Recours aux vaccins: comment briser le mur de la peur et encourager la vaccination grâce au processus d’apprentissage du consommateur?

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Les programmes de vaccination peuvent fortement réduire la charge que représentent de nombreuses maladies courantes aux niveaux sanitaire et économique. Toutefois, le taux de vaccination est loin d’être optimal. Parmi les raisons évoquées: la peur et la méfiance généralisées à l’égard des vaccins. Dans leur article «Apprendre à faire confiance aux vaccins contre la grippe», Jürgen Maurer et Katherine Harris expliquent comment le processus d’apprentissage du consommateur peut contribuer à renforcer la confiance et à améliorer le recours à la vaccination contre la grippe.

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Jürgen Maurer est professeur d’économie et de gestion de la santé. Il s’intéresse entre autres aux thèmes de santé publique, de démographie et de vieillissement de la population.

Les problèmes de santé ne représentent pas une charge uniquement pour les individus malades concernés; ils ont un impact économique plus large, notamment en matière de perte de productivité et de coûts de la santé publique. Une étude publiée en 2007 montre que les épidémies de grippe enregistrées chaque année aux États-Unis peuvent entraîner des pertes correspondant à 600’000 années de vie, 44 millions de journées de productivité, 3 millions de jours d’hospitalisation, 31 millions de visites médicales. Soit une charge annuelle sanitaire et économique immédiate de plusieurs milliards de dollars, certains estimant ce chiffre à 87,1 milliards de dollars.

Il est heureusement possible de réduire l’incidence de nombreuses maladies infectieuses courantes – dont la grippe, qui est l’une des maladies les plus fréquentes et coûteuses en termes économiques, par le biais de programmes de vaccinations efficaces. Or, en dépit des progrès considérables de la médecine dans ce domaine, le taux de vaccination est loin d’être optimal et n’atteint souvent pas les objectifs nationaux. Par exemple, les Centres de contrôle et de prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention ou CDC) aux États-Unis estiment que seulement 42% des adultes américains se sont faits vacciner contre la grippe au cours de la saison 2015-2016, alors que l’objectif était de 70%.

La peur de l’inconnu

Alors qu’il existe de nombreuses raisons pouvant expliquer ce taux de vaccination relativement faible, c’est la méfiance générale à l’égard des vaccins qui est fréquemment citée. Beaucoup de personnes se montrent défavorables à leur égard. Si les consommateurs ne font pas confiance aux vaccins, ils sont moins susceptibles de les utiliser. Toutefois, les recherches sur les programmes de vaccination de Jürgen Maurer, Professeur d’économie et de gestion de la santé à la Faculté des HEC de l’Université de Lausanne, et Katherine Harris, chercheuse scientifique principale auprès des consultants en recherche IMPAQ, révèlent qu’à l’instar d’autres produits, la confiance envers les vaccins peut se construire par le biais de l’expérience des consommateurs et d’un processus appelé «apprentissage du consommateur».

Comme le soulignent Maurer et Harris dans leur article de recherche, l’expérience qu’un consommateur fait d’un produit ou d’un service génère ensuite «des perspectives, attitudes et convictions nouvelles quant aux caractéristiques incertaines d’un produit qui, à leur tour, seront à la base de la demande future d’un produit».

Pendant que Maurer, Harris et leur équipe recueillaient des données sur la vaccination contre la grippe aux États-Unis pour des compagnies privées et des organismes publics, une question semblait toujours ressortir des discussions avec les praticiens: il y avait le sentiment qu’une peur diffuse de la vaccination contre la grippe, donc une inquiétude généralisée parmi les utilisateurs potentiels, était un obstacle à la vaccination. Mais si l’on pouvait encourager les gens à utiliser le vaccin une première fois, ils étaient beaucoup plus susceptibles de devenir des utilisateurs fréquents. Cette thèse s’appuyait sur des données indiquant l’existence de groupes de personnes relativement importants qui n’avaient jamais utilisé de vaccin ou qui étaient des utilisateurs réguliers, mais relativement peu d’utilisateurs sporadiques.

L’un des principaux défis était de trouver une manière de tester les effets de causalité de l’apprentissage du consommateur sur la vaccination. La pandémie de grippe porcine (H1N1) et le recours au vaccin aux États-Unis en 2009, en parallèle au vaccin de la grippe classique, offrait une opportunité exceptionnelle aux auteurs. Alors que le vaccin saisonnier ciblait des personnes âgées de 50 ans et plus, ainsi que certains individus avec des affections à risques élevés, le vaccin contre la grippe porcine visait initialement de jeunes adultes âgés de 18 à 24 ans, tout en restant à la disposition de l’ensemble de la population. Ceci permit à Maurer et Harris d’évaluer combien les expériences du vaccin saisonnier contre la grippe au sein des deux groupes pourraient avoir un effet de causalité sur leur attitude à l’égard du vaccin pandémique et l’utilisation de ce dernier.

S’appuyant sur des données tirées d’enquêtes auprès de ménages américains, Maurer et Harris observèrent la vaccination et les attitudes à l’égard du vaccin contre la grippe porcine. Ils s’intéressèrent notamment à savoir si les personnes considéraient qu’il valait la peine de se faire vacciner et si cela ne présentait pas de danger. Les données démontrèrent que les personnes qui avaient eu des expériences régulières de vaccins saisonniers contre la grippe s’avéraient plus susceptibles de prendre le vaccin pandémique, même si elles ne figuraient pas nécessairement dans le groupe cible spécifiquement recommandé. Elles étaient également plus susceptibles d’en apprécier la valeur et la sûreté.

Il y avait toutefois certaines réserves. L’étude révéla l’effet indirect de l’expérience d’un type de vaccin (la grippe saisonnière) sur l’attitude face à un autre type de vaccin (la grippe porcine), plutôt que sur le même type de vaccin. Et au vu de l’hypermédiatisation de la grippe porcine à l’époque, il est possible que la peur d’attraper la grippe porcine l’ait emporté sur toute peur diffuse des vaccins. Néanmoins, même si elle n’est pas entièrement irréfutable, Maurer estime que la preuve évidente d’un effet indirect des expériences de vaccinations saisonnières sur la vaccination pandémique suggère que l’expérience par le passé d’un vaccin saisonnier pourrait rendre un individu plus susceptible de se faire administrer un vaccin saisonnier à l’avenir.

Prendre en compte l’effet d’apprentissage du consommateur

Les praticiens peuvent tirer de précieux enseignements de cette étude. Pour les personnes responsables d’augmenter le taux de vaccination, il est important de tenir compte de l’impact probable futur de toute campagne de sensibilisation par les effets d’apprentissage du consommateur, lorsque l’on considère le retour sur investissement d’une telle campagne. Ces effets dynamiques signifient donc qu’il est possible que les avantages d’une campagne de santé publique conçue pour encourager la participation à un programme de vaccination s’étendent au-delà de la saison d’une grippe particulière, et aient un impact positif sur la vaccination dans les années suivantes.

L’importance de la première expérience est également évidente. Les responsables de la santé publique doivent agir sur le nombre de personnes disposées à se soumettre à cette première expérience de vaccination, et ce afin que l’effet d’apprentissage puisse influencer les comportements futurs. Curieusement, une autre étude conduite par Maurer révèle que les personnes sont plus susceptibles de se faire vacciner pour la première fois si cette vaccination est faite dans un contexte médical, lors d’une visite de routine auprès d’un médecin, par exemple. Après cette première vaccination, l’effet d’apprentissage du consommateur pourrait rendre les individus plus favorables à l’égard de l’utilisation future de vaccins dans un cadre non-médical, comme, par exemple, en pharmacie, droguerie ou sur le lieu de travail, ce qui présente des avantages en termes de coûts et de rationalisation.

Le concept d’apprentissage du consommateur et ses effets sont bien acquis dans le monde du marketing des biens de consommation, mais pas autant dans le secteur de la santé publique. L’étude de Maurer et Harris constitue une contribution importante à l’ensemble des travaux, encore limités mais en augmentation, démontrant les avantages de l’effet d’apprentissage du consommateur dans le domaine de la santé publique. Les conclusions de cette étude pourraient contribuer à améliorer le taux de vaccination (et pas seulement pour la grippe) et réduire l’énorme charge économique que représentent les maladies infectieuses pour les collectivités et les individus.


Lire l’article académique original: Jürgen Maurer and Katherine Harris. Learning to trust flu shots: Quasi-experimental evidence from the 2009 Swine flu pandemic, Health Economics 25(9), September 2016: 1148-1162.