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INVITATION DE FREDERIK PEETERS À L’UNIL – Université de Lausanne, 22 mai 2014

Invitation de Frederik Peeters à l’UNIL, 22 mai 2014
Master-class publique : 15h15, Internef, salle 126
Vernissage : 17h15, Anthropole 1131

Figure incontournable de la bande dessinée suisse, Frederik Peeters navigue avec aisance à travers les styles et les genres. Parmi ses travaux éclectiques, la science-fiction est prépondérante, particulièrement dans les séries Lupus et Aâma. Explorateur, Peeters crée et illustre des mondes fantastiques, théâtres de ses réflexions et questionnements. Le tout servi par un trait caractéristique, où se révèle un vrai plaisir dans le dessin.

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Diplômé en communication visuelle en 1995 à l’ESAA de Genève, Frederik Peeters gagne la même année le premier prix du concours des dessinateurs de demain du Festival international de la bande dessinée de Sierre. Il réalise ensuite plusieurs planches dans la revue Bile noire d’Atrabile, fanzine qui publie en son sein de futurs noms de la bande dessinée genevoise comme Alex Baladi et Tom Tirabosco, et qui donne naissance en 1997 à une maison d’édition. Peeters y publie Fromage et Confiture (1997) et Brendon Bellard (1998), alors qu’il travaille comme bagagiste à l’aéroport de Genève. Un emploi alimentaire qui lui assure les revenus suffisants pour pouvoir dessiner le reste du temps.

Pilules bleues, en 2001, lui apporte son premier succès. Publié chez Atrabile toujours, ce récit pose les jalons de son œuvre future. Peeters y relate sa relation avec sa compagne et le fils de celle-ci, tous deux séropositifs. Il nous présente une histoire sur un mode autobiographique, poignante, juste, pleine de pudeur et de tendresse. Il y explore certains des thèmes qui deviendront récurrents dans ses productions : la figure du père, l’enfance, l’acceptation, le rapport à l’autre. Dans un noir et blanc sublimant son dessin, il opte notamment pour le pinceau à encre de chine, qui produit un tracé fluide et évocateur. Son trait est vif, parfois presque esquissé, parfois riche de détails : il développe un style très personnel que l’on retrouvera dans des réalisations similaires, particulièrement Lupus.

Salué par la critique, le récit intimiste de Pilules bleues permet à Peeters de recevoir en 2001 le Prix Töpffer pour la bande dessinée de la ville de Genève. Il est également nominé dans la compétition du meilleur album au festival d’Angoulême. Ce succès donne à sa carrière une impulsion : reconnu par ses paires et désormais plus facilement édité, il peut se consacrer uniquement à son dessin. Il édite Constellation chez « L’Association » en 2002 (collection « Mimolette »), après que la maison d’édition indépendante lui a demandé de participer aux ouvrages collectifs Lapin en 1998 et 1999. Cette collaboration témoigne du fait que Peeters est désormais reconnu par le milieu de la bande dessinée dite « d’auteur », dont la ligne éditoriale de « L’Association » défend farouchement l’exigence artistique. Ses choix graphiques et les formes narratives qu’il emploie permettent d’affirmer qu’il fait partie de cette génération d’auteurs helvétiques qui a pleinement intégré les transformations stylistiques opérées par leurs prédécesseurs considérés comme la « nouvelle vague » de la bande dessinée française.

En 2003, Peeters commence Koma, avec son compatriote et complice Pierre Wazem à l’écriture. Avec cette série, Peeters réalise sa première production en couleur, laissant pour un temps le noir et blanc qu’il apprécie et dans lequel il est reconnu. Servi par un scénario poétique, il présente au lecteur une petite fille aux grands yeux noirs hypnotiques qui nous entraîne dans son univers industriel plutôt sombre ; Peeters y oscille sans cesse entre fantaisie, conte et science-fiction. Difficile de ne pas s’attacher à la petite Addidas ! Sans être un succès éclatant, la série, éditée aux Humanoïdes associés, parvient à conquérir son public sur six tomes, dont le dernier paraît en 2008.

Parallèlement, Peeters se lance dans sa première réalisation de « pure » science-fiction : la série Lupus, qui narre les pérégrinations d’un anti-héros traversant l’univers en compagnie de Sanaa, poursuivis tous deux par les sbires du père de celle-ci. De retour à l’encre de chine, Peeters nous livre un récit dans la veine de Pilule Bleues, intimiste, tendre, introspectif, que l’on peut sans peine qualifier d’autofictionnel. L’auteur se met en scène lui-même au sein d’un récit de science-fiction, qu’il utilise pour explorer ses interrogations personnelles et traiter ses thèmes de prédilection. De fait, Lupus navigue de planètes en vaisseaux spatiaux, de villes étourdissantes en espaces inoccupés, traversant de multiples événements bouleversants sans paraître les vivre pleinement. Il est davantage dans la contemplation que dans l’action, assistant à ses aventures avec distance et faisant partager au lecteur son regard et ses réflexions.

Ce monde science-fictionnel offre à Peeters une grande liberté narrative, lui permettant de créer un espace pour l’introspection, d’imaginer, puis de dessiner, ce que l’envie lui suggère. Si les différents mondes que traversent les personnages offrent au crayon de Peeters des environnements imaginaires, ce sont également les pensées de Lupus qui ouvrent au dessinateur les champs de l’irréel, de l’onirique, presque parfois de l’abstrait. Le dessin pour le dessin : Peeters se passe souvent du texte ou de la narration pour réaliser des planches silencieuses participant habilement au récit, ralentissant son rythme, offrant de la place au regard intérieur et au retour sur soi.

Peeters débute Lupus en 2003 et y met un point final en 2006. Cette même année, le quatrième et dernier tome de la série est élu comme l’un des Essentiels d’Angoulême au Festival international, après la nomination systématique des autres volumes les années précédentes. Cette reconnaissance est confirmée l’année suivante, par l’obtention du même prix pour la première partie de RG (RG 1, Riyad-sur-seine). À la demande de Joann Sfar, qui dirige une collection aux éditions Gallimard, Peeters passe de la science-fiction intimiste au polar politique. Sur le récit vécu de Pierre Dragon, il coscénarise et dessine les péripéties et turpitudes d’un agent des Renseignements Généraux, les services secrets français. Après Lupus, la différence de ton et de style est grande : Peeters revendique son éclectisme, aimant à évoluer entre des travaux polymorphes, mettant son dessin au service d’histoires qu’il aime et qui le touchent. Par ailleurs, il va aussi dessiner pour des programmes de sensibilisation : Pax ! – Savoir vivre ensemble à l’école pour la Ville de Genève en 2006 et Paroles sans papiers chez Delcourt en 2007.

Ces sauts entre les genres s’exposent dans Ruminations, compilation de ses réalisations pour Bile noire. Il est resté fidèle à la revue depuis le début, montrant ainsi un réel attachement à la maison d’édition Atrabile, et plus largement à la production genevoise ; il réside d’ailleurs toujours dans la cité de Calvin. La très récente réédition des Miettes, album réalisé avec Ibn Al Rabin en 2001 sur les illustres et incontournables presses genevoises de sérigraphie Drozophile, en est une preuve supplémentaire. En 2009, il publie Pachyderme, un one-shot personnel en couleurs et au récit onirique qui le propulse dans un autre genre encore, celui du fantastique des années 30. Cette même année, il est l’invité d’honneur de BD-fil, festival international de bande dessinée de Lausanne, où il participe à la scénographie de l’exposition qui lui est consacrée. Il met délibérément en avant ses productions de genre, particulièrement Lupus, mais aussi la série complète des Portraits as living deads. Cette collection de zombies, pleine d’ironie et de fantaisie dans le dessin, est une projection du devenir post-mortem de personnalités aussi diverses que Barack Obama ou Brigitte Bardot.

En 2010, il retrouve le noir et blanc avec Château de sable (Atrabile), sur un scénario de Pierre Oscar Lévy. Ce récit lui offre l’occasion de dessiner un drame énigmatique sans issue, aux accents sociologiques. Très à l’aise dans ce huis-clos aux accents fantastiques, Peeters réalise des planches lourdes d’un intense suspense visuel, où là encore le dessin sert le récit avec des vignettes muettes faisant la part belle au trait de Peeters et laissant libre cours aux conjectures du lecteur. Ce plaisir évident de Frederik Peeters à créer et à dessiner trouve son expression la plus forte dans les réalisations relevant de l’imaginaire, particulièrement dans ses travaux personnels de science-fiction. La liberté du trait de Lupus ajoute à la puissance du récit, tout comme l’explosion graphique de sa dernière réalisation, Aâma, fait montre à la foi de la virtuosité de ses courbes et de son inventivité.

Commencée en 2011, cette série narre le voyage de Verloc, accompagné de son frère Conrad et du robot simiesque Churchill, sur une planète sœur de la Terre. Ils doivent récupérer une substance technologique nommée « aâma », censée reproduire librement le processus de création de la vie. Dans le rôle du néophyte, Verloc emmène le lecteur à la découverte d’un monde végétal robotisé, alors que le récit est entrecoupé d’incursions dans la vie passée et les pensées de Verloc. Par le style graphique plus fluide, par l’usage de la couleur, par l’intensité narrative plus élevée, par l’usage accru de motifs science-fictionnels, Aâma est plus porche de la logique de la série de science-fiction que Lupus. Pour autant, Peeters ne se départit pas de ses préoccupations récurrentes : il profite de son histoire pour explorer les rapports familiaux entre les personnages et parvient à introduire une dimension introspective par le truchement du journal intime de Verloc. Par ailleurs, alors que la série se conforme davantage à la logique du genre, Peeters donne ses propres traits à son personnage principal et ceux de sa fille à celle de Verloc, accentuant l’effet autofictionnel du récit.

Ces différents traitements de la science-fiction et le lien viscéral que Peeters entretient avec le genre, qui va jusqu’à l’inclusion de l’auteur dans les mondes diégétiques, soulignent que cette forme d’expression revêt une importance et un intérêt particuliers pour lui. Pour le lecteur, c’est la découverte d’un type singulier de science-fiction, plus intériorisée et réflexive que la bande dessinée « SF » conventionnelle. La sensibilité que revêtent ses récits, tout comme son style au trait reconnaissable, lui assurent ce statut particulier, que le GrEBD souhaite mettre en valeur au sein de l’exposition « Imaginaires du futur, la bande dessinée franco-belge de science-fiction », du 15 au 31 mai 2014 à l’Université de Lausanne.

Léonore Porchet, étudiante en histoire de l’art (SHC)