Réseaux sociaux: un troll de St-Petersbourg provoque une manifestation à Houston

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Editorial : Printemps 2016. Un troll de St-Petersbourg actif sur Facebook se fait passer pour un suprémaciste blanc et déclenche une manifestation qui tourne mal à Houston, sur fond d’islamophobie.

© Sangoiri – Fotolia

Houston, on a un problème

En mai 2016, Heart of Texas appelle les suprémacistes blancs à manifester devant l’institut musulman de Houston à l’occasion de l’inauguration d’une bibliothèque. Une douzaines de sympathisants répondent présents, brandissent des pancartes White Lives Matter, arborent des tee-shirts fascistes, le tout sur fond de discours contre l’islamisation du Texas. Certains viennent même armés. En réaction, des contre-manifestants bien plus nombreux viennent affronter les suprémacistes et la situation dégénère rapidement. La police devra intervenir et procéder à des arrestations pour calmer la situation. Houston a peur, et l’incident est largement médiatisé. Les Américains, en train de choisir le Président qu’ils souhaitent élire en novembre 2016, assistent au triste spectacle de leurs divisions. Chrétiens contre musulmans, indépendantistes texans contre fédéralistes, blancs contre personnes de couleur. Effet collatéral induit par la médiatisation de l’incident : une large diffusion du slogan White Lives Matter qui fait mouche auprès de l’Amérique qui perd, celle des employés peu qualifiés mis au chômage par la mondialisation et qui participeront largement à la victoire d’un Donald Trump qui aura su leur dire ce qu’ils voulaient entendre.

Une des images de propagande publiées par Heart of Texas

Des fermes à trolls à gogo

Mais qui était ce fameux Heart of Texas, caché derrière son compte Facebook ? Un suprémaciste blanc de longue date, un indépendantiste texan de toujours fou d’armes à feu prêt à en découdre avec tout ennemi de la chrétienté ? Non. Il s’agissait d’activistes de St-Petersbourg issus d’une ferme à trolls payés pour déstabiliser Houston, pour la ridicule somme de 200 dollars.

Mais qu’est-ce qu’une ferme à trolls ? Le troll, ce spécialiste solitaire de la provocation gratuite, est connu depuis des années sur internet. Pour environ quarante fois le salaire moyen russe, des utilisateurs de réseaux sociaux vendent aujourd’hui leurs likes, posts et commentaires au plus offrant. L’époque du troll amateur est donc révolue, bienvenue dans l’ère du troll professionnel, un job en plein boom en Russie. Pour une poignée de dollars, vous pouvez donc vous offrir des commentaires dithyrambiques sur Instagram, facebook et consorts rédigés par votre ferme à trolls. Le phénomène connaît un tel engouement qu’à Moscou des automates d’un nouveau genre ont fait leur apparition dans les supermarchés des beaux quartiers. Vous pourrez acheter 100 likes sur Instagram pour 1 franc, ou carrément 150’000 followers pour 850 francs. Il y en a pour toutes les bourses, et exploiter la vanité humaine semble un filon inépuisable.

Un automate installé à Moscou par la société russe Snatap vend aux personnes en mal de popularité virtuelle des likes et des followers bidon.

Quand les réseaux sociaux permettent de manipuler une démocratie pour une poignée de dollars

Si l’automate à likes fait sourire, les fermes à trolls qui se cachent derrière sont moins anodines. Les trolls ne se limitent pas à liker des adolescents en mal de reconnaissance. Il s’agit de mercenaires prêts à se vendre au plus offrant, des soldats d’un genre nouveau à une époque où la guerre s’est largement déplacée sur internet.

Ce sont les fermes à trolls de St-Petersbourg qui ont provoqué la manifestation de Houston de mai 2016. Les réseaux sociaux ne se réduisent plus à une nouvelle addiction inventée par des Occidentaux en mal de contact humain. Ils représentent aujourd’hui un nouveau moyen particulièrement efficace et économique pour manipuler l’opinion publique. Un post relayé par une personne connue a 50 fois plus d’impact qu’un spot télévisé. Les fermes à trolls russes ont tourné à plein régime pour influencer l’élection présidentielle américaine de 2016. 160 millions d’Américains auraient été ainsi victime de ces mercenaires d’un genre nouveau. Ce qui représente le tiers de la population des Etats-Unis. Pour la somme ridicule de 46’000 dollars.

Un post Facebook issu d’une ferme à trolls russe destiné à influencer les élections présidentielles américaines de 2016

Facebook, Twitter et consorts sont en ce moment interpellés par le Congrès américain pour protéger les USA de cette menace d’un genre nouveau. Les grands cerveaux de la Silicon Valley sont raillés pour s’être vantés de leur capacité à analyser des milliards de posts, alors qu’ils sont incapables de faire le lien entre un paiement en roubles et une probable ingérence russe dans la vie politique américaine. La survie des réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui est conditionnée à leur capacité à lutter efficacement contre les fake news, ces informations erronées mais largement diffusées par des trolls. Une des conditions d’existence d’une démocratie est une presse libre et indépendante. Il serait triste qu’un réseau social inventé à la base pour retrouver des copains d’études finisse par tuer les démocraties, en donnant à vil prix le moyen de contrôler les votations à des lobbys ou des dictatures sans scrupules.

Les réseaux sociaux ont par le passé dû affronter des trolls qui n’étaient que des bots, des automates. Quelques algorithmes plus tard et des parades efficaces furent mises en place. Aujourd’hui ces sont des mercenaires humains qui sèment la zizanie, indétectables pour les programmes de surveillance. Les géants de la Silicon Valley sont en train d’engager une armée de censeurs pour éviter que Facebook et consorts ne se transforment en pays de cocagne pour toute personne – ou groupe de personnes – prêts à mettre la main à la poche pour inonder les réseaux sociaux de leur propagande. Mais Facebook ne peut évidemment pas engager 2 milliards de personnes pour surveiller ses 2 milliards d’utilisateurs. Les réseaux sociaux n’ont pas vocation à se transformer en régime policier numérique. Mais s’ils ne trouvent pas de parade efficace à ce nouveau détournement ils risquent de disparaître, ou de devoir changer au point de perdre leur raison d’être : offrir un espace de liberté pour communiquer.

Cet épisode illustre le retour d’une nouvelle forme de guerre froide, qui s’est déplacée sur le terrain de l’information, où il convient de prendre les accusations qui fusent des deux camps avec les pincettes d’usage. Un espace virtuel où il est facile et presque gratuit d’inonder l’opinion publique de milliers de posts frelatés. Résultat ? Un mensonge répété des milliers de fois fini par être accepté comme une vérité. La meilleure protection ? En revenir à ce bon vieil esprit critique, que les universités ont d’ailleurs pour mission de développer.

Et si nous acceptions à nouveau de payer pour retrouver une presse de qualité, et si, soyons fous, nous réalisions que finalement les contacts humains les plus riches se faisaient hors ligne ?

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