Le cycle économique de la peur: comment la panique a alimenté la récession mondiale

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Comme le président Franklin D. Roosevelt l’a un jour justement fait remarquer: «la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même». Un aphorisme dont les décideurs devraient prendre note si l’on en croit les conclusions d’une étude menée par Philippe Bacchetta et Eric van Wincoop sur les causes de la Grande Récession.

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Comme les deux chercheurs le révèlent, un sentiment négatif peut alimenter une chaîne d’événements auto-réalisateurs qui dégénère rapidement en crise économique mondiale majeure due à la panique.

BacchettaPhilippe Bacchetta est professeur de macroéconomie. Ses recherches portent notamment sur la finance internationale, les crises financières, les taux de change et l’économie monétaire.

La Grande Récession qui a débuté aux États-Unis en 2008 a été exceptionnelle à de nombreux égards. Elle n’a pas seulement été plus longue et plus dévastatrice que de nombreuses crises précédentes, elle était également extraordinairement généralisée. Il s’agissait véritablement d’une crise mondiale. La forte baisse de la production, de la consommation, de l’investissement et des bénéfices des entreprises aux États-Unis a été reproduite dans le monde entier.

De nombreux commentateurs ont attribué la nature mondiale de la crise à des niveaux élevés d’intégration commerciale et financière. Les recherches menées par Philippe Bacchetta et Eric van Wincoop suggèrent cependant que d’autres mécanismes ont joué un rôle prépondérant; il s’agit de conclusions importantes si nous devons tirer les leçons du passé et essayer d’éviter une récession similaire à l’avenir.

Historiquement, les récessions majeures ont eu un effet marquant sur le rendement économique des premiers pays touchés, mais leur impact était souvent limité partout ailleurs. La Grande Dépression en est l’exemple parfait: le déclin de la production était bien plus important aux États-Unis que dans le reste du monde.

Anatomie d’une crise

Avec la Grande Récession de 2008-2009 cependant, la piètre performance des États-Unis évaluée à l’aune de divers indicateurs économiques et commerciaux entre fin 2008 et début 2009 a également trouvé des échos un peu partout dans le monde. Il en a été de même pour les perspectives négatives et l’incertitude accrue quant aux possibilités de croissance future.

La contagion du système financier, et notamment l’accès restreint au crédit, n’est pas la cause première de la nature mondiale de la crise de 2008-2009.

Une telle contagion pourrait ne pas sembler surprenante pour l’observateur non averti dans le contexte de l’économie mondialisée du XXIe siècle. Pourquoi les répercussions de technologies perturbatrices qui changent la donne, ou d’un krach boursier significatif, ne se feraient-elles pas sentir par-delà les océans dans des pays et des continents éloignés? Comme les auteurs le notent, la contagion du système financier, et notamment l’accès restreint au crédit, n’est cependant pas la cause première de la nature mondiale de la crise de 2008-2009. Le crédit n’a pas connu de baisse significative ailleurs qu’aux États-Unis. De précédentes recherches suggèrent également que la transmission d’un choc financier entre les pays requiert une intégration des marchés de marchandises et financiers plus poussée que celle présentée par les pays affectés. Un autre mécanisme était à l’œuvre.

Leurs peurs sont devenues auto-réalisatrices: la demande s’est tarie et le marasme économique annoncé est devenu réalité

Mais pour quelle raison la Grande Récession a-t-elle été aussi généralisée et en quoi était-elle différente des précédentes crises? C’est à ces deux questions que les auteurs ont cherché à répondre. La solution, suggèrent les auteurs, se trouve dans la peur économique qui s’est saisie des entreprises et des consommateurs du monde entier. Tandis que les différents membres de l’écosystème économique mondial ont revu leurs estimations de revenus futurs et d’activités économiques à la baisse, leurs peurs sont devenues auto-réalisatrices: la demande s’est tarie et le marasme économique annoncé est devenu réalité. Les résultats de sondage montrent que les perspectives de croissance du PIB d’un panel de 17 pays autres que les États-Unis reflétaient très largement le sentiment américain, de même que l’écart perçu avec les prévisions de croissance.

Les auteurs ont élaboré un modèle à deux pays pour enquêter sur les mécanismes de la contagion et sur les facteurs qui jouent un rôle dans la propagation d’un sentiment négatif. Ils ont ainsi mis à jour une chaîne d’événements dévastatrice.

Les entreprises qui ont fixé des prix, mais rencontrent par la suite des difficultés financières et font face à de faibles bénéfices et à un resserrement du crédit, pourraient ne pas être capables d’investir suffisamment afin de maintenir les taux de productivité. La confiance des travailleurs, qui sont également consommateurs, est entamée, et ils anticipent leur baisse de salaire et de budget, réduisant de fait la consommation. Une demande moindre provoque une baisse des bénéfices et, si le crédit reste serré, une baisse de l’investissement, de la productivité et des revenus. Les entreprises font faillite. La panique s’installe. Une récession s’ensuit.

Des prévisions économiques revues à la baisse sont ainsi susceptibles de devenir une réalité économique, accroissant en retour l’incertitude liée à la production future. Mais qu’en est-il de la contagion? Les auteurs démontrent qu’une intégration même limitée est le prérequis à la propagation de la panique économique entre deux pays.

Lorsque l’un des deux pays est saisi d’un malaise économique auto-réalisateur, l’autre pays suit

Des pays suffisamment intégrés sont incapables d’élaborer des perspectives différentes de l’avenir. Passé un certain seuil d’intégration entre deux pays, les conditions sont réunies pour que, lorsque l’un des deux pays est saisi d’un malaise économique auto-réalisateur, l’autre pays suive. À l’inverse, si la situation économique est suffisamment bénigne, l’investissement restera possible et le calme prévaudra dans les deux pays. En dessous de ce seuil d’intégration, cependant, il est possible qu’un pays ne soit pas affecté par la panique d’un autre.

Panique économique

Les auteurs montrent comment, en 2008 et 2009, les conditions étaient extrêmement propices à la création d’un cycle de panique auto-réalisateur qui avait toutes les chances de mener à un déclin de la production et de la performance économiques. Les pertes des entreprises financières en particulier ont conduit à un désendettement et un resserrement du crédit a rendu les prêts difficiles à obtenir pour les entreprises. Les faibles taux d’intérêts prévalant dans de nombreux pays ont limité la possibilité pour les banques centrales d’utiliser l’abaissement des taux d’intérêts comme instrument monétaire pour relancer la croissance. Les niveaux élevés d’endettement gouvernemental ont de plus restreint la capacité des pays à stimuler la croissance en augmentant les dépenses publiques.

Ajoutez à cela un élément déclencheur, tel que les turbulences des marchés américains faisant suite à son krach immobilier et l’effondrement de ses marchés d’obligations adossées à des actifs (CDO), combiné à une intégration suffisante entre les pays et vous obtenez une panique contagieuse et une récession difficilement évitable.

Dans leurs recherches, les auteurs identifient un mécanisme auto-réalisateur qui a le potentiel de causer une panique économique mondiale, ainsi que les conditions qui favorisent l’apparition d’une telle panique. Ce faisant, ils offrent aux décisionnaires une opportunité d’élaborer des politiques visant à empêcher que les conditions de récession analogues ne soient réunies. Les entreprises peuvent également profiter des conclusions de cette étude, par exemple en tenant compte lors de l’élaboration de leurs stratégies de prévention des risques et de prévision.

Malgré les efforts mis en œuvre par les décisionnaires et les professionnels afin d’éviter les récessions futures, le phénomène de la panique économique généralisée est cependant probablement parti pour durer au regard de l’intégration mondiale.


Lire le travail de recherche original: Bacchetta P. & van Wincoop E. (in press). The Great Recession: A Self-Fulfilling Global Panic. American Economic Journal: Macroeconomics.


Crédit photo: peshkov / istockphoto