Images commentées

Catherine Colomb en bergère

Catherine Colomb en bergère
fonds Catherine Colomb, CLSR

Tout de blanc vêtue, posant la main droite sur une brebis aussi immaculée qu’elle, et tenant une houlette dans la gauche, cette jolie bergère adolescente est Catherine Colomb. La photographie aurait-elle été prise en marge d’un spectacle ou lors d’une occasion festive ? On l’ignore. On peut en revanche dater approximativement l’image – nous sommes entre 1905 et 1910 –, et affirmer avec certitude que le cadre est celui du château de Rochefort à Begnins, où la future romancière a passé les étés de son enfance en compagnie de sa grand-mère : elle pose ici devant le « rideau d’aristoloche » évoqué de manière récurrente dans Châteaux en enfance. C’est devant le mur tapissé par cette plante grimpante qu’un personnage du roman, photographe amateur, place ses modèles : « Adolphe tirait aussi ses photographies entre midi et deux heures. Sur celle du mariage, devant le rideau d’aristoloche fait de grandes feuilles imbriquées qui remuait sous la brise comme une tapisserie et protégeait de sa fraîcheur le pavillon au lambrequin de tôle, on voyait le vieux Walter, l’air d’un vaste moineau avec son gilet blanc et sa chaîne de montre, et Liesel à la beauté enfuie qui avançait un pied dans la pose assurée des gens d’avant les guerres, que n’ont plus maintenant que les régentes de village photographiées le jour de la visite devant le collège aux portes brun chocolat ; le soleil éclairait peu à peu la famille dans le cadre de bois qu’Adolphe avait posé sur la fenêtre de la villa. »

Marguerite Roud, Carrouge

Marguerite Roud, Carrouge, photographie de Gustave Roud
© fonds photographique Gustave Roud, BCUL, Charles-Antoine Subilia

Solitaire, la vie de Gustave Roud à Carrouge était néanmoins peuplée de présences affectueuses : sa sœur Madeleine, ses tantes, ses amis paysans. Et la compagnie des animaux, chevaux, chiens, et par-dessus tout des chats dont on retrouve la trace dans plusieurs passages de l’œuvre. Sous la plume de Roud, les chats feignent de dormir, « au pied des espaliers », « au bord des plates-bandes », « au milieu des feux les plus désordonnés ». Leur présence est cependant ambivalente, à la fois rassurante par le faux détachement qu’ils affichent, et inquiétante en ce que leur sommeil est annonciateur du repos éternel. Dans des lignes de Campagne perdue reprises du Journal, le poète évoque ainsi la mort d’un félin : « Cruel “spectacle permanent”, ce jeu des disparitions et des remplacements – qui est vraiment un jeu pour le spectateur. Mais prise en soi, rendue à l’absolu, chacune de ces vies rompues, même la plus minime, n’est-elle pas quelque chose de torturant ? Le cœur essaie son catéchisme : “Je crois que ce que j’aimai ne peut disparaître, oui je crois à l’éternité des choses aimées, je crois…” Mais bientôt son murmure indistinct s’exténue, tandis qu’éclate avec une sorte de paisible impudence triomphale le rire inextinguible de l’esprit. » Captant dans cette image un instant du quotidien qui met en exergue l’humour de sa tante Marguerite, Roud y fixe aussi, par-delà la légèreté, la fragilité des êtres.

Projet d’illustration de René Auberjonois, 1945
Projet d’illustration de René Auberjonois pour « Le Carnet du chat sauvage » de Charles-Albert Cingria, 1945

Projet d’illustration de René Auberjonois pour Le Carnet du chat sauvage de Charles-Albert Cingria, 1945

« Le chat sauvage a mille travestissements dont celui-ci n’exclut pas d’autres ». Nous voilà avertis. Si Charles-Albert Cingria utilise cette formule pour justifier auprès des lecteurs de Labyrinthe, en 1945, l’interruption de son « Carnet du chat sauvage » au profit d’autres textes, elle pourrait servir à qualifier l’ensemble de la production en revue de l’écrivain genevois. Quand il ne se laisse pas tout simplement aller à la paresse, Cingria suit ses inclinations et se montre volontiers farouche, injuste, colérique ou tendre, c’est selon. Dans « Le Carnet du chat sauvage », le protagoniste qui arpente les rues de Genève et dévoile quelques-uns de ses souvenirs est une figure de la liberté et de la marge, comme Cingria lui-même. S’agit-il d’une posture ? Peut-être, car quand il s’agit de défendre des idées, politiques ou esthétiques, même par le recours à la drôlerie, Cingria déploie ses talents d’essayiste qui n’excluent ni l’assiduité ni, parfois, le sérieux du propos.

René-Pierre Bille par Suzi Pilet

René-Pierre Bille par Suzi Pilet
fonds Suzi Pilet, CLSR / © Association des Amis de Suzi Pilet

« Ayant traversé au cours de mon existence maints déserts de solitude et connu d’étranges aubes, ayant accepté maintes privations pour satisfaire ma passion des bêtes libres, je ne puis, en toute bonne foi, renier mes années de braconnage. Grâce à la chasse, j’ai appris sur la faune des Alpes des choses essentielles. Sans cette quête quotidienne et en toutes saisons, l’existence aurait sans doute perdu pour moi tout sens et toute saveur. » C’est en ces termes que René-Pierre Bille se souvient de ses jeunes années. « Braconnier aux images » après avoir été braconnier tout court, il s’est passionné avec sa sœur Corinna Bille et son beau-frère Maurice Chappaz pour la faune et la flore de la montagne, en particulier celles du bois de Finges, où il a vécu pendant de longues périodes dans une grotte, et dont il a défendu la beauté et les richesses. Photographe et cinéaste, il a contribué à la prise de conscience, en Suisse romande, de la nécessité de préserver la nature.

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