Marcin de Morsier / Field recording dans le métro

micropodcast numéro 5

Marcin de Morsier au poste de conducteur, le 22 novembre 2016

Dans le livre Field Recording : L’usage sonore du monde en 100 albums, Alexandre Galand tente une classification en trois catégories des démarches de celles et ceux qui captent les sons du monde. Dans la première catégorie entrent les ethnomusicologues qui s’orientent vers la captation des chants, des musiques et des danses produits par les peuples dont les traditions et rituels sont en voie de disparition. Comme un dernier inventaire avant liquidation, il s’agirait surtout de témoigner de l’usage particulier des voix, des instruments de musique en lien ou non avec la structure sociale de ces groupes souvent minoritaires dans leur propre pays. C’est le même soucis d’une captation fidèle que revendiquent les audio-naturalistes qui tendent leur enregistreur portable Nagra en direction des oiseaux, des cerfs et des baleines mais aussi des environnements naturels plus globaux tels que la forêt, la toundra ou la jungle.

Le célèbre enregistreur portable Nagra

La démarche du musicien est tout autre. S’il récupère, lui aussi, du matériau sonore qu’il espère tout aussi conforme à ce que l’oreille capterait dans la nature et dans les villes, c’est dans l’intention de le restituer aux auditeurs dans une forme musicale recomposée. La valeur documentaire de la source sonore n’est en général pas niée par l’ambition esthétique du compositeur, mais ce dernier en propose une lecture plus polysémique, ouverte aux questionnements sociaux et artistiques de son temps. La captation, restituée après la mise en forme, le montage et les plus ou moins légères transformations et altérations de la bande sonore, devient œuvre à part entière, puisqu’elle s’inscrit, dès lors, dans la démarche évidemment plus personnelle de l’artiste compositeur.

NYC Subway vs M2 Lausanne

En rendant possible une conversation bruitiste entre le métro de New York et celui de Lausanne, Marcin de Morsier, dans sa performance Metropolitones du 22 novembre dernier, invite l’auditeur à une écoute comparative des deux engins. Quiconque connaît la production souvent décalée et toujours ludique du musicien, sait le plaisir créatif qu’il a dû prendre à l’idée de cette rencontre incongrue entre le subway new-yorkais, qui transporte en ses wagons mille et une histoires et légendes cinématographiques, littéraires et musicales, et le métro lausannois, qui, mis à part la prouesse technique due à la topographie de la ville, est encore sans âme, vaudois et neuf.

Subway de New York, années 80

Muni d’un enregistreur binaural qui ressemble à des oreillettes pour écouter de la musique, Marcin de Morsier a donc pris le métro à New York et à Lausanne, en voyageur, afin de capter les sons environnants : démarrage de la rame, accélération, changement de voie, contours, ouverture des portes, fermeture des portes, voix des passagers, annonces des prochaines stations, freinage et arrivée en station. Avec cet échantillonnage, le compositeur prépare diverses boucles de différentes longueurs qu’il pourra faire démarrer, stopper et juxtaposer à loisir et en direct lors de la diffusion.

Pour le spectateur, l’expérience est assez immersive. Assis, il est au centre d’un dispositif sonore simple qui comprend plusieurs petits haut-parleurs aux voies indépendantes disposés à droite et à gauche dans un soucis de spatialisation du son et de quadriphonie. Commence alors la diffusion. Grincements stridents, frottements et sifflements pneumatiques, dialogue entre voix romandes, puis, le speaker américain, froissement de tôle, bringuebalement de la rame, cliquetis mécaniques. On a plaisir à discerner les sons, à les reclasser selon leur origine et l’on s’étonne de n’avoir pas perçu plus tôt l’extrême intensité des sons de notre métro quotidien. Quand on connaît la géographie des parcours, on s’amuse aussi des multiples passages à la station « Ours » comme si le métro était cette machine célibataire et désirante, à la Tinguely, condamnée à répéter le même mouvement sans fin.

Les minutes passent. Notre esprit abandonne le jeu des reconnaissances, il cesse d’imaginer les villes et leur métro respectif pour une rêverie plus globale, industrielle et informe. Les sons semblent avoir fusionné. Les deux véhicules ne font plus qu’un. Et l’on voit naître, à travers nos oreilles attentives, une machine infernale, un monstre venu d’ailleurs, qui nous transporte dans des horizons de métal aux allures de steampunk avec néons mais sans vapeur.

D’une durée de 25 minutes, Metropolitones a été joué au Foyer de La Grange de Dorigny, le 22 novembre 2016.

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