Le cosmos des couleurs

Les couleurs sont un monde insondable.

Cercle chromatique de Goethe et d’Apple

Leurs infinies propriétés en font un phénomène si étendu qu’il déborde les différentes disciplines scientifiques. À la fois liées au domaine physique (les couleurs sont des ondes électromagnétiques), chimique (elles se forment au moyen de différentes combinaisons chimiques), physiologique (la couleur s’appréhende au moyen de récepteurs nerveux) ou encore cognitif (la couleur procure des sensations), elles demandent de multiplier les approches si l’on souhaite prendre la mesure de l’ampleur de leur univers. La recherche autour du chromatisme connaît ses querelles scientifiques, comme celle qui oppose Newton et Goethe.

Avant de prendre position, il faudrait situer la démarche des deux hommes: l’un, en digne représentant des Lumières, souhaite décrire les propriétés physiques et objectives du phénomène. Il démontre en effet que le spectre chromatique se décompose en ondes électromagnétiques de longueur variable. Newton établit cela au moyen de l’expérience du prisme encore enseignée dans les classes de sciences de nombreux établissements vaudois, et ailleurs sans doute. Le second, porté par la pensée romantique, s’intéresse à la couleur en tant que phénomène perceptif. Pour Goethe, la couleur est sensation. Y a-t-il une théorie qui l’emporte sur l’autre? Rien n’est moins sûr dans le monde des couleurs. Plutôt que d’opposer les théories, il faudrait les considérer comme complémentaires: c’est peut-être dans le croisement des connaissances que l’on parvient à appréhender le phénomène dans toute sa complexité.

Sortons du domaine des sciences dites « dures » pour creuser encore un peu et rajouter d’autres couches de signification. Michel Pastoureau, historien spécialiste des couleurs, en est convaincu, la couleur est surtout une donnée socioculturelle: « C’est la société qui « fait » la couleur » (Pastoureau 2008:17). Dans cette perspective, le chromatisme ne saurait être appréhendée comme une donnée immuable et objective ; il s’agit au contraire d’un élément hautement culturel, pris dans un faisceau de significations sociales. Son existence même peut différer d’un lieu à l’autre, d’une période à l’autre. Dans la tribu Himba établie Namibie, les individus ne distinguent pas le bleu parce qu’il n’existe pas de mot pour le désigner, il demeure à leurs yeux une nuance de vert. À travers l’étude des textes grecs et latins, des historiens ont également conclu que le bleu n’était pas perçu comme une couleur pendant l’Antiquité. Certains en avaient par ailleurs conclu à une forme de daltonisme généralisé !

Moins abracadabrante est l’explication de Pastoureau sur ce phénomène: les teintes bleues sont difficiles à produire et elles sont donc très faiblement présentes dans le quotidien des gens, ce qui a participé à leur mise à l’écart du royaume des couleurs. On le comprend ici, le rapport entretenu entre le corps social et les couleurs dépend également des conditions matérielles de leur (re)production.

Nuancier et colorants synthétiques pour textile fabriqués par la Gesellschaft für Chemische Industrie in Basel (CIBA)

Bien plus tard, l’industrialisation du territoire européen marquera une révolution sans précédent avec la fabrication de pigments synthétique qui sonne le glas de « l’univers ancien des couleurs » selon Manlio Brusatin (Brusatin 1986:69). Bâle s’est par ailleurs affirmé comme un pôle d’excellence dans ce domaine. Grâce aux industries chimiques, l’ensemble du spectre des couleurs est reproductible, marquant ce qu’on pourrait appeler une progressive « démocratisation » de la couleur.

Bleu, mauve, céladon, bordeaux, ocre jaune etc., plus rien ne paraît impossible à reproduire! Il en allait évidemment différemment avant la création de ces colorants synthétiques ; les possibilités étaient réduites et certaines teintes demandaient de débourser des sommes considérables si l’on souhaitait se parer de leur éclat. La couleur agissait ainsi comme un révélateur des stratifications sociales. Plus le coloris des vêtements était vif et contrasté, plus il était cher. L’antiquité nous offre à nouveau un exemple de cette utilisation hiérarchisée de la couleur. Un petit mollusque méditerranéen, le Murex trunculus (aussi appelée « pourpre » pour des raisons qui sautent aux yeux), était utilisé pour fabriquer la couleur des souverains qui est, vous vous en doutez, le pourpre. C’est en raison du coût de production élevé que cette teinte rouge violacé était réservée aux classes dirigeantes et est devenue un symbole de pouvoir qui perdurera au-delà de la chute de Rome. L’Église catholique en offre un exemple avec l’habillement de ses cardinaux et papes.

Mosaïque de l’églie de San Vitale: l’empereur Justinien et sa cour, VIe siècle, mosaïque, Ravenne. L’empereur, au centre, est aisément reconnaissable par la couleur pourpre de son vêtement.

Ces sauts désorganisés à travers les âges et les disciplines n’ont pas la prétention de mener un parcours détaillé sur les couleurs. Elle éclaire seulement une infime partie de cet univers et espère surtout convaincre le lecteur de la richesse du sujet qui se laisse difficilement circonscrire. À la question : la couleur est-elle lumière, matière, sensation ou symbole ? Nous devons bien convenir qu’elle est tout cela à la fois.

Laura Weber