Le marché illégal des déchets toxiques en Italie: récit d’un talent entrepreneurial placé entre de mauvaises mains

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Guido Palazzo, professeur en éthique des affaires, met en lumière un cas où l’ingéniosité entrepreneuriale est devenue toxique sur les plans environnementaux et sociaux, menaçant la santé et le bien-être économique de milliers de personnes qui vivent et travaillent en Italie.

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Guido Palazzo est professeur en éthique des affaires. Il est surtout connu pour ses études sur la mondialisation, mais il étudie également l’impact du crime organisé sur les affaires et la société.

Il y a près de trente ans, le 4 février 1991, Mario Tamburrino était blessé au travail par des éclaboussures de produits chimiques industriels projetées dans ses yeux. À ce moment-là, Tamburrino était en train de décharger l’un des 571 barils de déchets qu’il avait transportés à Naples. Dans des circonstances normales, le conducteur du camion aurait probablement été couvert par les assurances de son employeur, ou aurait poursuivi son employeur en justice, et l’affaire aurait été peu médiatisée. Mais il ne s’agissait pas d’un accident de travail classique. Le malheur de Tamburrino a permis de mettre au jour un scandale criminel impliquant l’ingéniosité entrepreneuriale de la mafia, une réglementation laxiste et la pollution environnementale à l’échelle industrielle. Un scandale qui se poursuit aujourd’hui.

Un talent entrepreneurial utilisé à mauvais escient

Tamburrino transportait des barils industriels de déchets toxiques du Piémont, dans le nord de l’Italie, vers Naples afin de les évacuer illégalement dans le sud. Après l’accident, il a été emmené à l’hôpital de Naples où il a inventé une histoire pour dissimuler les circonstances réelles de sa blessure. Mais alors que les médecins n’avaient peut-être pas d’autre choix que de classer l’affaire dans la catégorie « empoisonnement par des substances inconnues », la police italienne a été alertée d’une activité de niche que la mafia peaufinait depuis le milieu des années 80: le traitement illégal des déchets toxiques.

Il s’est avéré que les 571 barils de Tamburrino n’étaient que la pointe d’un problème colossal. Ils dépendaient d’un modèle d’affaires, que bien qu’illégal, la Camorra et d’autres organisations criminelles comme la Ndrangheta qui opère en Calabre, avaient affiné et développé pendant plusieurs décennies, offrant un véritable service sur le marché de la gestion des déchets dangereux.

Dans la plupart des pays développés, l’élimination légale des déchets toxiques est à la fois lourde, longue et coûteuse. Elle est généralement très réglementée et bien supervisée, et constitue une cible évidente pour les pratiques commerciales peu scrupuleuses.

En Italie, les entrepreneurs mafieux ont profité d’un système de réglementation et d’application laxiste, récoltant les déchets industriels dans les usines du Nord (et d’autres pays), les transportant vers le Sud et les évacuant où ils le pouvaient: sur les chantiers, dans les lacs, sur les terres agricoles, en mer, et même dans les régions en conflit en Afrique du Nord comme la Somalie. À mesure que les décharges à la sauvette devenaient plus risquées, les criminels ont falsifié des documents pour faire passer les déchets toxiques pour des déchets ménagers, puis les jeter dans des sites d’enfouissement officiels. De fait, les déchets toxiques ont même pu être étiquetés comme propres à servir d’engrais.

Pour les criminels, il s’agit d’une entreprise idéale à faible risque et à profit élevé, qui permet aux entrepreneurs de déchets de sous-coter les prix de leurs concurrents honnêtes jusqu’à 90%. Mais si le résultat a été exceptionnellement profitable pour les organisations criminelles, son impact a été désastreux pour l’environnement, les communautés italiennes et, finalement, la réputation du pays.

Un problème toxique à tous les niveaux

Des millions de tonnes de déchets industriels toxiques ont été déversés en Campanie, une région autrefois réputée pour la fertilité de son sol. En conséquence, la population locale a été exposée à des terres contaminées par des déchets produits dans les hôpitaux, les mines, l’agriculture, le raffinage du pétrole, le textile, le nucléaire, la chimie, la construction et les industries de transformation alimentaire. Il s’agit de matières très dangereuses comme l’amiante, le zinc, le plomb, le germanium, l’arsenic, le mercure, le chlore, le cadmium, le chrome, la dioxine et l’uranium. Les tests sanguins des personnes vivant en Campanie montrent par exemple des niveaux alarmants de dioxines. Toxiques individuellement, ces produits chimiques industriels sont particulièrement mortels lorsqu’ils sont combinés: ils sont cancérigènes, mutagènes et mortels. L’ampleur du phénomène signifie que ces contaminants sont présents dans les aliments, dans l’eau potable et dans l’air que les gens respirent.

En plus de la contamination, ce trafic illégal a causé d’autres problèmes. Au cours de la première décennie des années 2000, Naples était en proie depuis longtemps à une crise des ordures ménagères, les déchets s’accumulant dans les rues. C’était symptomatique d’un problème à l’échelle de la région, car les déchets industriels étaient déversés dans des décharges prévues pour les ordures ménagères, qui atteignaient alors les limites de capacité beaucoup plus tôt que prévu, alors que les citoyens ne pouvaient ou ne voulaient pas financer de nouvelles décharges par une augmentation des taxes.

Peu après la visite de Tamburrino à l’hôpital, le journal italien La Repubblica publia un article attirant l’attention sur le problème de la mise en décharge des déchets toxiques. Suivirent, à partir de 1994, les rapports annuels de Legambiente, l’une des ONG environnementales italiennes les plus puissantes. Au début cependant, cette médiatisation n’a guère contribué à sensibiliser plus généralement l’opinion publique italienne ou à mobiliser la population ou les autorités politiques pour qu’elles passent à l’action.

Il a fallu un mouvement de protestation communautaire dirigé par un curé pour déclencher une réaction plus large. Une campagne très émouvante en 2012 a vu des militants attirer l’attention sur une région qu’ils ont appelée le « triangle de la mort » et la « terre des feux » (en raison de la pratique qui consiste à brûler les déchets toxiques). La campagne a recouru à des photos de « mères de la terre des feux », représentant des parents tenant de jeunes enfants morts du cancer. Le Pape François s’est même joint à ce chœur de désapprobation. Malheureusement, cependant, la force de la protestation s’est estompée lorsqu’il est devenu évident que cette mauvaise publicité menaçait les deux principales activités de la région: la production alimentaire et le tourisme.

Le temps du nettoyage

Les législateurs et les organismes de réglementation ont été étonnamment lents à agir. Il semble qu’il y ait eu déni et opacité de la part des autorités politiques. En 2013, la Ministre de la Santé de l’époque, Beatrice Lorenzin, s’est rendue en Campanie, mais a suggéré que les taux élevés de cancer dans la région étaient liés à une mauvaise alimentation et à l’obésité. Plus récemment, ces dernières années, la discussion sur les déchets toxiques a été qualifiée de « fake news » (fausse nouvelle) par un membre du Sénat italien, tandis que le Président de la Campanie a déclaré que le problème était résolu, grâce à l’envoi vers des incinérateurs partout en Europe des déchets qui avaient temporairement été emballés dans du plastique, faute de décharge.

Les crimes environnementaux ont finalement été reconnus au niveau du code pénal en 2015. Cependant, il n’est pas certain que la loi ait eu beaucoup d’impact. Il est difficile d’évaluer l’ampleur actuelle du problème. En 2016, par exemple, la police italienne a bloqué plus de trois millions de tonnes de déchets toxiques entrants. Pourtant, il ne s’agit probablement que d’une fraction relativement faible des déchets qui ont été éliminés avec succès. Des preuves produites par Legambiente, plusieurs commissions parlementaires ad hoc et la police anti-mafia, suggèrent que la réglementation a été inefficace et que les zones contaminées s’étendent vers le sud au-delà de la Campanie, et vers le nord, dans des endroits comme Florence et Milan.

Mais alors que la Camorra continue d’adapter son modèle d’affaires pour tirer des milliards d’euros de bénéfice du trafic illégal de déchets, peu semblent vouloir ou pouvoir perturber cette activité destructive sur le plan environnemental et social. Alors que les toxines s’infiltrent lentement dans les eaux souterraines de la région, empoisonnant irréversiblement de vastes étendues du sud de l’Italie pour les générations futures, il est peut-être temps de procéder à un nettoyage complet et légal de ce que Legambiente appelle le biocide d’Italie.


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