Impact des taux d’intérêt garantis sur les investissements à long terme dans les produits d’assurances

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Avec la hausse de l’espérance de vie, garantir à la population suffisamment de moyens financiers à la retraite représente aujourd’hui un important défi pour les gouvernements, qu’il s’agisse d’un financement qui implique le secteur public, le secteur privé, ou les deux. Les recherches de Joël Wagner portent essentiellement sur les questions de gestion du risque et des assurances. Dans ses récents travaux, il s’intéresse notamment aux produits d’investissement à long terme, comme les assurances-vie épargne traditionnelles.

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Dans cet article, Joël Wagner met en évidence le fait que les consommateurs ne sont pas toujours bien placés pour évaluer les bénéfices relatifs à un produit d’assurance, en particulier l’assurance-vie épargne, produit très courant en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Il soulève également la question suivante: les compagnies d’assurance qui proposent ce type de produit comptent-elles dans leur prix toute la valeur qu’il offre aux clients ?

Joel Wagner est professeur de Sciences actuarielles. Ses travaux concernent notamment les assurances maladie, les assurances vie, les retraites, le calcul des primes et la gestion des assurances.

Quels sont les types de produits financiers que vous étudiez dans vos travaux de recherche?

Nos recherches portent sur un type de produit d’assurance-vie épargne que l’on retrouve essentiellement en Allemagne, en Autriche et en Suisse – soit la partie germanophone du monde. Il s’agit d’un type particulier de produit d’épargne à long terme, proposé par de nombreux assureurs. Constitué d’un élément assurance-vie et d’un élément épargne, il offre la garantie du capital, un taux d’intérêt annuel garanti et la participation à une part des éventuels bénéfices excédentaires. À terme, le capital cumulé est généralement converti en rente.

Vos recherches montrent qu’il est possible que les clients ne soient pas à même d’identifier précisément le type de produit qui leur offrira le meilleur rapport qualité-prix sur le long terme. Quels en sont les enjeux?

Les assureurs ont été confrontés à un certain nombre de défis ces dernières années. En raison des conditions de marché difficiles, ils ont dû lutter pour générer le rendement sur investissement requis et remplir leurs obligations envers leurs clients. Les compagnies ont cependant fait tout leur possible pour offrir les garanties les plus élevées autorisées par le régulateur. Parallèlement, les interventions réglementaires ont introduit de nouvelles exigences en matière de solvabilité, fixant les niveaux de capital que les assureurs doivent détenir. Le but étant d’offrir un niveau satisfaisant de sécurité financière pour les clients.

Ces mesures semblent-elles sensées? En particulier si les taux d’intérêt baissent ou sont à des niveaux très faibles, comme c’est le cas dans de nombreuses économies à l’heure actuelle.

Le problème, c’est que la concurrence, pour attirer les clients, contraint les assureurs à offrir le niveau maximal de garantie autorisé. Ainsi, en Suisse et en Allemagne, les taux d’intérêt dans les obligations d’État ont été proches de zéro, voire négatifs. Mais les taux d’intérêt maximaux autorisés étaient d’environ 1 ou 1,5%, même si les taux d’intérêt nets supportés par l’économie étaient bien plus faibles.

Les clients à la recherche du meilleur produit possible sur le marché sont souvent convaincus par des taux garantis plus élevés. Cependant, nos recherches montrent que cette stratégie d’investissement n’est pas dans l’intérêt des clients sur le long terme. Nos travaux mettent en évidence des approches alternatives, avec des produits proposant des garanties plus faibles et pouvant offrir aux clients de meilleurs rendements sur le long terme.

Pour quelles raisons?

La difficulté pour les assureurs (et leurs clients) est que l’offre d’intérêts garantis à des niveaux relativement élevés est liée à des restrictions concernant les niveaux de capital que les assureurs détiennent, ainsi qu’aux types d’investissement qu’ils peuvent réaliser pour maintenir leur niveau de sécurité. L’idée du régulateur est de protéger les clients, de limiter les prises de risques, et d’essayer de réduire les probabilités de défaillance financière des assureurs.

Une compagnie qui propose un rendement garanti plus élevé sera plus limitée dans la manière dont elle investit ses actifs pour tenter d’obtenir les rendements promis. Par exemple, elle pourrait devoir orienter ses investissements vers des obligations d’État, au caractère moins risqué, plutôt que vers des actions qui fourniraient un meilleur rendement (mais présentant plus de risques).

Théoriquement, si les investissements ne présentent pas de risques, ils ne fourniront pas d’aussi bons rendements que d’autres approches d’investissement. L’assureur dégagera moins de profit, et les bénéfices partagés lors d’une distribution éventuelle seront donc moins élevés également.

En outre, une approche avec des risques aussi faibles rendra la compagnie d’assurances moins attrayante pour les investisseurs, qui, à leur tour, seront moins enclins à investir dans ces sociétés, ce qui entraînera des problèmes pour le secteur en général.

Tous les investissements à faible risque ne sont pas nécessairement moins risqués?

C’est exact. Il faut garder à l’esprit que les obligations d’État ne sont pas toujours dépourvues de risques, comme l’ont par exemple montré les problèmes financiers en Grèce. En effet, si les résultats des mesures du régulateur consistent à forcer tous les assureurs à agir de façon similaire, cela entraîne également un certain risque. Si les mesures réglementaires encouragent toutes les organisations à investir dans des obligations d’État, une bulle pourrait se former sur le marché obligataire, par exemple. Bien qu’une réglementation s’avère nécessaire, il convient toutefois de conserver suffisamment de liberté pour que les organisations diversifient leurs investissements. Il ne faudrait pas créer un ensemble de risques en essayant d’en éviter un autre.

Par ailleurs, toute transaction entraîne des coûts pour le client. Ces types de coûts sont surveillés par exemple dans l’UE, et de fortes pressions s’exercent pour évoluer vers plus de transparence. Mais si un client exigeant s’acquitte de coûts de transaction pour des investissements à faible risque dans des obligations d’État, il ferait tout aussi bien d’investir directement dans les actifs sous-jacents, évitant ainsi ces frais.

D’après votre modèle, quelle est, dans ces types de produits, la meilleure approche d’investissement pour les clients?

Les résultats de nos travaux ont permis de conclure que si un assureur promettait des taux d’intérêt garantis moindres, il avait moins de responsabilités et plus de liberté d’investissement. En prenant des risques plus importants lors de l’investissement, il pouvait offrir aux clients un rendement relativement meilleur dans l’ensemble, lors du partage des bénéfices à la fin de l’année.

Il est important de noter également l’existence d’un filet de sécurité pour le client, dans la mesure où il dispose encore du rendement garanti des taux d’intérêt et de la participation aux bénéfices réalisés par l’assureur.

Cela rend aussi l’assureur plus attrayant pour les investisseurs, et le secteur en bénéficie en conséquence.

Quels autres problèmes votre travail de recherche a-t-il mis en évidence?

Le fait que les sociétés doivent être plus conscientes de la valeur financière de leurs produits a constitué un problème. Quel est le coût de financement des avantages qu’ils proposent?

Aussitôt qu’il existait un écart significatif entre le rendement sur capital que les assureurs pouvaient obtenir et le montant garanti au client, cela ne les poussait pas vraiment à calculer précisément la valeur, ou à intégrer au prix les avantages d’un rendement garanti sur une certaine durée – ni à calculer la valeur des conditions auxquelles le produit est offert, comme le droit de faire une pause dans les paiements, par exemple.

Cependant, dans un environnement de taux d’intérêt faibles, le secteur doit évaluer avec plus de précision les avantages inclus dans les produits offerts. D’un côté, ils doivent être récompensés pour les avantages proposés. Mais de l’autre, l’environnement concurrentiel ne permet plus de fixer des prix (excessifs) assortis de marges importantes.

Vous collaborez avec de nombreuses compagnies dans ce secteur. Quels sont, à l’heure actuelle, vos principaux messages aux assureurs?

Au cours des prochaines années, ils doivent s’attacher à affiner et développer le meilleur produit avec les bons éléments. La combinaison d’assurance-vie et d’épargne dans un seul produit est un véritable argument de vente. Avec la bonne offre de garantie, les assureurs seront toujours en mesure d’attirer les clients.

De plus, ils doivent vraiment comprendre la valeur financière du produit qu’ils vendent. À l’heure actuelle, on est toujours confronté à une boîte noire, avec des chiffres globaux qui n’offrent pas suffisamment de visibilité sur les coûts et la tarification.


Papier de recherche: Policy Characteristics and Stakeholder Returns in Participating Life Insurance: Which Contracts Can Lead to a Win-Win? (2016). HEC-DSA Working Paper. By Joël Wagner, Professor of Actuarial Sciences, HEC Lausanne and Charbel Mirza, HEC Lausanne.


Featured image by Olivier Le Moal / fotolia

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