Abstral Compost / Quand le corps fait texte

Micropodcast numéro 11

AbSTRAL Compost à La Grange pour le Printemps de la poésie 2017

Méfiant. Abstral Compost fait partie de ces poètes qui ne se contentent pas de cette langue prête à l’emploi aux mots raffinés et à la grammaire bien apprise. Styliste de l’oral au flow percutant qui laisse entrevoir ses origines hip-hop, il semble se méfier de cette langue-norme imposée par le haut et qui sert trop souvent de jalon pour la distinction sociale. Plutôt que de s’en détourner fissa, Abstral préfère livrer bataille et attaque tous azimuts les fondements mêmes de la langue française comme une revanche de classe.

S’il faut une certaine énergie combative et le plaisir du ludique pour jouer avec les mots et user, par exemple, d’un lexique socialement marqué, éventrer la phrase jusqu’à sa grammaire intime et faire imploser (de l’intérieur donc!) les sons et les lettres qui constituent les mots, révèle une entreprise autrement plus courageuse et radicale. Dans son Grand Combat (1927), Henri Michaux s’en prenait à la langue et aux mots en les pratélant, en les libucquant et en leur baruflant les ouillais, seule manière à ses yeux de trouver, en fouillant dans la marmite de leur ventre, le Grand Secret.

En première partie de sa lecture-performance cortex corps texte donnée le 22 mars dernier à La Grange pour le Printemps de la poésie, Abstral Compost mêle diffusion de sa propre voix pré-enregistrée sur cassettes audio et prise de parole en direct, jouant de la confusion sur la provenance de tel ou tel phonème, de telle ou telle respiration, de telle ou telle voix. Par un texte morcelé, composé de bribes de phrases et de mots listés pour leur relation quasi homophonique avec les mots corps et texte, le poète sonore affirme sa singularité dans une tentative de réappropriation du langage dont les éléments constitutifs seraient comme mâchés, remodelés et sculptés à l’intérieur de la bouche, pour mieux être restitués voire recrachés dans une forme revitalisée.

Porteur d’une voix qui ne transige pas et doté d’une singulière présence, Abstral Compost rassemble tous les matériaux de la performance (cassettes, gestes, voix, feuilles, micro, mixette) pour les transformer en une prestation à l’énergie brute, mais paradoxalement très maîtrisée, obsessionnellement répétitive et sans concession. Redonner au langage toute sa puissance originelle n’est pas chose aisée.

Abstral termine, sans fard ni micro, avec quelques poèmes synaptiques qui font dérailler et bégayer la langue, aux allures d’écrits bruts rappelons que la collection de l’Art brut est à Lausanne. Redoutable.

Dans ce podcast, Abstral Compost nous parle de son rapport au langage et à la performance.

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Outre ses nombreux projets et collaborations textuelles et musicales, Abstral Compost a conçu et porté le spectacle Besoin modeste, assiette plate, d’après les textes de l'écrivain brut Samuel Daiber. Gustavo Giacosa s'était, quant à lui, intéressé à Nannetti.