Changer les mentalités face aux questions sociales et économiques: une nouvelle approche

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Les recherches montrent que, peut-être par instinct, on a tendance à préférer la stabilité et le statu quo à la transformation et aux nouvelles idées, même si le résultat est pénalisant sur le plan personnel. L’acceptation tacite des inégalités en dépit de ses répercussions négatives avérées sur la société en est un bon exemple. Patrick Haack, professeur assistant à HEC Lausanne et Jost Sieweke, professeur assistant à la Vrije Universiteit Amsterdam, se penchent sur les raisons qui nous poussent à penser ou à nous comporter ainsi. Ils nous apportent ainsi de nouvelles perspectives convaincantes sur la manière de changer les attitudes et comportements prédominants.

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Patrick Haack est un professeur en éthique des affaires. Ses recherches s’intéressent notamment à la formation des évaluations sociales, à l’adoption de pratiques, à l’institutionnalisation et à la légitimation.

Les inégalités sociales et économiques nourrissent de plus en plus les débats. Alors que l’écart entre les nantis et les démunis se creuse – la fortune des quelque soixante plus riches équivalant à celle de la moitié la plus pauvre de la population de la planète –, on prend de plus en plus conscience que les systèmes économiques actuels ne fonctionnent pas pour toutes les couches de la société. Les répercussions négatives des inégalités se dessinent clairement: problèmes de santé, mécontentement et faible croissance économique.

Or, malgré ce constat, et même si les recherches semblent montrer que nous vivons dans un monde où la justice et l’équité ont leur importance, peu d’efforts sont faits pour redresser la barre. L’absence de protestations populaires est criante. On se pose moins la question de savoir comment nous en sommes arrivés à ce point, que celle de savoir pourquoi tant de personnes semblent accepter l’inégalité, y compris les millions de personnes personnellement désavantagées.

Il s’agit d’un mystère que les chercheurs Patrick Haack et Jost Sieweke tentent de percer dans leur article The Legitimacy of Inequality (La légitimé de l’inégalité), qui offre un regard nouveau sur la manière de façonner des comportements vis-à-vis de systèmes sociaux et économiques.

Façonner les comportements

Haack et Sieweke s’appuient sur les théories socio-psychologiques existantes pour identifier deux mécanismes, l’adaptation et le remplacement, qui peuvent expliquer selon eux comment, le cas échéant, un système social en vient à être accepté comme légitime.

Avec l’adaptation, les auteurs suggèrent que les individus modifient leurs valeurs et leurs normes pour se conformer à ce qu’ils estiment être les «normes établies et valides de la société».

Les facteurs qui contribuent à la perception de ces normes comme étant valides incluent la perception de prévalence inévitable d’un système ainsi que la force et l’ampleur de l’approbation collective. Un individu exposé à l’inégalité jugera finalement l’inégalité acceptable, en particulier si celle-ci est appuyée par des figures d’autorité (personnalités politiques, experts, médias, corps judiciaire) et représentée comme un fait social. Dans cette perspective, les perceptions de «ce qui est» façonnent les perceptions de «ce qui devrait être».

Le processus d’adaptation prend du temps. Plus un individu a connu un système donné, plus il lui faut de temps pour s’adapter et consentir à un système différent qui diverge de ses croyances établies. Plus l’exposition d’un individu à un système s’appuie sur l’égalité, plus il lui faudra du temps pour accepter un système auquel l’inégalité est inhérente.

D’après les auteurs, le remplacement constitue un autre mécanisme impliqué dans l’acceptation d’un nouveau système social. Ici, les attitudes et croyances relatives au statu quo évoluent au fur et à mesure que les jeunes générations remplacent les vieilles générations. Les générations plus anciennes ayant davantage connu l’égalité prennent plus de temps à accepter l’inégalité. À contrario, les jeunes générations, qui ne connaissent rien d’autre, sont plus facilement enclines à accepter l’inégalité, faisant ainsi évoluer les attitudes collectives vers une acceptation de l’inégalité au fil du temps.

La théorie mise en pratique

Pour tester leurs hypothèses, les auteurs ont profité des circonstances uniques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Allemagne était divisée en deux entités avec des systèmes sociaux, économiques et politiques très différents. Dans le système socialiste d’Allemagne de l’Est (RDA), les normes dominantes étaient égalitaristes, avec les notions d’égalité et de répartition égale des opportunités et des ressources façonnant le style de vie. Toutefois, en Allemagne de l’Ouest (RFA), l’inégalité était perçue comme un effet secondaire inévitable du capitalisme compétitif, le prix à payer pour la croissance économique et la liberté démocratique.

La division a perduré jusqu’à la fin des années 1980 et la chute du mur de Berlin. Après la réunification de l’Allemagne en 1990, l’ancienne République socialiste d’Allemagne de l’Est a été intégrée à l’Allemagne de l’Ouest. Le groupe auparavant isolé d’Allemands de l’Est ayant baigné dans l’idéologie socialiste fut alors exposé aux inégalités existantes dans le système capitaliste d’Allemagne de l’Ouest.

Les données d’enquête biennale sur les valeurs et les attitudes des Allemands couvrant la période de 1991 à 2014, ont permis à Haack et Sieweke d’évaluer les changements d’attitude par rapport à l’égalité au fil du temps.

Les données corroborent les hypothèses des auteurs. Les attitudes négatives vis-à-vis de l’inégalité parmi les anciens habitants d’Allemagne de l’Est ont diminué au fil du temps après la réunification, et ce, même si plus un Allemand de l’Est avait passé de temps en RDA, plus il lui fallait généralement de temps pour s’adapter aux croyances sociales et économiques d’Allemagne de l’Ouest. Les individus plus jeunes ayant passé moins d’années en Allemagne de l’Est se sont adaptés plus facilement.

Les données ont aussi appuyé l’idée de remplacement. Les niveaux d’acceptation de l’inégalité dans la population générale ont augmenté au fur et à mesure que les jeunes générations issues de familles d’Allemagne de l’Est ont remplacé les anciennes générations. De manière générale, les recherches ont cependant montré que «l’effet d’adaptation» des attitudes était quatre fois plus fort que «l’effet de remplacement».

Stratégies pour un changement de mentalités

Les recherches de Haack et Sieweke ont des implications très importantes pour tout individu ou organisation qui s’efforce de faire changer les attitudes et les comportements, y compris les législateurs, les groupes de pression et les professionnels des affaires, par exemple. Il peut s’agir d’un gouvernement cherchant à faire changer les attitudes de ses citoyens, ou de dirigeants cherchant à mettre au point et à ancrer la transformation de la culture d’entreprise.

Les auteurs ont montré que plus l’exposition à un système prédominant (perçu ou réel) était importante, plus un individu était susceptible de s’adapter à la situation en acceptant ce système. En conséquence, et paradoxalement, le fait de vouloir modifier les attitudes en sensibilisant les individus aux imperfections ou aux inconvénients d’un système peut avoir un effet contre-productif et contribuer à légitimer ce système. Par exemple, le fait d’informer, voire d’avertir les personnes des niveaux croissants d’inégalité peut encourager l’adaptation en sous-entendant le caractère prévalent et inévitable de l’inégalité.

À la place, afin d’encourager une attitude s’opposant au statu quo, il vaut mieux renforcer ce point de vue en créant l’impression que l’acceptation de la perspective souhaitée est largement partagée et approuvée. Plus le soutien fait figure d’autorité, mieux c’est. Les auteurs citent l’exemple du gouvernement du Royaume-Uni faisant la promotion de l’égalité homme-femme dans les salles de conseil: la statistique utilisée fut celle précisant que 94% des entreprises comptent au moins une femme dans leur conseil d’administration, plutôt que celle indiquant que seuls 17% des membres de conseil d’administration sont des femmes. En revanche, les avertissements récurrents selon lesquels la hausse de la température mondiale dépassera probablement les deux degrés constituent une approche susceptible de contribuer à légitimer le réchauffement climatique, limitant ainsi l’action citoyenne contre les changements climatiques.

Une stratégie supplémentaire consiste à créer l’impression que les nouvelles pratiques sont naturelles et inévitables ou très probables. L’association de nouvelles pratiques avec l’idée d’une longue tradition, par opposition à leur association à l’idée de transformation ou de changement, est aussi susceptible d’encourager l’adaptation. Par exemple, l’introduction de politiques d’égalité (changements réels dans une situation sociale) et le lancement de campagnes médiatiques montrant un déclin de l’inégalité (changements dans la perception de la réalité sociale) contribuent tous deux à diminuer l’approbation de l’inégalité.

Les stratégies suggérées par Haack et Sieweke peuvent ne pas refléter l’approche dominante pour façonner des attitudes et faire changer les mentalités, mais plus on se penche sur leurs résultats, plus ils deviennent évidents.


Papier de recherche: Haack, P. & Sieweke, J. (2017). The Legitimacy of Inequality: Integrating the Perspectives of System Justification and Social Judgment. Journal of Management Studies.


Crédit photo: Štěpán Kápl / Fotolia

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