Educause 2018, les grandes tendances de l’IT dans le monde de l’éducation

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Le grand rassemblement de ceux qui font l’IT dans le monde de la high education vient de fermer ses portes. Ambiance et sélection de faits marquants.

photos de cet article: Patrice Fumasoli

Un événement made in USA au format adapté à chacun grâce au bon usage des app

24 heures de voyage pour me rendre à Denver et son gigantesque Colorado Convention Center et avoir de quoi te résumer, cher lecteur, ce qui s’annonce incontournable dans le paysage IT des hautes écoles et universités du monde pour les prochaines années.

Un immense ours bleu guigne à travers la vertigineuse baie vitrée du bâtiment, sur fond de gratte-ciel. Le ton est donné : début novembre 2018 je suis bien aux Etats-Unis, pays de démesure.

Plus de 300 sessions, plus de 700 intervenants pour plus de 8000 participants. En 3 jours, 4 si l’on compte le premier jour réservé aux nouveaux et aux CEO/CIO. De quoi faire une belle indigestion, même pour un estomac américain. Mais c’est oublier que ce pays excelle dans l’art d’organiser et de gérer la logistique. Malgré le gigantisme tout est fluide : inscription, connexion au WiFi (avec eduroam !), hôtel, repas, sélection des conférences. Pas d’attente, tout est fait pour permettre de se concentrer sur l’échange d’information et la pensée collective. Mais qu’est-ce qui permet ce miracle ? Une organisation bien pensée et le recours systématique à la technologie : app pour votre téléphone qui donne les bons renseignements à la bonne personne au bon moment, suivi des déplacements des visiteurs et des professionnels pour optimiser la logistique, interaction pendant les présentations via le téléphone (questions, sondage).

Afin de permettre à tous les profils de trouver leur bonheur plusieurs type de sessions sont proposés, clairement signalés dans l’indispensable app qui m’a permis de sélectionner 16 sessions faites pour moi sur les plus de 300 offertes. J’ai pu assister à des keynotes grandioses (salle digne d’un cinéma, écran géant, présentateur au talent d’acteur), des présentations en petites salles sur des thèmes pointus, des sessions posters qui sont un prétexte à parler en petit comité autour d’un thème spécifique, boire un verre à l’espace meet & mingle et participer à des discussions informelles.

EDUCAUSE, l’app qui m’a accompagné et guidé d’un pas sûr dans le labyrinthe de Colorado Convention Center, grand comme plusieurs Géopolis.

Voire carrément m’inscrire via l’app ad hoc à un braindate, où la technologie promet en se basant sur mon profil et mes intérêts, de décrocher une date dans l’alcôve des cerveaux, strictement professionnelle bien sûr. Ou comment une technologie bien utilisée permet de ramener à l’échelle humaine et aux intérêts de chacun un événements qui ne serait qu’une suite de conférence à consommer au hasard et passivement sinon.

L’alcôve à braindates, dont les portes sont bien gardées par l’app ad hoc qui assure un échange mutuellement profitable à tous les coups. Ou pas, il ne s’agit finalement que d’une variante de sites de rencontres pour cerveaux branchés IT 😛

Nous sommes aux USA, où les partenariats public-privé dans le monde de l’éducation sont dans les mœurs. Le lecteur ne s’étonnera donc pas si je lui confesse que pour aller manger à midi je devais intégrer une cohorte guidée par le staff d’EDUCAUSE et passer à travers une halle investie par toutes les grandes entreprises high tech américaines. Afin que je ne rate pas un stand intéressant pour le voyage retour, où l’estomac plein je pourrai me faire efficacement arrêter par des armées de vendeurs.

La palme du racolage revient cette année à SAP qui n’a pas hésité à engager un magicien pour attirer le chaland. Et pouf, après avoir escamoté (et rendu !) mon billet le magicien disparaît pour être remplacé par un vendeur avide de me convaincre que SAP est LA solution pour gérer les étudiants UNIL. Magique.

L’actualité américaine en toile de fond

Le Président d’EDUCAUSE rappelle qu’en 2018 l’informatique n’est plus juste le gars qui répare ton PC, mais un atout et un élément de différenciation pour les universités.

Mardi 30 octobre 2018 8h00, grande salle du Colorado Convention Center. Je me remets encore du décalage horaire. Après l’accueil par le président d’Educause et les mondanités d’usage, la journaliste Michele Norris lance l’édition 2018 à l’occasion d’un keynote dont les Américains ont le secret. Grande salle comble, prestance, talent de conteuse, écrans géants avec transcription simultanée et doublage pour les sourds et malentendants : c’est un show à l’américaine, et notre maîtresse de cérémonie s’y connaît.

Michele Norris en pleine action

Mais son propos est plus politique que technique. Elle parle du projet « The Race card Project », lancé dans le sillage de l’élection d’Obama, le premier président américain de couleur de l’histoire du pays. Une époque où l’on rêvait de société américaine post-raciale. L’idée est de permettre à tout un chacun de dire ce que le terme race signifie pour lui aujourd’hui en envoyant une carte postale contenant 6 mots. Avec l’extension de son projet aux réseaux sociaux, notre journaliste tient son lien avec une convention IT, ainsi qu’une nouvelle échelle : de 200 cartes postales à 200’000 cartes virtuelles ! Si elle semblait exaltée à l’ère Obama, elle donne l’impression d’avoir la gueule de bois à l’époque Trump – l’éléphant dans la conférence, où tout le monde en parle sans jamais mentionner son nom – une époque pour les USA de retour de profondes divisions selon Mme Norris.

Les cartes postales fortes se succèdent à un rythme soutenu. Black Babies Cost Less To Adopt. Oui, aux USA la loi de l’offre et de la demande s’applique aussi au marché de l’adoption. Et comme la plupart des familles recherchent des petits blonds aux yeux bleus, les enfants noirs restent sur le carreau et sont donc moins chers que les autres.

I’m white and pay the price. Un petit blanc, la base électorale de Trump, exprime sa désillusion dans une Amérique où il ne suffit plus d’être blanc pour avoir un job, où l’on entend d’autres langues que l’anglais dans les rues.

« Lady I don’t want your purse » clame un noir barbu qui revendique son droit à ne pas effrayer les femmes blanches qu’il croise dans la rue, juste parce qu’il est noir, imposant, et barbu.

En pleine période de midterms aux USA, où il s’agit de renouveler Chambre des représentants et le tiers du Sénat, on sent que les dirigeants d’Educause ont voulu faire passer un message clair à l’actuel locataire de la maison Blanche, qui a notamment décidé de couper nombre de fonds destinés à l’éducation, en choisissant la personne qui lance l’édition 2018. Un des thèmes majeurs cette année.

IA, blockchain, cloud, systèmes de réputation et vague d’automatisation

Le Cloud était bien sûr à l’honneur. Les aspects légaux et de confidentialité sont toujours un important sujet de préoccupation. EDUCAUSE a d’ailleurs développé un guide détaillé qui permet de rédiger des appels d’offres très pointus aux niveaux des garanties de fiabilité, de fonctionnalité et de confidentialité. Nombre d’universités ont également décrit comment elles ont migré des parts importantes de leurs infrastructures sur le cloud. L’idée dominante et de ne garder en local que ce qui constitue le cœur du métier des universités. La messagerie et les outils collaboratifs sont les services les plus fréquemment migrés vers le Cloud. La suite de Google est particulièrement appréciée et adoptée, même si les outils Microsoft avec Office 365 sont également présents.

Autre sujet incontournable : la blockchain, cette espèce de livre numérique distribué dans lequel chacun ajoute sa page sans pouvoir modifier celle des autres. Les universités américaines n’ont pas décidé de battre monnaie, mais de créer les edublocks. Il s’agit des crédits du futur, infalsifiables et aisément transportables sans vérification supplémentaire d’une université et d’un pays à l’autre. Le MIT utilise déjà ce système.

Afin de réduire les coûts et d’augmenter le niveau de disponibilité et de sécurité des ordinateurs plusieurs universités américaines centralisent la gestion de leurs parcs informatiques. Les outils de Microsoft sont utilisés pour gérer les flottes de PC et JAMF pour gérer les Mac. Les utilisateurs peuvent néanmoins rester administrateurs de leurs machines s’ils le désirent, ce qui est nécessaire pour les chercheurs. Avec la standardisation et les économies réalisées sur l’achat de matériel et le personnel nécessaire à la maintenance, il est possible d’acheter du stockage centralisé, sans limite. La notion de quota a été abandonnée car elle coûtait trop de temps en gestion et s’est révélée impossible et contraire aux besoins des chercheurs, les administratifs consommant peu. Des systèmes de backup automatique ont été mis en place, même si le stockage sur les volumes réseau est encouragé.

Centralisation de la gestion du parc informatique à Wayne State University

Un autre axe important est l’automatisation des processus administratifs. Tout processus automatisé et simplifié permet de libérer des ressources financières pour la recherche. Des outils comme service ServiceNow, OTRS, de nombreux produits de start-up sont utilisés. Mais le logiciel le plus important est le simple bon sens.

Fun fact, marketing ou vraie tendance ? Je te laisse juge cher lecteur. IBM a fait une présentation de son intelligence artificielle Watson. Capable désormais de tenir une conversation avec un humain et de lui faire croire qu’il parle avec un autre humain. Un test a été fait où un humain chat en ligne avec deux personnes, dont une est Watson. Il ignore qui est qui. Il doit choisir avec laquelle il souhaite se marier. Eh bien les sujets voulaient en grande majorité épouser Watson !

Mais IBM ne veut pas transformer les universités en agences matrimoniales. L’idée est de remplacer en partie les conseillers aux études par une intelligence artificielle, comme Watson, toujours disponible, toujours de bonne humeur, capable d’intégrer tous les règlements. Et donc de procurer des conseils avisés. D’une qualité toujours égale quelque soit l’heure ou le lieu. Il s’agit d’un chatbot idéal, technologie qui fait le buzz mais qui peine à décoller.

IBM et les futures technologies qui devraient transformer nos universités.

Apprendre à coder à tes enfants tu devras

Le keynote de clôture a été animé par Alexis Ohanian, un des fondateurs de reddit, site de social bookmarking lancé en 2005 et devenu aujourd’hui un des sites les plus fréquentés au monde. Avec un humour truculent le jeune papa et historien, devenu informaticien, est venu nous adresser un message très simple. Avec l’émergence de l’intelligence artificielle, tous les métiers qui ne font pas appel à la créativité, prérogative humaine par excellence, vont disparaître. Si vous voulez que vos enfants aient un avenir apprenez-leur à coder. Avec leur laptop et leur connexion Internet ils ont tout ce qu’il faut pour lancer de nouveaux services. Pas besoin de gros capitaux, pas besoin de halles industrielles. Un laptop, savoir coder, de l’imagination et une connexion Internet suffisent à l’heure de l’intelligence collective où toutes les ressources sont sur la Toile, librement disponibles la plupart du temps. Voici, cher lecteur, le principal message qui s’est glissé dans le bagage que j’ai ramené de Denver.

Le credo d’Alexis Ohanian, un des fondateurs de reddit.