Le mp3 est mort, vive le mp3

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Editorial : le format de compression audio mp3 qui a fait trembler l’industrie musicale du temps de Napster est obsolète et l’iPod tire sa révérence. La fin d’une numérisation sauvage et libre de la culture ?

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« Le 23 avril 2017, le programme de licences MP3 de Technicolor pour certains brevets liés au MP3 développés par Technicolor et Fraunhofer IIS a été résilié. » Ce communiqué de l’institut allemand qui a créé ce format emblématique a mis le web en émoi, car tout le monde utilise encore cette technologie pour écouter de la musique sur son smartphone. Certains médias ont même titré « Le MP3 est définitivement mort ». Rappelons qu’un brevet permet à son détenteur de jouir du monopole de l’invention pendant une vingtaine d’années, dans l’idée de permettre retour sur investissement et financement des recherches nécessaires au développement de la prochaine trouvaille. Des tiers peuvent utiliser l’invention, mais contre paiement d’une licence au détenteur du brevet.

mp3 : un format de compression audio révolutionnaire

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Au début des années 80, un doctorant de l’institut Fraunhofer IIS, Karlheinz Brandenburg, est mis au défi par son professeur de créer et breveter un algorithme de compression qui rendrait possible la transmission de la musique au travers des poussives lignes téléphoniques de l’époque. L’étudiant, aidé de toute une équipe d’ingénieurs et d’universitaires, fait une avancée décisive en 1986 en mettant au point un procédé basé sur les limitations de l’oreille humaine. Exit donc les sons qui ne sont pas perçus par la majorité des humains, de quoi alléger considérablement le poids des fichiers audio. Le mp3 était né, officiellement en 1995. Le business model de l’époque était de vendre cher la licence pour les logiciels d’encodage et bon marché ceux de décodage. Or un étudiant réussit à mettre la main sur le code de l’algorithme et à le mettre à disposition sur le serveur FTP d’une université américaine. Le business model avait vécu, mais les fichiers mp3 pouvaient se répandre dans les ordinateurs du monde entier, sans entraves financières ou d’interopérabilité.

Au début du deuxième millénaire, un nouveau logiciel – Napster – popularisa l’échange de fichiers informatiques en « peer to peer » qui permit de mettre à disposition de la Terre entière le contenu des ordinateurs en quelques clics, gratuitement. De l’union accidentelle de Napster et du format mp3, justement pensé pour distribuer de la musique à travers le réseau, naquit le plus grand catalogue de musique de tous les temps, sans intervention aucune de l’industrie musicale encore centrée sur la vente de disques. Plus de supports physiques, plus de rareté artificielle servant des intérêts commerciaux, internet était passé par là avec son immédiateté et sa gratuité. Apple sortit en 2001 son baladeur mp3, plus connu sous le nom d’iPod, avec le slogan « 1000 chansons dans votre poche », et en vendra plusieurs centaines de millions au fil des années et des déclinaisons. L’institut Fraunhofer IIS adapta son business model à cette opportunité et vendit essentiellement des licences d’utilisation du format mp3 aux fabricants de baladeurs. L’industrie du disque avait vécu et la numérisation tous azimuts des contenus audios, vidéos ou textuels était lancée.

L’essentiel des brevets relatifs au mp3 sont caducs

Le 18 mai 2017, l’institut Fraunhofer IIS publie un nouveau communiqué de presse : « Le programme de licence est arrivé à son terme, car les brevets sont échus. Cela ne signifie en aucun cas que le droit d’usage est révoqué. Les seuls qui décideront de la mort du mp3 seront les utilisateurs, qui peuvent basculer vers des formats audios plus modernes comme le AAC aujourd’hui inclus dans presque chaque smartphone. » Pas de mort immédiate du mp3 donc, mais promesse d’une lente agonie, à condition qu’un format plus avantageux pour tout le monde le remplace. Comme M. Brandenburg, le papa du mp3, l’avait déjà dit au cours des années 2000, la clé pour l’adoption d’un format n’est pas sa qualité technique mais son interopérabilité. A cette époque les maisons de disque voulaient aussi se mettre à la distribution de musique par internet, mais rechignaient à abandonner la très lucrative vente de disques. Mais chacun voulait y aller de son format secret, illisible sur le baladeur du concurrent. Les consommateurs étaient-ils d’accord de racheter toute leur musique à chaque changement de lecteur ? Non, évidemment. C’est donc le format le plus ouvert qui s’imposa – le mp3 – et qui permit d’emporter toute sa bibliothèque musicale dans un seul baladeur. Aujourd’hui, l’omniprésence de l’accès à internet et l’équipement bientôt universel de la population en smartphone permet la prochaine dématérialisation : il n’est même plus nécessaire de posséder le fichier musical, il suffit de payer un abonnement à Spotify, Apple Music et consorts pour accéder en tout temps et en tout lieu à un gigantesque catalogue mondial contrôlé par quelques grands groupes. Exit l’époque où l’on possédait son disque ou son fichier. L’économie de la fonctionnalité est passée par là, la location d’un service a remplacé la possession du bien. Chaque octet de bande passante économisé compte désormais, et c’est le format le plus efficace qui devrait l’emporter, par exemple l’AAC ou son successeur le MPEG-H qui ont également été développés en collaboration avec l’institut Fraunhofer IIS.

L’extinction des brevets signifie qu’aujourd’hui le vénérable format mp3 peut être adopté sans coût par toute l’industrie : le mp3 est mort, vive le mp3 !

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