Archéologie 2.0

par Thierry Theurillat, archéologue, ESAG/IASA-UNIL

On les imagine couverts de poussière, ivres d’antiquités, on les découvre un iPad à la main au fond d’un sondage, sous les allées et venues incessantes d’un drone, ce sont les archéologues de demain.

© Inok - Fotolia
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La fin de l’année académique marque le début des fouilles archéologiques pour les chercheurs et étudiants de l’Université de Lausanne. Des Prés-de-Vidy aux rivages d’Erétrie en Grèce, les archéologues s’activent sur les chantiers. A coups de pioche, truelle ou pinceau, ils enlèvent les couches de sédiments accumulés, exhument les objets enfouis et bouleversent les archives du sol. Ce faisant, ils détruisent l’objet même de leur étude, à l’image d’un livre dont les pages deviendraient blanches une fois lues… On ne fouille qu’une fois, il s’agit donc de ne pas se rater et de documenter fidèlement tous les vestiges, les plus infimes soient-ils. Désormais, les nouvelles technologies du numérique complètent l’arsenal des archéologues. Illustration avec deux applications révolutionnaires.

Passé recomposé

Les tablettes sont de plus en plus utilisées sur les chantiers archéologiques, comme ici sur la fouille du gymnase d’Erétrie en Grèce, où Sarah Paudex, étudiante en archéologie à l’Université de Lausanne, documente les vestiges grâce à l’application iDig pour iPad.
Les tablettes sont de plus en plus utilisées sur les chantiers archéologiques, comme ici sur la fouille du gymnase d’Erétrie en Grèce, où Sarah Paudex, étudiante en archéologie à l’Université de Lausanne, documente les vestiges grâce à l’application iDig pour iPad.

Photoscan est un logiciel de photogrammétrie qui permet de générer à partir d’une simple série de photos des modèles réalistes en 3D. La mise en œuvre est simplissime et ne nécessite aucun appareillage sophistiqué : les vestiges que l’on souhaite documenter sont photographiés sous toutes les coutures et le logiciel se charge de repérer d’un cliché à l’autre des repères communs, qui lui servent à restituer la géométrie d’une scène ou d’un objet. Le réglage fin des paramètres permet si besoin d’améliorer la qualité des textures et la précision centimétrique des modèles, qui serviront ensuite de référence pour les relevés des élévations et des plans sur les chantiers archéologiques, avec un précieux gain de temps et de précision. Les scènes peuvent également être exportées dans des documents PDF 3D pour Acrobat ou encore diffusées sur des sites web comme Sketchfab, pour être manipulées à loisir par les utilisateurs.

Ces modèles virtuels, si fidèles soient-ils, n’enregistrent cependant que la surface des choses, alors que la réalité est évidemment bien plus complexe. Lors d’une fouille, la nature des sédiments, les objets inventoriés tout comme les modes de construction des murs sont ainsi autant d’informations précieuses pour comprendre l’organisation d’un site et son évolution. Autrefois consignées sur papier, ces descriptions et interprétations sont désormais enregistrées directement sur tablette grâce à l’application iDig.

Sur cette copie d’écran du logiciel Photoscan, une vue en perspective du gymnase d’Erétrie, générée à partir de simples photographies prises à hauteur d’homme ; à gauche, le modèle filaire et à droite, la même scène texturée.

« Toi, tu creuses »

iDig est une application sur iPad développée par Bruce Hartzler pour les fouilles américaines de l’Agora à Athènes. Grâce à une interface très intuitive et entièrement configurable, elle permet d’enregistrer sur le chantier toutes les informations nécessaires à la documentation des contextes et vestiges archéologiques. La volumétrie des couches et des structures ainsi que la localisation des objets sont relevées sur la base d’un fond de carte ou grâce à un instrument de mesure (théodolite ou GPS), recréant ainsi au fil des décapages les pièces de ce puzzle à plusieurs dimensions constituées par les archives du sol. Il suffit alors de tracer une ligne du bout des doigts sur l’écran pour générer une coupe à travers l’empilement des strates. Et la possibilité de photographier avec l’iPad chaque vestige mis au jour, d’annoter ces images et de les lier à l’ensemble des données contribuent à faire de cet outil une véritable mémoire de la fouille. Plus encore, iDig fonctionne comme un véritable système d’information géographique, capable d’effectuer des requêtes complexes et d’afficher les résultats sur des plans, des coupes ou des graphes chronologiques (exemple incongru : affiche-moi toutes les monnaies en or des 4e et 3e siècles av. J.-C. découvertes en 2015 à une altitude supérieure à 2m).

Conçue pour le travail en équipe, la synchronisation de plusieurs iPads en cours de fouille facilite le partage et la sauvegarde des données. L’ensemble de la documentation peut être exporté en fin de la campagne dans divers formats vers une base de données interne ou une application web, en vue de la publication. Cerise sur le gâteau, la prochaine mouture de l’application, prévue pour la fin de l’année 2016, devrait être disponible en open source pour systèmes OS X, iOS et Android.

L’interface très intuitive de l’application iDig permet de documenter sur un iPad toute la complexité des vestiges archéologiques durant la fouille. La colonne de gauche sur cette copie d’écran rassemble les données relatives à une figurine en terre cuite, dont la localisation est précisée sur la photographie à droite (losange bleu), où figurent également les structures et couches mises au jour (en rose et en orange). Une simple ligne tracée du bout des doigts sur l’écran (ici en rouge) génère automatiquement une coupe à travers l’empilement des strates.

Liens utiles :

  • Photoscan est disponible en version éducation pour Mac, Windows et Linux.
  • iDig est disponible gratuitement sur l’Appstore d’Apple.