Stimuler l’esprit d’entreprise et la création de start-ups: quel système de subvention optimal?

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De nombreux gouvernements offrent un soutien aux entrepreneur·euse·s dans le but de stimuler l’esprit d’entreprise et la réussite de la création d’entreprises. Cependant, comme le montre Annamaria Conti, les responsables politiques et les entrepreneur·euse·s doivent évaluer en profondeur l’impact de ce soutien pour s’assurer qu’il produit l’effet souhaité.

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Annamaria Conti est professeure de stratégie. Elle mène des recherches dans les domaines de l’entrepreneuriat et de l’économie des sciences.

Connu comme un pays de start-ups, Israël a un bilan enviable en matière de création d’entreprises high-tech à succès. Avec une population d’à peine 8,5 millions d’habitants, elle compte le plus grand nombre de start-ups par habitant au monde, soit environ une start-up pour 1’400 habitants. L’un des facteurs à l’origine de ce prodige est l’environnement propice créé pour les entrepreneur·euse·s, en partie grâce aux politiques gouvernementales. Pourtant, contrairement à la culture entrepreneuriale du «fail fast learn fast» (plus vous échouez tôt, meilleure sera votre future réussite), il a fallu du temps aux responsables politiques pour trouver une approche appropriée permettant de soutenir les start-ups.

Prenons l’exemple des aides financières à la recherche et au développement (R&D). Craignant de financer la création d’entreprises locales pour voir ensuite d’autres pays profiter du savoir-faire ainsi créé, le gouvernement a ajouté une condition dissuasive dans sa politique de subvention, empêchant le transfert du savoir-faire à l’étranger. Cela a engendré un coût d’opportunité considérable pour les entrepreneur·euse·s ambitieux·euses qui envisageaient à un moment donné un partenariat ou une vente à une entreprise étrangère, ou la délocalisation de leurs activités de R&D (pour accéder à de plus grands marchés, par exemple).

De plus, en 1995, le transfert de savoir-faire à l’extérieur du pays est devenu une infraction pénale. En ne respectant pas ces restrictions, un Bill Gates ou un Jeff Bezos en herbe était susceptible de se retrouver derrière les barreaux, plutôt que d’être coté au NASDAQ. Ce sont là des mesures qui peuvent dissuader les meilleur·e·s entrepreneur·euse·s de faire une demande de subvention.

En l’occurrence, la restriction a été modifiée en 2005, permettant aux entreprises de transférer leur savoir-faire en échange d’un paiement compensatoire. De nombreux autres pays ont imité l’approche d’Israël en matière de soutien à l’entrepreneuriat et, en général, l’utilisation de restrictions au transfert de savoir-faire est relativement courante. Par exemple, le programme de subventions américain Small Business Innovation Research (SBIR) précise que les travaux de R&D financés par ces fonds « doivent être réalisés aux États-Unis ». Au niveau des États, le Texas Emerging Technology Fund stipule que « au moins 85% des employés de la Société et 85% des entrepreneurs indépendants de la société doivent être des personnes dont la résidence principale est située dans l’État du Texas ». D’autres pays comme la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande appliquent des dispositions similaires.

Encourager des projets entrepreneuriaux à forte croissance

Annamaria Conti, professeure associée à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne, s’est intéressée aux effets de ces restrictions sur le recours aux subventions et la performance des entreprises soutenues par ce biais. Annamaria Conti a utilisé les données de 2’304 start-ups israéliennes fondées entre 1990 et 2014, période durant laquelle le gouvernement, par l’intermédiaire de son bureau de l’expert scientifique en chef, a offert des subventions de R&D aux start-ups. Ces subventions sont en fait un prêt conditionnel, remboursable si l’entreprise s’avère viable sur le plan commercial. La chercheuse s’est principalement concentrée sur les start-ups ayant demandé une subvention dans les deux ans suivant leur création, pour évaluer l’effet des subventions à la R&D sur les premières années cruciales du cycle de vie des start-ups.

En tirant parti de la réforme relative à la restriction du transfert de savoir-faire mise en œuvre en 2006 et en utilisant des données avant/après, Annamaria Conti a pu évaluer l’effet de cette restriction sur la propension des start-ups à demander une subvention et la performance globale des start-ups.

Les résultats montrent que la restriction a eu un effet dissuasif majeur, décourageant les start-ups les plus prometteuses (les plus susceptibles de pérenniser leur activité) de faire une demande d’aide financière. Avant la réforme, les entreprises qui démarraient avec des fonds privés (soit les plus susceptibles d’attirer un financement futur) étaient de 22 points de pourcentage moins enclines à demander une subvention que les entreprises sans fonds privés. Après la modification de la politique de restriction, les deux types d’entreprises étaient tout autant susceptibles de demander une subvention. Les effets sont similaires d’un secteur à l’autre.

Tandis qu’après la réforme, un plus grand nombre de start-ups prometteuses font une demande de subvention, les recherches d’Annamaria Conti montrent qu’elles utilisent ces subventions en complément et non en remplacement d’un financement privé existant. La chercheuse démontre en outre qu’après l’assouplissement de la restriction, les start-ups bénéficiant de subventions affichent dans l’ensemble de meilleurs résultats sur un certain nombre de points, notamment la survie des entreprises, la capacité à attirer des investissements externes et l’innovation (contrairement aux entreprises subventionnées avant la réforme). Par exemple, après la réforme, les start-ups subventionnées sont de 14 points de pourcentage plus enclines à rester sur le marché que les start-ups subventionnées avant la réforme, et de 19 points de pourcentage plus susceptibles d’attirer des investissements externes. Inversement, les start-ups non subventionnées n’améliorent pas leurs performances après la mise en œuvre de la réforme.

Valoriser les retombées positives à l’échelle locale

Ce sont là des constatations importantes tant pour les responsables politiques que pour les entrepreneur·euse·s. Ces derniers doivent faire preuve de vigilance et étudier les conséquences possibles de toute aide gouvernementale, en tenant compte des conditions dont cette aide pourrait être assortie, comme dans l’exemple des restrictions imposées en Israël. Annamaria Conti souligne à ce sujet que certaines start-ups israéliennes ont demandé des subventions avant la réforme, sans réaliser l’impact potentiel des restrictions, et que leurs efforts entrepreneuriaux ont en conséquence été affectés.

Pour les responsables politiques, Annamaria Conti relève un message clair: imposer des restrictions quant à l’utilisation des subventions à la R&D, du moins en matière de transfert de savoir-faire, menace leur efficacité et constitue un obstacle ne permettant pas au gouvernement d’atteindre son objectif d’encouragement au succès entrepreneurial. Ceci est particulièrement vrai pour les petits pays et marchés, où l’expansion à l’étranger et les investissements étrangers sont souvent nécessaires à la survie et à la croissance des entreprises.

Si les responsables politiques s’inquiètent de leur retour sur investissement, la professeure suggère qu’il existe de meilleurs moyens de s’assurer que les bénéfices provenant des start-ups subventionnées, comme la diffusion des connaissances, soient captés localement plutôt qu’ailleurs. L’objectif étant d’encourager plutôt que de sanctionner. Une intervention politique pourrait consister à accorder des crédits d’impôt aux entreprises subventionnées qui possèdent des infrastructures de R&D localement, par exemple. Les responsables politiques pourraient également rendre l’environnement entrepreneurial local plus attractif et stimuler la capacité d’innovation, en investissant dans celle des universités locales et de l’écosystème entrepreneurial dans son ensemble.

De nombreux pays, en particulier les plus petits, ont porté un regard admiratif sur le succès d’Israël dans la création d’entreprises. Pourtant, bien qu’il y ait beaucoup à apprendre de l’approche israélienne, les travaux d’Annamaria Conti suggèrent qu’il n’est pas nécessairement sage d’imiter un système en bloc. Il peut être préférable, au contraire, d’être sélectif dans l’adoption des meilleures pratiques, tout en améliorant d’autres éléments. Sinon, il pourrait y avoir plus d’échecs que d’enseignements tirés.


Papier de recherche:

Conti, A. (2018). Entrepreneurial finance and the effects of restrictions on government R&D subsidies. Organization Science, 29(1), 134-153.


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