Réduction des coûts de l’assurance chômage: comment concevoir des politiques efficaces

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Les études montrent que les politiques conçues pour inciter les personnes à travailler affectent le marché au-delà des individus. Ces effets sur le marché peuvent produire des conséquences non anticipées, non intentionnelles et même, indésirables.

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Les décideurs politiques feraient bien de tenir compte de ces effets dans leur ensemble, à la fois au niveau de l’individu et du marché, afin de s’assurer qu’ils mettent en place des politiques efficaces.

LaliveRafael Lalive est professeur d’économie appliquée et d’économétrie. Ses recherches sont axées sur l’économie sociale, l’économie du travail, l’économie publique et la microéconométrie.

Une main-d’œuvre productive est une ressource précieuse pour toute économie régionale ou nationale. En conséquence, aider au mieux les personnes sans emploi à retrouver un travail a toujours représenté un défi important (et coûteux) pour les décideurs politiques. Prenons l’exemple de l’assurance chômage. Cette méthode courante de soutien aux personnes sans emploi représente une part conséquente des dépenses publiques dans de nombreux pays. En 2015, les allocations chômage ont coûté 30 milliards de dollars aux États-Unis.

Combien faut-il verser, et pendant combien de temps?

Pourtant, malgré l’importance des sommes concernées, le moyen le plus efficace de mettre en œuvre l’assurance chômage reste peu clair. Combien faut-il verser, et pendant combien de temps? Sous la pression permanente des coupes budgétaires et de l’utilisation optimale des fonds publics, les décideurs politiques doivent absolument comprendre la relation entre le soutien financier offert et les résultats sur les recherches d’emploi.

Le défi du chômage

L’assurance chômage est un problème à la fois litigieux et complexe. Aux États-Unis, par exemple, où les dispositions sont financées en partie au niveau de chaque état et en partie au niveau fédéral, le débat fait rage pour trouver le meilleur moyen d’aider les demandeurs à trouver un emploi. Des dispositions ont été prises pour étendre la durée de l’assurance chômage au-delà des 26 semaines standard, notamment en fonction du pourcentage de demandeurs et du taux de chômage régional. Cependant, tout le monde n’est pas d’accord sur l’efficacité de ces mesures et sur leur éventuelle poursuite. Certains soulignent, par exemple, que les taux de chômage semblent suivre la durée de versement des allocations. L’extension de l’assurance chômage aurait-elle causé ou prolongé le chômage?

Comprendre la relation complexe entre le soutien financier, le comportement des chercheurs d’emploi et les conséquences sur l’emploi

Ces questions ne font pas débat qu’aux États-Unis. Ailleurs dans le monde, les décideurs politiques essaient de tirer la valeur maximale des dépenses consacrées à la lutte contre le chômage. Mais pour ce faire, ils ont besoin de comprendre la relation complexe entre le soutien financier, le comportement des chercheurs d’emploi et les conséquences sur l’emploi. C’est là que les recherches de Rafael Lalive, Professeur d’économie à HEC Lausanne, et de ses co-auteurs, Camille Landais et Josef Zweimuller, fournissent des informations nouvelles et importantes.

Pour évaluer l’effet réel des politiques d’assurance chômage, il convient de tenir compte de leur impact global. Les effets les plus évidents sont constatés au niveau individuel: prenez deux personnes qui perçoivent des assurances chômage pour des durées différentes et observez les différences de résultat de leur recherche d’emploi. Les faits indiquent, par exemple, que plus longtemps un individu perçoit des allocations chômage, plus il lui faut de temps pour trouver un emploi.

Si certains individus bénéficient d’une période de chômage plus longue, cela peut améliorer les taux de réussite des recherches d’emploi sur ce même marché

Une fois les effets établis au niveau micro, il est tentant de les extrapoler au niveau régional ou national et de concevoir ou d’ajuster les politiques en fonction. Toutefois, les recherches de Lalive et de ses co-auteurs suggèrent que d’autres facteurs doivent être pris en compte. La disponibilité de l’assurance chômage a un impact plus large, au niveau du marché, qui modifie les effets au niveau individuel. Par exemple, pour un nombre donné de postes vacants, le marché du travail peut rapidement s’engorger, réduisant la probabilité d’obtenir un travail. Toutefois, si certains individus bénéficient d’une période de chômage plus longue et sont moins actifs dans leurs recherches d’emploi, cela peut améliorer le taux de réussite des recherches d’emploi sur ce même marché.

Les personnes qui sont moins sous pression pour trouver un emploi rapidement peuvent se permettre d’engager des négociations au niveau de leur salaire

Un autre effet possible sur le marché concerne la négociation salariale. Les personnes bénéficiant de périodes d’assurance chômage étendues et qui sont moins sous pression pour trouver un emploi rapidement, peuvent se permettre d’engager des négociations au niveau de leur salaire. Si les demandeurs d’emploi négocient les salaires à la hausse, les entreprises peuvent être amenées à réduire le nombre de postes à pourvoir. Une réduction des postes vacants aura alors un impact négatif sur les efforts de recherche d’emploi.

Lalive et ses co-auteurs ont analysé les conséquences d’un prolongement de l’assurance chômage au niveau du marché. Pour ce faire, ils ont utilisé les données de l’emploi en Autriche dans les années 1990, sur une période où l’assurance chômage pouvait aller jusqu’à quatre ans pour certaines catégories de personnes, mais uniquement dans certaines régions du pays (programme d’allocations chômage régionales étendues, ou REBP). Les bénéficiaires devaient être âgés de 50 ans ou plus, et avoir été employés de manière continue pendant au moins 15 ans au cours des 25 années précédentes. Cette extension était une réponse politique aux difficultés rencontrées dans l’industrie sidérurgique. Étant donné que ce programme n’était disponible que dans certaines régions, mais pour tous les travailleurs répondant aux critères («travailleurs éligibles»), il offre l’occasion idéale d’étudier les effets d’une telle politique sociale sur le marché de l’emploi.

Imaginons que la région A, qui applique le REBP, étende la durée de l’assurance chômage à quatre ans pour un groupe de travailleurs. La région B, elle, n’applique pas cette politique. Comment les travailleurs non-éligibles de la région A réussissent-ils dans leurs recherches d’emploi par rapport aux mêmes travailleurs de la région B?

Les données révèlent des signes évidents d’«engorgement» au niveau du marché. Dans les régions appliquant le REBP, les travailleurs masculins non-éligibles âgés de 46 à 55 ans restaient sans emploi pendant beaucoup moins de temps que leurs homologues des régions dans lesquelles les allocations étendues n’étaient pas disponibles.

En outre, Lalive et ses co-auteurs ont directement comparé le segment des personnes non-éligibles de plus de 50 ans, mais avec moins de 15 ans de travail continu, à la fois dans les régions avec et sans le REBP. L’effet était encore plus prononcé. Avant le programme REBP, la durée de chômage était similaire dans les deux cas. Pendant la période d’application du REBP, les demandeurs d’emploi de plus de 50 ans non-éligibles dans la région avec le REBP subissaient des périodes de chômage bien plus courtes que leurs homologues dans les régions sans le REBP. Cela même s’ils étaient en concurrence avec des travailleurs de plus de 50 ans présentant un meilleur parcours professionnel.

Les auteurs ont également étudié des secteurs industriels étroitement intégrés dans les régions avec et sans le REBP et ont découvert un effet indirect: les demandeurs d’emploi dans les régions voisines aux régions avec le REBP obtenaient également du travail plus rapidement.

Prise en compte des effets sur le marché

Le message à l’intention des décideurs politiques est de ne pas présupposer des impacts des politiques sociales qu’à partir des constations faites au niveau individuel. Les politiques sociales telles que celles conçues pour encourager le retour à l’emploi ont également un impact au niveau du marché. Cela peut amplifier l’effet observé au niveau individuel, mais également le limiter ou ne faire que peu de différence. Ces effets sur le marché, souvent non anticipés et non intentionnels, doivent être pris en compte.

Une extension temporaire de l’assurance chômage peut s’avérer très efficace.

Dans le cas de difficultés rencontrées par un secteur en particulier, dans une certaine région, il peut paraître sensé d’aider les travailleurs en étendant la durée des allocations chômage dans cette région. Le défi consiste à décider de la durée de cette mesure. L’étude montre qu’en plus des effets au niveau du comportement individuel, une telle politique comporte des conséquences au niveau du marché pour les chercheurs d’emploi. Ces effets suggèrent qu’une extension temporaire de l’assurance chômage peut s’avérer très efficace. Des solutions à plus long terme pourraient être plus coûteuses car elles risqueraient, finalement, de peser sur le marché du travail.

L’article de Lalive et de ses co-auteurs explique comment les décideurs politiques peuvent évaluer la relation entre les effets micro et de marché, et leur impact au niveau macro. Cela leur permet d’utiliser les fonds publics de manière plus économique et efficace, ainsi que de mettre en œuvre des politiques qui bénéficient plus largement à la société et à l’économie en général.


Lire le travail de recherche original: Market Externalities from Large Unemployment Insurance Benefit Extension Programs, revised 2015, Working Paper (CESifo, CEPR, and IZA), with Camille Landais and Josef Zweimüller.


Crédit photo: shironosov / istockphoto