Le logiciel bientôt le roi de la route ?

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Editorial : La voiture va-t-elle quitter son statut d’objet ringard, dépassé et polluant grâce à Uber, Tesla, Google et Apple ?

© chombosan - Fotolia
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Jusqu’en 2008 le marché automobile ronronnait. Chaque année les bonnes vieilles marques présentaient leurs « nouveaux » modèles. Seule différence avec la génération précédente : la forme de la carrosserie. Toujours un moteur à combustion aux filtres plus ou moins correctement réglés. Toujours un volant. Toujours des pédales. Toujours un levier de vitesse. En 2008 Tesla Motors, entreprise fondée par le milliardaire Elon Musk, le nouvel enfant terrible de la Silicon Valley, sort la première voiture électrique élégante, sportive, et dotée d’une bonne autonomie. Les Tesla sont chères, mais la gamme s’étend au fil du temps, et un modèle visant la classe moyenne est promis pour bientôt. Les propriétaires du Model S millésime 2014 et suivants viennent d’apprendre que via une mise à jour OTA (Over The Air : comme sur votre téléphone !) leur voiture allait devenir capable de conduire toute seule dans certaines situations, un peu comme un avion. Le pilote peut reprendre les commandes à tout moment, reste le seul responsable, mais il est aidé pour les tâches les plus fastidieuses (parcage automatique, maintien de la vitesse, du cap et changement de voie sur l’autoroute) et secondé en cas de danger (freinage d’urgence en cas de risque de collision imminent). Cette faculté va s’améliorer à chaque itération du système d’exploitation, chaque véhicule étant mis en réseau et communicant ses expériences aux autres, un peu sur le modèle des assistants Siri (iOS), Cortana (Windows) ou Google Now.

En 2009 Uber est créé et révolutionne aujourd’hui le marché du taxi. Avec du logiciel. Uber a été fondé sur un constat : la plupart des voitures roulent avec 4 places vides, et la plupart des voitures ne roulent pas du tout. Une simple application qui fait le lien entre les piétons et les conducteurs aux voitures sous-utilisées en échange d’une modeste rétribution, et voilà une industrie entière bouleversée par quelques lignes de code. Et voilà une industrie qui n’a pas fait sa révolution numérique qui se retrouve obsolète, überisée, du jour au lendemain. Et brûler des voitures n’arrêtera pas l’évolution. L’adoption massive d’Über par les jeunes est un signe qui ne trompe pas.

En 2010 Google annonce que les voitures équipées de son système de conduite autonome ont parcouru 800’000 km sans faire d’accidents. Son équipement coûte encore cher, 150’000$, mais produit en grande série son prix chuterait. La technologie est donc quasi prête. Reste le problème légal : en Californie la loi dit que « Seul un être humain peut conduire un véhicule ». Le système de pilote automatique de Tesla laisse l’entière responsabilité à l’humain, le système de Google implique un changement de loi. Volvo – oui, l’industrie automobile traditionnelle se pose aussi la question de la voiture autonome – a décidé qu’en la matière c’est le constructeur qui est responsable en cas d’accident.

Un certain Carl Icahn, un milliardaire qui a déjà fait pression avec succès sur Apple pour que cette entreprise aux poches profondes redistribue ses gains aux actionnaires (sous Steve Jobs Apple ne versait pas de dividendes), estime qu’Apple devrait se lancer dans la voiture autonome. Histoire d’investir une partie de ses plus de 200 milliards de $ de cash. Ce marché, quatre fois plus grand que celui du smartphone, pèse plus de 1.6 trillions de $. Tim Cook, actuel CEO d’Apple, a déclaré publiquement en octobre 2015 que le marché de l’automobile était prêt pour un grand bouleversement. Que les ingrédients technologiques étaient là : équipements aptes à rendre une voiture autonome et moteurs électriques. Apple penserait-elle réitérer le coup de l’iPhone, soit sortir une voiture qui ne ferait qu’assembler des technologies existantes, mais en parfaite symbiose, le tout piloté et présenté à travers un logiciel simple et ergonomique ? Le web frémit ces temps-ci du bruit de la construction en Californie d’une immense usine destinée à produire des véhicules électriques, et d’une vaste campagne de recrutement de cadres et d’ingénieurs de premier plan dans l’industrie automobile débauchés à grands frais par un nouvel acteur aux fonds qui semblent illimités…

Après les années 50 et sa voiture-reine dont la possession était un signe fort de réussite sociale, et la période actuelle où l’automobile est devenue une encombrante relique du passé, verrons-nous l’avènement de l’ère de la voiture 2.0 ? Une voiture électrique, silencieuse, non polluante et sûre car se conduisant seule ? Une voiture capable de rouler vite et sans risque en convoi serré et consommant donc moins d’énergie, formant une sorte de train d’un nouveau genre ? Une automobile qui pourrait même se louer, dans la logique à la mode de l’économie de fonctionnalité, où l’on se contente de louer un service à défaut d’acheter l’objet ?

Si l’industrie automobile a un avenir il passe désormais par les spécialistes du stockage d’énergie électrique et du logiciel. Qui saurait mieux que les géants de la Silicon Valley optimiser des flux et des batteries, pour proposer une expérience basée sur une interface logicielle simple, où la voiture serait un prolongement du smartphone, un lieu de travail et de consommation de services plutôt qu’un objet bruyant et polluant où l’on perd son temps ?

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