Présentation

Afin d’être compris dans toutes leurs dimensions, les médias numériques doivent être pensés comme l’interaction complexe de trois types d’éléments :

  • Un large éventail de dispositifs techniques,
  • Un vaste ensemble d’usages,
  • Un réseau de concepts.

Par exemple, l’expression « cinéma numérique » peut décrire la projection numérique d’un film « classique » dans une salle obscure, la fabrication d’images animées avec un téléphone portable, ou l’idée que la « compression » est un aspect crucial de la cohérence économique et esthétique du cinéma contemporain.

Le but de ce projet est de comprendre cet ensemble comme un système. Il est également d’interroger sa cohérence culturelle et épistémologique, et de resituer les points exacts de la discontinuité entre les formes médiatiques analogiques et numériques.

Une telle étude requiert l’analyse d’éléments à la fois verbaux et non-verbaux : machines et usages envisagés comme techniques, images et sons, concepts. Les techniques doivent être envisagées sous l’angle des « structures conceptuelles implicites » (Jacques Guillerme et Jan Sebestik) qu’elles matérialisent, ainsi que pour la grande diversité des opérations et pratiques dans lesquelles elles sont prises.

Cette variété est fortement orientée par des différences culturelles, sociales, historiques et géopolitiques. Comme je l’ai proposé dans Inventer le cinéma. Épistémologie : problèmes, machines, l’unité spécifique de ces techniques et pratiques peut être reconstruite grâce notamment au concept de problème : quel problème exactement chaque dispositif numérique est-il censé résoudre ? Un problème général structure-t-il l’épistémè numérique dans son ensemble ? Il s’agit de reconstruire la valeur épistémologique du concept de problème pour l’agencement de l’histoire des techniques avec celles des sciences et de la culture, ainsi que la nécessité de l’analyse croisée des machines et des usages dans leur variabilité concrète.

L’approche issue de la Section de cinéma lausannoise en termes de dispositifs de vision et d’audition est pour cela croisée avec des méthodologies récentes développées au niveau international (approches transnationales, post-coloniales, etc.).

Le projet vise également à défocaliser l’étude des médias numériques d’un modèle trop souvent et trop profondément ancré dans l’analyse de la production cinématographique occidentale de grande diffusion. Ce projet postule que les transformations majeures impliquées par la transition numérique ne peuvent pas être comprises depuis une perspective opposant simplement, pour le cinéma, le film analogique à l’imagerie de synthèse générée par ordinateur. Elle devrait plutôt être compliquée par un centrement sur les formes filmiques indépendantes, le documentaire et le cinéma expérimental, l’animation, les installations artistiques, le cinéma non commercial, et plus généralement la diversité des usages telle qu’elle apparaît en dehors de la stricte culture filmique occidentale dominante, ainsi que dans les cultures médiatiques connexes (photographie, musique, jeux, etc.).

Cette approche épistémologique devrait en retour nous amener à reconstruire les raisons pour lesquelles le tournant numérique a été massivement perçu, dans la discipline des études cinématographiques et médiatiques, à l’intérieur d’un tel cadre.