Ciné-journal suisse : inauguration de la Cinémathèque suisse à Lausanne (1950)

Ce bref sujet du Ciné-journal suisse (n°452.4 du 10 novembre 1950), consacré à l’inauguration officielle de la Cinémathèque suisse à Lausanne, n’existe plus aujourd’hui que dans la version allemande de la Schweizerische Filmwochenschau. Il figure dans les collections de films de la Cinémathèque avec l’ensemble du corpus des actualités suisses, qui étaient produites en allemand, français et italien.

En introduction, le speaker présente les festivités comme celles de « l’inauguration à Lausanne du “Schweizerisches Filmarchiv” qui a été transféré de Bâle » (c’est nous qui traduisons). Tel était en effet le nom de l’institution bâloise dont les collections ont été déménagées à Lausanne en mai 1949. Le commentaire de la version française, dont seule la transcription a été conservée, emploie quant à lui le nouveau nom de « Cinémathèque suisse », tel qu’il apparaît sur l’affiche signée Hans Erni montrée à l’écran.

Construit en trois parties en suivant la chronologie des événements, le sujet s’arrête d’abord sur la « Filmwoche », la Semaine du cinéma organisée à Lausanne du 30 octobre au 4 novembre 1950, en mettant l’accent sur l’annulation, à la dernière minute, de la séance ainsi décrite dans la brochure de l’inauguration : « Evénements et actualités suisses. Cette séance organisée avec le concours du Ciné-Journal Suisse fera comprendre le rôle de l’actualité cinématographique. Au programme : un montage des principaux événements filmés par le Ciné-Journal Suisse ». Les motifs de cette suppression, qui ne sont pas expliqués, sont dus au contentieux opposant l’Association cinématographique suisse romande (ACSR) et le Ciné-journal suisse (CJS) dès le lancement de sa nouvelle formule en 1940 sous l’égide de la Confédération. Pendant la guerre, toutes les salles de Suisse ont l’obligation de projeter les actualités officielles. En janvier 1946, cette mesure d’exception est levée et liberté est laissée aux exploitants de proposer ou non le CJS à leur public. Hostile à toute mainmise de l’Etat, l’ACSR, association faîtière défendant les intérêts des salles romandes, recommande alors à ses membres d’interrompre leur abonnement. A l’opposé, le Schweizerisches Lichtspielverband, équivalent de l’ACSR pour les cantons italophones et germanophones, prône quant à lui la poursuite de la diffusion du CJS, qui jouit outre-Sarine d’une bien meilleure image. C’est dans ce contexte tendu que le 1er novembre 1950, sous pression de l’ACSR, la Maison du Peuple de Lausanne, hôte de la Semaine du cinéma, déprogramme la séance consacrée au Ciné-journal, suscitant dans les jours et semaines suivantes une multitude de réactions dans la presse, y compris suisse alémanique. Si l’épisode est ici mentionné avec une apparente sobriété, sa simple évocation a naturellement fonction de riposte de la part du CJS.

Tandis que la voix-off souligne la présence du Ciné-journal dans les collections de la Cinémathèque suisse1, le montage fait le lien avec la deuxième partie en s’arrêtant sur les Ecuries de Mon-Repos, premier dépôt de films aménagé grâce à une subvention de la Municipalité (votée le 6 juin 1950). Le programme de la « journée officielle » du vendredi 3 novembre mentionne en effet une conférence de presse à Mon-Repos suivie d’une « visite des locaux à films et laboratoire de la C.S.L. » puis de « l’inauguration officielle de la Cinémathèque », marquée par une réception offerte par la Municipalité de Lausanne2. Devant les étagères remplies de boîtes de films, on reconnaît Hugo Mauerhofer, secrétaire de la Chambre suisse du cinéma (à g.), et René Favre (avec un chapeau), membre fondateur de la Cinémathèque. Dans la scène suivante, Raymond Rittener, premier opérateur de la Cinémathèque, en blouse blanche, déroule une bobine sous les yeux de Raymond A. Bech (à g.), membre fondateur, et du Syndic de Lausanne, Jean Peitrequin (à dr.). La séquence se conclut par un gros plan de Claude Emery, premier directeur de l’institution.

Le sujet se conclut sur la « Grande nuit du cinéma », point d’orgue des festivités avec un bal organisé le samedi 4 novembre au Lausanne Palace par le Ciné-Club de Lausanne. En dévoilant l’identité des deux mystérieuses « passantes » qui admiraient les vitrines lausannoises en ouverture, le sujet reprend et développe le motif des vedettes de cinéma ayant fait le déplacement, à la fois « clou » de l’événement et du reportage. Sur des images de la soirée, le speaker énumère les invités de marque, tous venus de Paris grâce aux relations entretenues par les animateurs de la Cinémathèque dans la capitale française.

Ce sont pour la plupart de jeunes acteurs français à la mode, Anne Vernon, Daniel Gélin, Nicole Courcel, Danièle Delorme, dont on rappelle au spectateur le rôle ou le film emblématique. A leurs côtés, un « monstre sacré » incarnant à lui seul le cinéma d’auteur déjà passé au rang de classique et dont la présence offre à la nouvelle institution un précieux parrainage : Eric Von Stroheim, accompagné de son épouse, l’actrice Denise Vernac. La veille, Stroheim avait présenté Greed (Les Rapaces) à l’Aula de l’Université au cours d’une soirée mémorable3, suivie, l’après-midi avant le bal, d’une projection supplémentaire hors programme décidée « en raison de l’énorme demande de places »4.

Alessia Bottani

Notes

1. Les relations entre le Ciné-journal suisse et la Cinémathèque connaîtront par la suite bien des vicissitudes, voir Entretien avec Freddy Buache, site Web Cinémémoire.ch – Une histoire orale du cinéma suisse, 2011.

2. Voir Cinémathèque suisse, « Inauguration – Programme », plaquette, octobre 1950 [non paginée].

3. Voir le récit qu’en fait Freddy Buache dans Derrière l’écran, Entretiens acec Christophe Gallaz et Jean-François Amiguet, Lausanne, L’Âge d’homme, 1995, pp. 67-68 [réédition: L’Âge d’homme, coll. « Poche suisse », 2009].

4. Communiqué publié sous forme de brève dans la Gazette de Lausanne, la Nouvelle Revue de Lausanne et la Tribune de Lausanne, 4.11.1950.

Référence

Alessia Bottani, « Ciné-journal suisse : inauguration de la Cinémathèque suisse à Lausanne (1950) », in Frédéric Maire et Maria Tortajada (dir.), site Web La Collaboration UNIL + Cinémathèque suisse, www.unil-cinematheque.ch, avril 2015.

Droits d’auteur

© Alessia Bottani/Collaboration UNIL + Cinémathèque suisse.