Désacraliser le musée

Dressé devant moi comme une pierre tombale, il y a le palais de Rumine, celui que j’ai mentionné dans ma lettre de motivation, en disant que maman y avait été enfant et m’y avait amené enfant, ce qui est absolument vrai, ce qui a chargé cet endroit de toute une portée symbolique, celle des générations qui se croisent.

C’est mon premier jour de travail et la montée des marches est un calvaire de plomb, celui que j’ai dans mon ventre. J’ai l’impression de me jeter dans une béance, l’inconnu, « guide volant », j’ai pas d’ailes moi, je suis juste une étudiante, en Lettres de surcroît, je me sens incapable d’aller dire quoi que ce soit à un visiteur de musée – et si je tombe sur un géologue, sur un zoologiste, si je tombe sur le spécialiste absolu de la mandragore, si je me trompe ?

J’arrive en haut des premières marches, la porte s’ouvre devant moi, dans mon ventre aussi, il y a comme une porte qui s’ouvre dans laquelle se glissent mes entrailles. Il faut monter la suite des marches. Bienvenue à l’exposition cosmos, et moi qui veux partir très loin, même chose lorsque je voyais les affiches dans la rue, je me disais non, non, pas ça, cosmos c’est trop compliqué, c’est un monde à part, je ne suis pas digne de tout ça.

Je m’annonce au sécuritas à l’entrée. Il me regarde avec indifférence, il fait ok, d’accord. Je vais dans le cagibi exigu. Il fait chaud et j’ai déjà des sueurs froides. Je pose mes affaires. Je sors le papier sur lequel j’ai consciencieusement tapé le contenu de ma première médiation. Je le glisse dans ma poche, je m’y cramponne à deux mains, comme si sans lui j’allais m’effondrer – c’est vrai, je m’effrite déjà.

Je me lance dans le premier boyau, et je guigne la première salle. Personne. Je déambule, tremblante, pendant ma première demi-heure. Je n’ose m’approcher des visiteurs. Je dévisage les gens, essayant de m’imaginer à quelle sauce ils me mangeront. Bizarrement, mon corps semble avoir oublié toute l’expérience de la scène, auquel il se complaît avec joie, et sans texte. Mais ce n’est pas une scène, c’est un musée. Dans un musée, les gens chuchotent. Certains traînent les pieds, ils visitent l’exposition par acquis de conscience. D’autres sont des rêveurs, ils se perdent dans la beauté des objets, ils ne lisent pas la notice. Ils flânent entre les sémiophores. D’autres au contraire ont brandi le guide de l’exposition, ils lisent avec attention, des cartésiens et des explorateurs rationnels.

Au bout d’un temps infini, j’ai osé m’approcher de dames, qui avaient l’air intéressées mais perdues (je les ai choisies aussi parce qu’elles me rappelaient ma grand-mère.) Et j’ai commencé à parler, à trébucher sur les mots, puis prenant de l’assurance, j’ai raconté ce que j’y voyais, de cette exposition, valeur des choses, cabinet de curiosité. Elles ont souri. Elles m’ont remercié. Elles étaient heureuses d’avoir eu ces informations, on a même discuté.

Les prochains, je me lance un peu plus vite. Ils n’accrochent pas. Je me rembrunis. Mais les suivants, eux, sont suspendus à mes lèvres.

Au fur et à mesure, je comprends que le musée est une scène, que la culture est une relation, que tout le sérieux qu’on met dans le musée peut être changé. Que cette institution a aussi pour but de faire se rencontrer les gens devant une corne de narval ou une racine de mandragore. Maintenant, le palais de Rumine abrite des humains, et les objets cachent des émotions.

Valentine Bovey