Ray Kurzweil, le singulier directeur de l’ingénierie de chez Google

par Patrice Fumasoli, rédacteur en chef, Ci-UNIL

Editorial : Google Glass, rachat de Boston Dynamics, engagement du pape du transhumanisme : où va Google ?

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© maroti – Fotolia.com
  • Avril 2012 : les tests publics des Google Glass commencent
  • Décembre 2012 : Ray Kurzweil est engagé en tant que chef de l’ingénierie
  • Décembre 2013 : Google annonce l’achat de Boston Dynamics
  • Janvier 2014 : « Google X Lab » annonce des lentilles de contact intelligentes capables de mesurer le taux de glycémie du porteur.

Aujourd’hui Google est avant tout une régie publicitaire planétaire. Plus de 90% de ses revenus proviennent de cette activité. Une dépendance dangereuse à terme, puisqu’un concurrent pourrait rafler des parts de marché, ou plus vraisemblablement parce que ce gâteau ne peut croître indéfiniment. L’heure est donc à la diversification. Le système Android qui équipe la majorité des smartphones de la planète est surtout là pour placer les services et donc les publicités de Google. Pas de réelle diversification à chercher de ce côté donc, surtout après la revente de Motorola au chinois Lenovo (oui, Google a pendant quelques mois conçu, fabriqué et vendu avec peu de succès un produit entièrement « fait maison »). Google visait plutôt le portefeuille de brevets de Motorola.

Fin 2012 le service RH de Google annonce avoir mis Ray Kurzweil sous son sapin de Noël. L’homme a un pedigree remarquable, une sorte d’Edison des temps modernes qui a inventé en vrac le premier lecteur portatif pour aveugles, le premier synthétiseur vocal, le premier synthétiseur musical. Il a fondé début 2009 « l’université de la singularité » en collaboration avec Google et le NASA Ames Research Center dont le site web clame : « Our mission is to educate, inspire and empower leaders to apply exponential technologies to address humanity’s grand challenges. »
L’idée sous-jacente est que dans un futur proche, soit en 2029 selon Kurzweil, nous atteindrons la « singularité », soit le moment où l’intelligence artificielle atteindra le niveau de l’intelligence humaine, pour la dépasser dès 2045. L’Humanité entrerait alors dans une sorte d’âge d’or où tout serait possible, de l’immortalité à la résurrection des morts puisqu’un être humain se réduirait à de l’information (ADN, écrits, …). Une fois le hardware (ou corps) épuisé, il suffirait de télécharger l’information qui constitue une personne dans un environnement virtuel pour assurer une potentielle immortalité. Sans parler des nanobots, ces robots moléculaires qui seraient capables de réparer et d’étendre les capacités du corps humain. Pour Ray Kurzweil le but est ainsi de vivre assez longtemps pour vivre éternellement.

Qu’est-ce que Google souhaite faire d’une telle recrue ? Pourquoi acheter Boston Dynamics, une entreprise spécialisée en robots militaires, comme le célèbre « Big dog », capable de transporter des troupes en terrain accidenté à une cadence infernale ? Officiellement M. Kurzweil a été engagé pour « amener la compréhension du langage humain à Google ». La firme de Mountain View qui se lance également dans la voiture intelligente (des prototypes sans chauffeurs circulent déjà) tirerait effectivement avantage d’une machine capable d’interagir avec un être humain sans autre interface que le langage. Quoi de plus simple, de plus naturel et de plus efficace pour proposer des services potentiellement juteux à un automobiliste libéré du fardeau de la conduite ?

Les Google Glass, dans l’optique transhumaniste de Kurzweil, sont une extension des capacités humaines. Une sorte de prothèse technologique intelligente, contrairement aux simples lunettes de vue. Les lentilles de contact qui mesurent votre glycémie (Kurzweil est diabétique) se rapprochent encore de votre corps pour compenser une déficience. Selon Kurzweil le transhumaniste la suite est claire : faire entrer la technologie dans le corps pour l’améliorer et permettre à l’Homme de prendre son évolution en main. Les nanobots permettraient de vaincre les maladies et d’étendre les capacités cognitives. Mais les robots quadrupèdes de Boston Dynamics, que viennent-ils faire dans cette histoire ? Jouer les magasiniers infatigables ? Les livreurs parfaits, jamais syndiqués et toujours partants ?

Et si tout ceci n’était au final qu’un marketing magnifiquement orchestré par la première régie publicitaire mondiale pour rendre l’ensemble de ses services irrésistibles à l’heure de sortir sa carte de crédit, au mépris de tout sérieux scientifique ? Ou assistons-nous à la mise en place d’éléments d’un puzzle qui une fois assemblé présentera le tableau d’un monde gouverné par une intelligence non-humaine servie par une armée de robots dociles ? N’oublions pas que Larry Page, CEO de Google, se sent investi de la mission de faire évoluer et progresser la société dans une direction que lui seul connaît, et qu’il a maintenant la technologie et l’argent pour avoir un maximum d’impact sur nos vies…

Pour aller plus loin :
Ray Kurzweil sur Wikipedia
la bande-annonce du film de Ray Kurzweil The Singularity is Near
le site web de Singularity University
l’annonce par Google X Lab des lentilles de contact intelligentes
des vidéos de robots Boston Dynamics en action