voir également Charles-Henri Favrod, « Les albums photographiques de la Guilde du Livre », in Henriette Grindat : Méditerranées, cat. expo., Lausanne, Musée historique de Lausanne, 2009, p. 14.

Son ouvrage remporte un vif succès. Parmi les personnalités qui écrivent à l’éditeur pour le féliciter, Jean Daniel, journaliste à L’Express, loue les photographies admirables « d’un pays où je suis né et qui vit aujourd’hui le drame de l’éclatement »4. D’autres voient cependant dans le volume une œuvre de propagande antifrançaise. A cela, Albert Mermoud répond qu’« Algérie n’est ni un guide touristique ni un livre de propagande »5, mais un ouvrage rendant hommage à la beauté d’un pays et de ses habitants. Le livre n’en contient pas moins une dédicace à des victimes de la puissance coloniale, dédicace qui provoque l’inquiétude de Pierre Seghers, chargé de la version commerciale du livre à l’enseigne Clairefontaine, et qui, sur conseil de son avocat, amène Albert Mermoud à la supprimer dans ces exemplaires de librairie en collant sur elle une nouvelle dédicace6.

  • 7. Charles-Henri Favrod, Sahara, photo Yvan Dalain, Lausanne, La Guilde du Livre, 1958, p. 25.
  • 8. Ibid., p. 35.

Deux ans après la publication d’Algérie paraît un second album dédié à la région, Sahara, avec un texte de Charles-Henri Favrod et des photographies d’Yvan Dalain, (fig. 1). Cet ouvrage illustre les diverses transformations engendrées par l’occupation française. Espace hostile, le Sahara héberge malgré tout plusieurs peuples nomades. Anciennement « maîtres du désert »7, ils deviennent alors la main d’œuvre des grandes compagnies pétrolières. Au fil des pages sont présentés les principaux bouleversements causés par leur « reconversion professionnelle ». Texte et photographies exposent, dans une première partie, leur quotidien d’antan, puis leur nouvelle vie. Cette confrontation entre passé et présent permet au lecteur de constater les effets de l’industrialisation. Ainsi, les véhicules remplacent les chameaux au fur et à mesure que les nomades fiers et libres se font happer par les entreprises d’exploitation de l’or noir (fig. 2). Au premier abord, cet ouvrage ne semble pas prendre clairement position en faveur ou en défaveur de la colonisation. Néanmoins, certains indices se glissent au fil des phrases. On parle d’« esclaves » pour évoquer les ouvriers8, et certaines pages paraissent souligner le caractère absurde des situations (fig. 3). Ainsi, sans être explicitement engagé politiquement, Sahara, tout comme Algérie, dresse un constat non dénué d’amertume ou de critique, même dans la célébration de la beauté des lieux.

Sahara, photo Yvan Dalain, texte Charles-Henri Favrod, Lausanne, La Guilde du Livre, 1958, n. p.

Fig. 1, Sahara, n. p.

Sahara, photo Yvan Dalain, texte Charles-Henri Favrod, Lausanne, La Guilde du Livre, 1958, p. 48-49.

Fig. 2, Sahara, p. 48-49.

Sahara, photo Yvan Dalain, texte Charles-Henri Favrod, Lausanne, La Guilde du Livre, 1958, p. 76-77.

Fig. 3, Sahara, p. 76-77.

Culture/Nature

La plupart des albums de la Guilde du Livre ont pour caractéristique de confronter plusieurs images sur la double page. C’est le cas d’Algérie. Ici (fig. 4), le paysage méditerranéen est présenté par un même motif à gauche et à droite, avec de part et d’autre la mer, la roche, le ciel. Si les deux photographies se répondent, elles se différencient aussi, avec d’un côté la nature encore sauvage, de l’autre l’indication de la présence humaine. Henriette Grindat s’intéresse beaucoup à la thématique du temps qui passe. Dans ses livres pour la Guilde, des clichés révélant l’effervescence du présent se trouvent souvent placés face à d’autres témoignant d’un passé plus ancien, mais encore ancré dans la réalité quotidienne. Il est possible d’y entrevoir une certaine nostalgie, celle de la terre encore inexploitée et d’un temps où la mer turquoise n’était pas encore envahie par de grands paquebots industriels. Mais ces deux criques, à la fois semblables et dissemblables, dévoilent deux réalités bien vivantes d’un même pays.

Femmes

S’il est rare qu’Henriette Grindat prenne de véritables portraits, elle ne néglige pas pour autant la présence humaine, fût-elle évoquée par de vagues silhouettes. L’objet principal des albums de la Guilde du Livre est en effet de présenter un pays en en décrivant les paysages, l’architecture, la vie quotidienne, mais aussi les habitants. Henriette Grindat en ponctue son livre. En Algérie, elle paraît captivée par les femmes. C’est l’une d’elles qui orne la couverture, et à l’intérieur, une double page notamment figure un groupe de femmes affairées à leurs courses (fig. 5). Si les scènes de marché sont souvent présentes dans les livres de voyages, ici, ces Algériennes restent mystérieuses et comme inaccessibles. Elles semblent se cacher triplement : par leur voile, par le treillis qui nous sépare d’elles et par leur position de dos. Elles n’en sont pas moins mises en valeur par leur habit blanc ressortant sur l’arrière-plan sombre. Vêtues de façon semblable, elles perdent de leur singularité pour ne former qu’un aplat blanc. L’image invite le lecteur à s’interroger sur le rôle de la femme en Algérie, particulièrement en ce temps de guerre. S’étalant sur deux pages, cette grande photographie rend hommage à celles qui, dans l’ombre, continuent à vivre dans un climat tendu.

— Deborah Strebel

Algérie, photo Henriette Grindat, texte Jean Amrouche, Lausanne, La Guilde du Livre, 1956, p. 54-55.

Fig. 4, Algérie, p. 54-55.

Algérie, photo Henriette Grindat, texte Jean Amrouche, Lausanne, La Guilde du Livre, 1956, p. 74-75.

Fig. 5, Algérie, p. 74-75.

Notes

  • 1. Albert Camus a fait la connaissance d’Henriette Grindat en 1950 chez le poète René Char, à L’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse. Il a par la suite participé, aux côtés de la photographe, à l’élaboration de l’ouvrage La Postérité du soleil, paru en 1965 chez l’éditeur genevois Edwin Engelberts. Il s’agit d’un livre illustré d’une série de trente photographies de Grindat.
  • 2. Sylvie Henguely, « “…un objectif en flagrant délit de poésie” : Henriette Grindat, photographe des années 1950 », in Henriette Grindat : Méditerranées, cat. expo., Lausanne, Musée historique de Lausanne, 2009, p. 7.
  • 3. Ibid., p. 9, note 36.
  • 4. Lettre de Jean Daniel à Albert Mermoud, 26 octobre 1956, dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits.
  • 5. Lettre d’Albert Mermoud à M. Ertaud, 3 septembre 1956, dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits.
  • 6. Voir correspondance de Pierre Seghers et Albert Mermoud, 23 et 29 août 1956, et lettre d’Albert Mermoud à Jean Amrouche, 15 octobre 1956, dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits. Sur la question, voir également Charles-Henri Favrod, « Les albums photographiques de la Guilde du Livre », in Henriette Grindat : Méditerranées, cat. expo., Lausanne, Musée historique de Lausanne, 2009, p. 14.
  • 7. Charles-Henri Favrod, Sahara, photo Yvan Dalain, Lausanne, La Guilde du Livre, 1958, p. 25.
  • 8. Ibid., p. 35.

Bibliographie

  • Archives
  • Dossier « Algérie » (IS 4359, carton 24 F 258), Fonds de la Guilde du Livre, BCUL, Département des manuscrits.
  • Sources
  • AMROUCHE, Jean et GRINDAT, Henriette, Algérie, Lausanne, La Guilde du Livre, (impression Héliographia, Lausanne, reliure Mayer & Soutter, Lausanne), 1956.
  • Littérature secondaire
  • DESACHY, Eric, MANDERY, Guy et DESACHY, Anatole, La Guilde du livre : les albums photographiques, 1941-1977, Paris, Les Yeux Ouverts, 2012.
  • Henriette Grindat : Méditerranées, textes de Sylvie Henguely et Charles-Henri Favrod, Zurich, Limmat Verlag, 2008.
  • Henriette Grindat : Méditerranées, textes de Sylvie Henguely et Charles-Henri Favrod, cat. expo., Lausanne, Musée historique de Lausanne, 2009.
  • Henriette Grindat, photographe, cat. expo., Lausanne, Bibliothèque cantonale et universitaire, 1972.
  • Henriette Grindat : rêve et découverte, cat. expo. Musée de l'Elysée, Lausanne/ Schweizerische Stiftung für die Photographie, Zurich, Berne, Benteli Verlag, 1995.
  • MERMOUD, Albert, La Guilde du livre, une histoire d’amour, entretiens avec Jacques-Michel Pittier et René Zahnd, Genève, Slatkine, 1987.
  • PFRUNDER, Peter (dir.), Schweizer Fotobücher 1927 bis heute : eine andere Geschichte der Fotografie / Livres de photographie suisse de 1927 à nos jours : Une autre histoire de la photographie, Winterthur, Fotostiftung Schweiz/Baden, Lars Müller Publishers, 2011.
  • Archives RTS
  • Madame TV, émission télévisée, mars 1966, journaliste Yette Perrin, réalisation Christian Mottier. En ligne, consulté le 1er mai 2013.
  • Portraits d’artistes, émission radiophonique, octobre 1983, interview d’Henriette Grindat par Alphonse Layaz. En ligne, consulté le 1er mai 2013.