Naryan Mar

Arrivés à Naryan Mar pour l’étape finale, nous découvrons une petite ville sans prétention. Le plan pour le lendemain est de faire un tour d’hélicoptère pour se rendre dans un village nénètse situé plus au nord sur la presqu’île de Vaïgatch. Le lendemain venu, le départ pour cette mystique terre lointaine se fait à 7h du matin. Après 2h30 d’hélicoptère à survoler la toundra, nous arrivons à destination.

La température est exécrable, il pleut et il fait froid, mais l’avantage, c’est qu’il n’y a pas de moustiques et c’est très bien parce que dans la toundra, ces insectes font la taille de mon poing et sont très voraces. Le village abrite environ 50 habitants. Les Nénètses sont un des peuples nomades de Russie, plutôt désignés comme les Euro-Nénètses à l’ouest de l’Oural. Ceux-ci ne sont plus trop nomades par rapport aux communautés que l’on rencontre à Salekhard.

Toutefois, les traditions demeurent : ils vont toujours se recueillir dans leurs lieux sacrés et secrets (dont un est à proximité du village) et ils élèvent toujours des rennes. Nous rencontrons les habitants et ils nous accueillent dans leur maison. Une petite babouchka, haute comme trois pommes, est le soleil de ma journée malgré la météo grise. Elle est très enthousiaste à nous faire découvrir sa maison et sa famille. Elle me parle russe très rapidement en me montrant des choses à gauche et à droite. Je ne comprends pas un mot, mais je l’écoute attentivement avec un petit sourire parce qu’elle m’émerveille de par son énergie sans fin.

Après avoir visité et rencontré plusieurs habitants du village, il est temps d’entamer le voyage de retour. Le vol au-dessus de la toundra infinie crée un effet méditatif et m’incite à réfléchir sur la question des peuples autochtones. Etant canadienne, je suis familière avec les relations difficiles entre le gouvernement et ces communautés autochtones. En est-il ainsi pour la Russie aussi ?

Les peuples autochtones ici et ailleurs

Outre la Russie, la question des peuples autochtones est très présente dans les pays comme les Etats-Unis, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie par exemple. Les relations entre les gouvernements et les peuples autochtones sont le plus souvent très difficiles. Que les explorateurs soient arrivés sur un bout de nouveau monde et qu’ils y aient plantés leur drapeau en imposant le fait qu’ils étaient les premiers à y mettre les pieds était un très mauvais point de départ pour entretenir de bonnes relations avec ceux qui habitaient déjà cette terre depuis longtemps. De ce rapport de force entre les deux parties découlent beaucoup de problématiques qui ont des répercussions sociales, politiques, économiques, linguistiques et culturelles. L’identité culturelle est en train de se perdre lentement ; cela est dû à la difficulté de continuer à pratiquer les traditions ancestrales.

Au Canada, les statistiques montrent que les communautés autochtones n’ont pas accès à de bons soins de santé, que le niveau d’éducation est très bas à cause du manque de ressources et de budget pour les écoles, qu’il y a un haut taux de chômage et que les habitations fournies par l’Etat ne sont pas adéquates ni en nombre ni en qualité. De plus, il y a souvent des problèmes de violence domestique et de consommation d’alcool ou de stupéfiants. Deux des principales causes sont la suppression des droits historiques des peuples autochtones et l’isolement de ces communautés dans des réserves.

Le portrait dépeint ici n’est pas très positif, mais même un rapporteur spécial de l’ONU, venu faire une visite de bilan des conditions de vie des autochtones au Canada en 2016, a décrit la situation comme étant de crise (1).

Mais qu’en est-il dans un pays comme la Russie, pour laquelle le rapport colonisateurs-colonisés n’est pas le même, mais qui a une histoire politique très particulière ? Les peuples autochtones russes sont nomades ou semi-nomades et vivent, entre autres, de l’élevage des rennes. L’Union soviétique, ne reconnaissant pas le droit de propriété, avait confisqué les terres des peuples autochtones pour y bâtir des industries gérées par l’Etat, et surtout, gérées par des gens extérieurs à ces communautés. Dans un esprit d’uniformisation, l’Etat a mis beaucoup de mesures en place pour la suppression des langues, de la culture et des traditions de ces peuples. Aujourd’hui, les terres des peuples autochtones sont très prisées et mobilisées pour l’exploitation des ressources du sous-sol ou la production d’énergie, empêchant ces communautés de vivre leur mode de vie nomade. Tout comme au Canada, les communautés autochtones n’ont pas accès à de bonnes prestations de santé alors que leur santé est déjà exposée du fait des conditions de vie difficiles. Aujourd’hui, plusieurs organismes sont mis en place pour conserver les langues, les traditions et les cultures des différents peuples autochtones.

En somme, la question identitaire chez les peuples autochtones est une problématique importante. Les cultures et les langues traditionnelles ne sont plus enseignées à l’école et glissent malheureusement vers l’oubli. Le dialogue avec les gouvernements est ardu et lent, ce qui rend difficile pour ces communautés de faire valoir leurs droits et d’améliorer rapidement leurs conditions de vie. Toutefois, l’impression que la visite de ce petit village nénètse à Vaïgatch m’a laissé est que malgré tout, cette communauté fonctionne bien et ses membres ont l’air d’être plutôt en bonne santé. Les enfants rient et jouent dehors avec les nombreux chiens, malgré le froid et la température exécrable. Le chef du village, tout souriant, nous explique qu’il a banni l’alcool du village pour éviter les potentiels problèmes de consommation excessive et que cela fonctionne très bien. La petite babouchka nous sourit de nouveau et nous montre son nouveau petit-fils.

C’est une belle opportunité d’avoir pu faire une petite incursion d’une journée dans ce village perdu très loin dans la toundra russe.

Référence bibliographique

  1. C’est la crise au Canada, dit le rapporteur spécial de l’ONU, Le Devoir Libre de penser, 16 octobre 2016

Photo par Boris Senff, Gregory Wicky et Leonid Plenkin

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