Pour une sauvegarde du patrimoine informatique et vidéoludique

Le quotidien 24 heures a publié aujourd’hui (jeudi 22 juin 2017) en ligne ainsi qu’en page 2 du journal imprimé un papier rédigé par le GameLab sur la sauvegarde des patrimoines informatique et vidéoludique. Nous voulions également rendre les lecteurs de ce journal attentifs à la campagne en cours actuellement de récolte de dons pour le Musée Bolo.

Comme nous avons dû adapter la version originale (4400 signes) pour le format proposé par le 24 heures (2800 signes), voici ci-dessous la version originale.

Dans un sous-sol obscurci gît un monstre de métal fait de circuits imprimés et de transistors. La Cora 1 – c’est son nom – appartient à la préhistoire des ordinateurs. Durant l’Expo 64, elle exhibait ses capacités algorithmiques en dessinant patiemment le château de Thoune devant le regard interpellé des badauds. Auparavant, elle servait à l’armée suisse pour le calcul de trajectoires balistiques. La Cora 1 constitue une pièce importante du patrimoine culturel helvétique et mondial, ainsi qu’un jalon de l’histoire de l’informatique. Un jalon qui aurait pu disparaître sans l’intervention d’une poignée de bénévoles.

L’obsolescence programmée, la détérioration des matériaux, le manque de ressources financières et d’espaces de stockage menacent constamment les objets techniques. Si tous les yeux sont aujourd’hui tournés vers la Silicon Valley, la Suisse n’a pas à rougir de ses apports au monde de l’informatique. Quand en 1974 Jean-Daniel Nicoud, directeur du “Laboratoire de micro-informatique” de l’EPFL, créait le micro-ordinateur Smaky 1, il démarrait une gamme de machines qui n’avait rien à envier aux ordinateurs domestiques américains de l’époque, que ce soit en termes d’ergonomie ou de puissance de calcul. Ce même laboratoire contribua également à repenser les “souris” à côté de nos claviers, plus tard commercialisées par la multinationale Logitech. Deux exemples parmi tant d’autres qui illustrent l’importance pour la Suisse d’une stratégie rationnelle de valorisation – et donc, de conservation – de son patrimoine informatique et vidéoludique.

Force est de constater que, pour l’heure, ce dernier ne reçoit pas l’attention qu’il mérite. Une telle conservation ne serait pourtant en rien inédite. Suite aux efforts des bénévoles de l’association MO5 ou de la Japan Preservation Society, les patrimoines vidéoludiques français et japonais sont désormais protégés. Les initiatives d’archivage débordent désormais les cercles des seuls passionnés. Conscientes des enjeux de cette patrimonialisation, des institutions publiques comme la Bibliothèque nationale de France ou le Musée national du jeu de Rochester dans l’État de New York soutiennent désormais cette conservation.

Aujourd’hui, en Suisse, deux musées sauvegardent le patrimoine informatique : le Musée Bolo à l’EPFL et le Enter Museum à Soleure. Le musée lausannois, administré par une fondation, bénéficie du travail d’une association de bénévoles qui récupèrent et réparent les machines, avant de les entreposer dans l’un des dépôts de stockage situés en région lausannoise… La Cora 1, mais aussi une foule de modèles de Smakys et tout un lot d’accessoires de Logitech y ont trouvé refuge. À cette manne nationale s’ajoutent de nombreuses machines conçues par de célèbres marques telles qu’Apple ou Silicon Graphics, ainsi que des consoles et des fonds de jeux vidéo, à l’instar de la collection personnelle de Bruno Bonnell, créateur d’Infogrames, entreprise française phare des années 1980-1990.

Privé d’un espace d’exposition à la hauteur de son impressionnante collection, le Musée Bolo est actuellement en grande difficulté : l’entreprise qui partageait avec le musée son espace de stockage principal s’apprête à en résilier le bail, menaçant la conservation de pas moins de «5’000 ordinateurs et consoles de jeux, 8’000 logiciels, 15’000 livres et magazines».

Cette situation menace directement un matériel de recherche devenu précieux pour la communauté scientifique. La qualité de bon nombre d’activités de recherche est tributaire non seulement des fonds d’archive à disposition, mais aussi de l’expertise des spécialistes en conservation et en restauration. Eux seuls sont en effet à même de donner accès à des objets autrement introuvables, ou injouables.

Pour cette raison, le UNIL GameLab – groupe d’étude sur le jeu vidéo de l’Université de Lausanne – soutient le Musée Bolo dans sa campagne en cours de récolte de dons (go.bolo.ch). Par-delà leur obsolescence technique, les objets informatiques et les logiciels qu’ils accueillent sont des objets culturels à part entière. Nous sommes convaincus qu’écrire l’histoire helvétique de ce patrimoine et en documenter l’innovation passe par la sauvegarde de ces collections, ainsi que par la pérennisation des musées qui les hébergent.