Comment les valeurs amènent à un changement des pratiques institutionnelles?

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Un petit groupe d’apprentis-entrepreneurs a réussi là où beaucoup d’autres avaient échoué, en réduisant l’emprise de la mafia sicilienne sur un certain nombre d’entreprises en Italie. Antonino Vaccaro et Guido Palazzo ont enquêté sur l’initiative du groupe Addiopizzo et ont découvert une approche efficace, en cinq points, qui permet une transformation institutionnelle et culturelle.

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PalazzoGuido Palazzo est professeur en éthique des affaires. Il est surtout connu pour ses études sur la mondialisation, mais il étudie également l’impact du crime organisé sur les affaires et la société.

Le crime organisé a bien entendu des conséquences négatives sur le plan social, mais aussi un impact important sur le business, infiltrant insidieusement des entreprises légales dans de nombreux pays, de la construction à la gestion des déchets. Ainsi, même s’il agit en dehors de la loi, le crime organisé s’est avéré très résistant malgré les nombreuses tentatives pour l’éradiquer. Cela pourrait bien changer cependant, si l’on en croit une recherche récente de Guido Palazzo et Antonino Vaccaro, qui détaille une stratégie alternative et étonnamment efficace pour diminuer la pression du crime organisé sur les communautés et les industries qui le subissent.

Palazzo et Vaccaro ont étudié l’une des plus célèbres organisations criminelles du monde, la mafia sicilienne et, en particulier, son système de paiement pour protection ou Pizzo, qui existe depuis 150 ans. Dans le bastion de la mafia qu’est la Sicile, 90 % des propriétaires de petites ou moyennes entreprises, des tenanciers de kiosques à journaux aux propriétaires de sociétés de construction, donnaient de l’argent pour leur protection en 2004 (début de la période d’étude). Payer pour sa protection était devenu une pratique entrée dans les mœurs. Refuser ouvertement de payer le Pizzo entraîne ostracisme, intimidation, violence physique et, dans certains cas, le meurtre.

Contrairement à de nombreuses tentatives infructueuses pour combattre l’influence de la mafia sicilienne, Addiopizzo (Adieu Pizzo), une initiative récente dans le même sens, a rencontré un succès significatif. De plus, elle a réussi cette prouesse sans l’aide d’un super-héros, luttant contre les injustices de la mafia. Au contraire, Addiopizzo a démarré avec un groupe de sept jeunes apprentis-entrepreneurs, des autocollants, et un slogan: «Une société qui paie le Pizzo est une société sans dignité.» Ce slogan est bientôt devenu un mouvement, un réseau et une campagne, qui ont remis en cause des habitudes et des pratiques bien ancrées, entraînant dans leur sillage une large coalition d’entrepreneurs, de consommateurs, d’étudiants, d’enseignants et de policiers.

Recruter, unifier et engager des participants autour d’une volonté commune de changement

Au cœur de l’effort de changement d’Addiopizzo, notent les auteurs, il y a l’interprétation des valeurs et une série d’actions et d’initiatives qui peuvent être divisées en catégories que les auteurs appellent micro-processus. Ces micro-processus aident à recruter, unifier et engager des participants pour ce mouvement, autour d’une volonté commune de changement. En disséquant et en analysant le processus à l’œuvre dans Addiopizzo, Palazzo et Vaccaro dégagent les grandes lignes d’une approche stratégique efficace du changement. Cette approche, pertinente pour réduire l’impact du crime organisé sur les affaires, est potentiellement efficace pour transformer des cultures organisationnelles bien ancrées, hautement résistantes au changement.

Le pouvoir de la mafia sur les affaires repose sur la menace de la violence. En modifiant les valeurs, les croyances et les pratiques qui prévalaient depuis longtemps, ils ont établi de nouvelles normes. Les pratiques du crime organisé étaient devenues le cours normal des choses. Changer le statu quo signifie lutter contre les habitudes en vigueur, proposer des alternatives et créer les conditions pour qu’elles adviennent. Addiopizzo a réussi là où les autres avaient échoué.

Une approche du changement basée sur les valeurs

Grâce à leurs liens avec les participants impliqués dans Addiopizzo, à l’analyse de leur communication interne et d’autres éléments, les auteurs ont identifié cinq micro-processus clés, basés sur les valeurs, qui permettent de modifier un statu quo bien établi.

Recruter des participants possédant des valeurs est un premier jalon. C’est le fondement sur lequel un dialogue de confiance peut s’engager entre les militants et les participants. Tout commence en faisant partager l’importance de certaines valeurs aux participants, la sécurité et la légalité dans ce cas, par exemple, et en leur faisant abandonner tout esprit de désengagement moral.

Les militants encouragent les entrepreneurs à analyser les conséquences de leur adhésion aux règles et valeurs établies par le crime organisé

Les militants encouragent les entrepreneurs à analyser les conséquences de leur adhésion aux règles et valeurs établies par le crime organisé et à les comparer à celles qui prévalent dans les pays où règne la légalité. De cette façon, l’ancrage met en place un point de vue alternatif (différent du point de vue bien établi mais nauséabond) sur l’impact du crime organisé et de ses pratiques sur la société dans laquelle habitent les participants.

Ceux-ci sont encouragés à repenser leur interprétation des valeurs et à envisager de nouvelles significations alternatives. Des questions telles que «À quoi ressembleraient ces valeurs dans un monde idéal» peuvent aider. Voir ces valeurs, pourries par leur association avec le crime organisé, sous un nouveau jour stimule des approches et des comportements différents. Les participants sont invités à penser à la façon dont ils pourraient donner vie à ces valeurs par leurs propres actions, en choisissant de ne plus acheter de marchandises aux vendeurs qui paient le pizzo, par exemple.

Puisqu’elle implique une réinterprétation des valeurs et un plan d’action pour l’émergence de comportements anti-crime organisé, cette nouvelle approche doit être sécurisée. Des valeurs telles que la sécurité et la légalité sont à l’origine de l’implantation d’espaces sûrs, où les participants partageant les mêmes opinions peuvent se rencontrer et discuter des initiatives prises contre le crime organisé.

Une fois que les activités anti-crime organisé sont sur les rails, les participants sont réunis dans de nouveaux réseaux, à l’intérieur de catégories telles que consommateurs ou propriétaires d’entreprise, ou en mêlant ces catégories. Ces réseaux font la promotion d’activités qui minimisent les risques liés à une opposition frontale au crime organisé et vont au-delà de l’influence du crime organisé, en permettant à de nouvelles pratiques de se développer et de s’implanter, loin des influences pernicieuses.

Un changement institutionnel n’a pas besoin d’un leader héroïque

Comme le montrent les auteurs, un changement institutionnel, et dans ce cas une bataille contre l’infiltration des entreprises par le crime organisé, n’a pas besoin d’un leader héroïque. Comme dans le cas d’Addiopizzo, de grandes choses peuvent être réalisées en partant de la base, par une vaste coalition de participants utilisant une approche basée sur des valeurs pour mobiliser et amener le changement.

De plus, bien que Palazzo et Vaccaro aient axé leur travail sur les changements institutionnels dans le contexte du crime organisé et de la mafia sicilienne, les implications peuvent être beaucoup plus larges. La méthode basée sur des séries de micro-processus décrite par les auteurs pourrait être utilisée pour apporter d’autres changements sociétaux, par exemple. Elle pourrait sans doute aider aussi à résoudre un problème récurrent dans les entreprises: comment changer les habitudes profondément ancrées dans la culture de l’organisation.


Lire le travail de recherche original: “Values Against Violence: Institutional Change In Societies Dominated By Organized Crime” par Antonino Vaccaro, IESE Business School, et Guido Palazzo, Faculté des HEC, Université de Lausanne (HEC Lausanne). Paru dans l’Academy of Management Journal.


Crédit photo: Salvatore Ciambra / Flickr CC