WiFi, petit cresson et grand danger: radiographie d’une fake news

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Editorial : En 2013, le Net est secoué par un article qui clame la dangerosité des ondes WiFi. L’étude n’était pas sérieuse, ses conclusions fausses. Pourtant les réseaux sociaux la relayent toujours.

© Mpavlov | Dreamstime.com

C’est l’été, les rédactions des médias sont dépeuplées par les vacances, les réseaux sociaux continuent de partager tout et n’importe quoi. Un vieil article a connu récemment un regain de mode. Disséquons une fake news pour ranimer nos esprits endormis par la chaleur estivale.

L’article qui a mis le feu au cresson

En 2013, le site Santé+ publie un article soi-disant écrit par « plusieurs étudiants d’une université danoise spécialisée dans les sciences de la santé, de l’éducation et dans les sciences sociales ». L’expérience consiste à faire germer 3 assiettes remplies de graines de cresson soumises à un rayonnement WiFi et de les comparer à 3 autres assiettes de graines privées de WiFi. Toutes les semences reçoivent la même quantité d’eau. L’expérience est stoppée après 13 jours, soit quand les 3 premières assiettes de graines ont atteint la maturité. Stupeur : les graines soumises au WiFi ont beaucoup moins bien poussé. Le rayonnement WiFi présente donc un risque majeur pour la santé humaine. Les étudiantes danoises ont reçu un prix pour récompenser leur découverte et de nombreux scientifiques saluent l’ingéniosité de leur expérience.

Fact checking

Auscultons l’expérience et son récit par Santé+. L’expérience a bien été conçue et menée par des étudiantes danoises, mais il s’agit en fait d’adolescentes gymnasiennes, et non d’universitaires diplômées. L’hypothèse et la conclusion ont été soufflées par un enseignant qui a fourni comme base au travail une bibliographie orientée anti-ondes. Les étudiantes ont décidé d’arrêter l’expérience quand les résultats étaient favorables à leur hypothèse initiale qui disait que le WiFi nuisait au développement des graines de cresson : le cresson soumis au WiFi n’aurait-il pas eu un développement tout à fait normal 1 ou 2 jours plus tard ? Il n’y a pas eu non plus de nombreux scientifiques qui ont salué l’ingéniosité de l’expérience, hormis la minorité anti-ondes. L’expérience a été refaite depuis par des scientifiques chevronnés, sans qu’aucun d’entre eux ne puisse reproduire les résultats obtenus par les danoises. La raison ? Les assiettes de cresson soumises au WiFi avaient été placées entre des ordinateurs et des routeurs WiFi, à proximité immédiate de ces appareils. Les 2 groupes de végétaux recevaient la même quantité d’eau. Or les ordinateurs et les routeurs WiFi produisent de la chaleur. Les semences qui auraient souffert des ondes ont en réalité été desséchées par la chaleur et ont donc moins bien poussé.

Un bon travail de gymnasien ne fait pas un bon article scientifique

Soyons clairs : les lycéennes danoises ont fait un bon travail en regard de leur niveau scolaire. Elles ont bien mérité leur prix et ont un indéniable talent de communicatrices et de scientifiques en herbe. Il leur reste à acquérir une vraie méthodologie et à apprendre à se méfier d’un enseignant orienté. Mais elles n’ont pas fait de la science, juste rendu un bon devoir. Elles ne sont pas à blâmer. Les médias qui ont repris leurs conclusions en les hissant au niveau des 25’000 études scientifiques rigoureuses compilées par l’OMS ont par contre commis une faute grave.

Au fait, quelles étaient les conclusions de ces fameux 25’000 articles sur le lien qui existerait entre les rayonnements d’ondes telles que le WiFi et des effets sanitaires néfastes ? Elles sont unanimes : aucun lien n’a encore pu être prouvé, à condition de s’en tenir à l’exposition de longue durée à de rayonnements de faible intensité. C’est la chaleur produite par les champs électromagnétiques puissants qui est notoirement dangereuse : ils élèvent la température des tissus et provoquent des dégâts. Mais qui voudrait mettre sa main dans son four à micro-ondes ?

Une fausse photo qui illustrait l’article orignal.
Les photos réelles de l’expérience : le cresson des assiettes du haut a été exposé à la chaleur produite par les routeurs WiFi, contrairement aux plantes des assiettes du bas. A arrosage égal c’est donc le manque d’eau qui a été le facteur principal du retard de croissance, pas le rayonnement.

Des études sérieuses sont en cours pour approfondir encore la question. Certaines personnes se plaignent d’être sensibles à l’électrosmog dans lequel nous vivons, le principe de précaution est appliqué pour minimiser les puissances d’émission, mais ce sont essentiellement les téléphones portables qui sont visés. Pourquoi ? Parce qu’un téléphone portable qui accroche un réseau 4G émet un rayonnement autrement plus puissant : il ne communique pas avec la borne WiFi de la maison, mais avec l’antenne du quartier. Il est donc conseillé d’utiliser son kit mains libres plutôt que de coller son portable à l’oreille à longueur de journée. Pour l’instant il n’y a donc pas, et de loin, le feu au cresson.

Ne pas voir l’éléphant dans la cabine téléphonique

« L’idée de réaliser cette expérience nous est venue suite à des problèmes de concentration que nous avons rencontrés à maintes reprises en cours. Au début, nous pensions que la fatigue y était pour quelque chose. A force d’être constamment perturbés en cours, nous avons commencé à nous poser pas mal de questions, mais sans trouver de réponses probantes. Ce n’est qu’en remarquant que plusieurs d’entre nous souffraient d’insomnie en dormant avec leurs téléphones sous l’oreiller que nous avons compris que les ondes WiFi y étaient peut-être pour quelque chose… »

Les adolescentes danoises ont donc choisi leur sujet d’étude parce qu’elles avaient de la peine à dormir avec leurs smartphones allumés à côté de leurs têtes. Au lieu de se dire que répondre à des notifications toute la nuit pourrait nuire à la qualité de leur sommeil, elles ont cherché une réponse autrement plus complexe : ce seraient les ondes émises par leurs portables qui perturberaient leurs nuits, leur prof ne leur avait-il pas dit que les ondes c’est dangereux ?

Bon, moi je retourne à la plage, me soumettre au rayonnement du soleil. Et si j’ai la peau rouge et brûlante le soir venu, j’accuserai le lobby pharmaceutique d’avoir bourré ma crème solaire de produits chimiques nocifs, en oubliant opportunément que je me suis endormi sur le sable sous le soleil de midi.

 

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